La saga des Libanais de Côte d’Ivoire. Les héritiers (2/3)

25/09/2026 – La rédaction de Mondafrique

Dans cette série en trois épisodes, notre collaborateur Venance Konan nous propose la saga des Libanais de Côte d’Ivoire, une diaspora aujourd’hui estimée entre 80 000 et 100 000 personnes. Ce deuxième épisode raconte la deuxième génération, celle des héritiers des pionniers opiniâtres du début du XXe siècle.

Par Venance Konan

Une blague très répandue en Côte d’Ivoire consiste à dire de quelqu’un qui est en colère qu’il est « fâché comme un Libanais que l’on a forcé à prendre des congés. » Oui, le moins que l’on puisse dire des Libanais en Côte d’Ivoire est qu’ils sont de gros et infatigables travailleurs. Effectivement, les premiers Libanais installés en Côte d’Ivoire ne rechignaient pas à la tâche. La plupart habitaient des villages sans confort, dans des cases, ou, le plus souvent, dans leurs boutiques. Même ceux qui vivaient en ville, mais auxquels manquaient les moyens, s’aménageaient un coin dans leur magasin pour dormir.

Ils étaient comme tous les immigrés. Lorsque l’on a quitté son pays pour aller chercher une vie meilleure, la seule façon de pouvoir rentrer chez soi la tête haute est de travailler dur, plus dur que les autochtones trouvés sur place. C’est ce que firent les Libanais. Ils le firent d’autant plus aisément que les populations locales qu’ils rencontraient, habituées à commercer par troc, entraient à ce moment-là en contact avec la modernité européenne. Et d’une façon plutôt violente, car la colonisation fut tout sauf pacifique.

Les Libanais, nous l’avons dit dans le premier volet, sont les descendants des Phéniciens, et ils avaient, pourrait-on dire, le commerce dans le sang. Et puis, dans les colonies, s’ils n’avaient pas le même statut que les Européens, ils étaient, cependant, nettement mieux lotis que les indigènes. Et surtout, les Français les avaient fait venir pour servir d’intermédiaires entre eux et ces indigènes. Progressivement, les Libanais devinrent prospères. Ils furent les premiers à construire des « maisons en dur », comme on appelle les maisons en ciment couvertes de tôle ondulée, puis des maisons à étage, signes de réussite, qui avaient l’avantage d’abriter à la fois leurs domiciles et leurs magasins.

Les familles

Les premiers Libanais étaient venus seuls. Lorsque les choses commencèrent à aller mieux, ils allèrent chercher femme dans leur pays, même si quelques-uns se marièrent avec des femmes autochtones. Ils firent aussi venir leurs parents. L’histoire de la famille Omaïs, l’une des grandes familles libanaises de Côte d’Ivoire, qui a fait fortune dans l’hôtellerie (elle est propriétaire du grand hôtel Tiama au quartier du Plateau à Abidjan), l’hydraulique, le forage et l’assainissement, avec la société SOTICI, est édifiante.

Ramzi Omaïs, le PDG de Sotici, lors de la cérémonie de décoration dans l’ordre du mérite ivoirien, en 2025.

Écoutons Ramzy Omaïs, l’aîné des enfants : « mon grand-père est arrivé au Sénégal en 1895. Mon père est né à Dakar en 1928, puis, après un séjour au Liban, il est venu en Côte d’Ivoire en 1951, en bateau, pour rejoindre son frère. Ma mère est née en Côte d’Ivoire, à Daloa. Mes familles paternelle et maternelle sont originaires du sud du Liban. Moi, je suis né à Abidjan, tout comme mon frère et ma sœur, et nous avons fait nos études ici. » Les deux familles ont commencé dans le négoce du café et du cacao puis se sont diversifiées par la suite.

Écoutons aussi Joseph Khoury, médecin, président de la Chambre de commerce et d’industrie libanaise en Côte d’Ivoire (CCILCI, créée en 2010), qui est de confession grecque-orthodoxe : « mon père est arrivé en Côte d’Ivoire en 1948. Il avait suivi mon oncle maternel qui lui, était arrivé en Côte d’Ivoire en 1945. » Joseph Khoury a fait ses études primaires et secondaires au Liban, mais il a étudié la médecine à l’université d’Abidjan. Il est aujourd’hui le propriétaire d’une grande polyclinique à Abidjan, et membre du Conseil économique, social, environnemental et culturel de Côte d’Ivoire.

