Sahel. Deux millions d’élèves privés d’école par les djihadistes

01/10/2026 – Nathalie Prevost

Entre douze et treize millions d’enfants ont fait leur rentrée scolaire ce jeudi 1er octobre dans les trois pays du Sahel central en butte à la pression djihadiste. Mais beaucoup d’autres sont restés chez eux dans les régions les plus touchées par l’insécurité au Mali, au Niger et au Burkina Faso, malgré les efforts fournis par les autorités de ces pays.

Par Nathalie Prévost

Au-delà des difficultés purement économiques qu’occasionne la rentrée, pour les familles, dans un contexte difficile (achat des uniformes, des fournitures scolaires, frais d’inscription), des milliers d’établissements sont malheureusement restés clos du fait de la volonté des groupes djihadistes armés, qui refusent l’école moderne et ne tolèrent que l’éducation coranique.

Au Mali, une école sur 5 fermée

Au Mali, cette situation concerne une école sur 5, soit 2444 sur 11 860, privant de cours 733 000 enfants, surtout dans les régions du nord et du centre du pays, selon les chiffres publiés par le cluster éducation. Le nombre des écoles fermées a augmenté par rapport aux années précédentes. Dans le delta central, en partie sous le contrôle de la katiba Macina d’Amadou Koufa (affiliée à Al-Qaïda), entre 38 et 68% des écoles sont fermées selon les cercles. La région de Menaka, au nord-est, subit, elle, la présence de l’État islamique qui contrôle les campagnes. Une école sur deux seulement y est fonctionnelle. Dans le septentrion, Kidal et Tessalit sont désormais gouvernés par la coalition Al-Qaïda-Front de libération de l’Azawad qui a chassé l’administration malienne. On ignore quelle rentrée ces groupes ont prévu pour les enfants sous leur tutelle.

Le colonel Assimi Goïta au pouvoir a décrété 2026-2027 « année de l’éducation et de la culture » et, pour rendre leurs écoles aux élèves, il a promis que l’État allait intensifier la lutte contre les groupes armés terroristes. À Tombouctou et Bandiagara, les bâtiments scolaires servant de refuge aux familles déplacées ont été libérés de leurs occupants pour permettre la reprise des cours. Des procédures simplifiées de transfert en ligne ont également été mises au point pour permettre aux élèves déplacés de s’inscrire rapidement dans leur nouveau lieu de résidence. Le ministre de l’Éducation nationale Amadou Sy Savané a appelé, sobrement, à « l’anticipation, la responsabilité et au patriotisme » pour faire face à la rentrée.

Au Burkina Faso, 22% des établissements

Au Burkina Faso, plus de 6900 écoles restent fermées, soit 22% des établissements. Ces fermetures touchent près d’un million d’élèves et des dizaines de milliers d’enseignants. Cependant, la pression de l’armée et de ses auxiliaires des Volontaires pour la défense de la patrie a permis, sur une période s’achevant en 2026, de rouvrir plus de 2500 établissements dans la Boucle du Mouhoun, le Centre-Ouest et le Nord. L’Unicef a construit 253 écoles avec le ministère de l’Enseignement de base pour accueillir les enfants déplacés. La bonne nouvelle de la rentrée est la normalisation complète du calendrier académique et la fin des années blanches à l’université.

Simulation d’attaque dans une école primaire de Dori, dans le nord du Burkina Faso, le 26 juin 2019 (photo Unicef).

Le message du « camarade ministre » Jacques Sosthène Dingara, publié par le ministère de l’Éducation nationale, de l’Alphabétisation et de la Promotion des langues nationales, se félicite de la résilience de l’école burkinabè. «Malgré les épreuves et les défis, elle continue d’avancer, grâce au courage des enseignants, au dévouement des personnels éducatifs et à la mobilisation des communautés. » Et de développer le programme très politique de l’éducation au Burkina Faso : « dans le cadre de la Révolution progressiste populaire, notre école est en chantier ; de la révision des curricula à la promotion des langues nationales en passant par le développement de écoles bilingues et l’introduction des champs, des jardins et des métiers scolaires, les réformes engagées visent à rapprocher l’école de nos réalités et des besoins de notre peuple. Nous voulons une école qui instruit, qui éveille les consciences, qui valorise notre identité et qui prépare les citoyens à produire, à créer et à participer au développement endogène de notre pays. »

Au Niger, 80 000 enfants de l’ouest

Au Niger, le moins touché des trois, on estime que plus de 1000 écoles sont désormais fermées, dont la moitié dans la région de Tillabéri, dévastée par les groupes armés rivaux d’Al-Qaïda et de l’État islamique. Dans cette région martyre de l’ouest, ce sont le tiers des établissements qui gardent porte close. On estime à environ 80 000 élèves le nombre des enfants privés de classe.

La ministre de l’Éducation nationale Élisabeth Shérif a publié un message à l’attention des 4 millions d’élèves et 94 800 enseignants. Elle s’est félicitée du recrutement, attendu depuis des années, de 10 517 enseignants contractuels. « Aux familles des enfants vivant dans les localités confrontées aux défis sécuritaires, l’État maintiendra, tout au long de l’année qui s’annonce, sa présence à vos côtés, à travers la prise en charge efficace des écoles d’accueil, des centres de regroupement, le déploiement des dispositifs d’enseignement à distance et le coaching numérique. » Elle a eu une pensée particulière « pour celles et ceux qui servent dans les zones difficiles et les localités reculées. À travers votre courage, résilience et dévouement, vous êtes la preuve que l’école nigérienne ne recule pas. »

Les élèves du Sahel central sont confrontés à beaucoup d’autres défis que l’accès à l’école, parfois ardu aussi pour les seules raisons de l’éloignement. Plus de 7,5 millions d’enfants y ont un besoin urgent d’aide humanitaire et de protection, selon l’Unicef. Plus de 1,5 million sont enregistrés comme déplacés internes dans les trois pays, parmi lesquels de nombreux orphelins dont on ignore le chiffre. « Une génération entière grandit entourée par la mort et la destruction » écrivait Amnesty International en 2021 au sujet de la région de Tillabéri au Niger. Ce triste constat vaut pour les voisins.  

Comment assurer le développement sans l’éducation ?

Pourtant, l’essor de ces pays, classés en queue des indicateurs des Nations unies, exige l’éducation et la formation accélérée de la jeunesse, pour qu’elle soit en mesure d’assurer la transformation des richesses agricoles et minières prônée par les régimes militaires du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Toutes les études démontrent que le développement repose d’abord sur les capacités humaines. Ce défi est démultiplié par la démographie la plus dynamique du monde, avec plus de la moitié de la population âgée de moins de quinze ans, qui produit, mécaniquement, des centaines de milliers de nouveaux élèves à chaque rentrée.

Mais les djihadistes ne l’entendent pas ainsi. Même s’ils sont les premiers à promouvoir aux postes de responsabilité des cadres ayant fréquenté l’école moderne, ils maintiennent dans l’ignorance forcée les enfants nés dans les régions sous leur tutelle.