Moteurs de l’industrie ivoirienne

Ils furent nombreux, les jeunes Libanais qui fréquentèrent les mêmes écoles et universités que les jeunes Ivoiriens. Et plusieurs d’entre eux, du fait que leurs familles étaient plus aisées que la majorité des familles ivoiriennes, allèrent achever leurs études en Europe ou en Amérique. Bon nombre de Libanais, qui ne pouvaient pas être fonctionnaires du fait qu’ils n’avaient pas la nationalité ivoirienne, exercèrent des professions libérales telles que la médecine ou l’architecture par exemple. C’est un architecte libanais, né en Côte d’Ivoire, Pierre Kakhoury, qui construisit pour Houphouët-Boigny la basilique de Yamoussoukro, l’une des plus grands du monde, copie presque parfaite de celle de Saint-Pierre à Rome.

Little Beyrouth, un complexe résidentiel dans le quartier Marcoury d’Abidjan
(photo Venance Konan).

Mais la grande majorité des enfants des premiers Libanais reprirent les affaires de leurs parents pour les développer. Et du petit commerce de détail, ils évoluèrent vers la grande distribution et l’industrie. On peut dire, sans aucun risque d’être démenti, que les Libanais sont les véritables moteurs de l’industrie ivoirienne. Lorsque l’on demande au président de la CCILCI ce que pèse véritablement la communauté libanaise dans l’économie ivoirienne, Joseph Khoury préfère rester prudent. Parce que, depuis quelque temps, des campagnes relayées par les réseaux sociaux accusent les Libanais de s’être accaparé toute l’économie ivoirienne. « Il est vrai que nous représentons un poids important dans l’économie ivoirienne, mais il est difficile de le quantifier. Parce que bon nombre de personnes présentées comme Libanaises sont en réalité Ivoiriennes ou Françaises. Et puis la communauté libanaise est très sérieusement concurrencée, d’abord par les Ivoiriens, ensuite par les Maliens dans l’immobilier, puis par les Indiens, les Turcs et les Chinois. »

Sous la gouvernance de Félix Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire fut perçue comme un pays de cocagne, et cette image se propagea, dans toute l’Afrique de l’ouest et jusqu’au Liban. Ce que les communicants du pouvoir avaient baptisé « le miracle ivoirien » commença à attirer des milliers de migrants venus essentiellement des pays voisins, essentiellement de la Haute-Volta qui deviendra le Burkina Faso, du Mali, de la Guinée, du Ghana, du Dahomey qui deviendra le Bénin, et du Nigeria, mais aussi du Liban.

Solidarité de la diaspora

Les proches des premiers arrivés vinrent les rejoindre ; d’autres arrivèrent tout seuls. Mais ils purent s’en sortir, d’abord grâce à leur formidable capacité d’adaptation, mais surtout grâce à la solidarité de la communauté. « Lorsqu’un Libanais arrive du pays, s’il n’a pas une mauvaise réputation déjà connue, la communauté lui vient en aide pour qu’il commence une affaire et elle l’épaule jusqu’à ce qu’il puisse voler de ses propres ailes », nous confie Mohamed, un Libanais installé dans la commune de Treichville.

Combien y a-t-il de Libanais en Côte d’Ivoire ? À cette question, nos interlocuteurs répondent tous prudemment. Parce que, disent-ils, on ne sait pas toujours qui parmi eux est Ivoirien ou Français ou d’une autre nationalité. Mais aussi parce qu’un petit vent de xénophobie commence à souffler ces derniers temps contre la communauté libanaise. Les estimations oscillent entre 60 000 et 80 000 Libanais. Voire cent mille. Il en vint davantage lorsque la guerre éclata au Liban en 1975. Houphouët-Boigny, le président de la République de cette époque, les dispensa de visa. Et chaque fois que des conflits éclataient au Liban, on assistait à une vague d’arrivées de Libanais. C’est à partir de là que les choses commencèrent à se gâter entre Ivoiriens et Libanais.

À suivre : Ivoiriens et libanais, je t’aime moi non plus.