Vingt-quatre soldats et membres du renseignement israéliens décrivent, sous couvert d’anonymat, les systèmes de surveillance, de ciblage et de calcul des victimes civiles utilisés à Gaza. Le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor ne montre presque aucun champ de bataille. Il révèle quelque chose de peut-être plus troublant : les bureaux, les écrans, les mots et les procédures qui rendent la destruction administrativement possible.
La nuit est tombée sur Tel-Aviv. Sur les toits, vingt-quatre silhouettes parlent dans l’obscurité. Leurs traits ont été altérés, leurs voix transformées. Ce sont des soldats, des officiers et des membres du renseignement israélien. La plupart ont participé à distance à la guerre menée à Gaza depuis l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. Pendant près de trois ans, les journalistes et cinéastes israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor les ont interrogés en secret. Le résultat est NAZA, un documentaire de 80 minutes présenté à la Mostra de Venise en septembre 2026.[1][2][^3]
Ils ne sont pas venus raconter une guerre faite de poussière, de peur et de combats rapprochés. Ils parlent de cartes, de téléphones, de bases de données, d’intelligence artificielle et d’autorisations données devant des écrans. Ils décrivent une guerre où la distance protège celui qui décide, mais pas celui qui meurt. « C’était fait à une échelle de masse, comme une usine », dit l’un d’eux. Un autre compare l’expérience à un jeu vidéo.[^3]
Le titre du film est déjà une révélation. NAZA est la transcription d’un acronyme militaire hébreu signifiant « dommage collatéral ». Dans le langage décrit par les témoins, le mot ne désigne pas une conséquence vague : il représente le nombre de civils dont la mort est anticipée avant une frappe. Quinze civils deviennent « 15 NAZA ». Les catégories concrètes — femmes, enfants, personnes âgées — disparaissent derrière une unité de calcul. Selon un témoin, « 20 NAZA » était devenu un seuil de référence pour certaines opérations. Le niveau le plus élevé dont il dit se souvenir aurait été l’autorisation de tuer jusqu’à 500 civils pour atteindre une seule cible. L’armée israélienne conteste catégoriquement cette dernière affirmation.[4][5]
C’est dans cette transformation du langage que commence le vertige. Une mère n’est plus une mère, un enfant n’est plus un enfant : tous entrent dans une estimation. La mort n’est pas nécessairement niée; elle est prévue, quantifiée, puis intégrée à la décision.
Les vingt-quatre témoignages ne sont pas publiquement attribués un par un. Il n’existe, à ce jour, ni liste des témoins ni transcription intégrale permettant de reconstruire vingt-quatre récits individuels. Leur anonymat les protège, mais empêche aussi le public de vérifier leurs grades, leurs unités et l’étendue exacte de leur accès aux informations. Le film doit donc être lu pour ce qu’il est : un ensemble d’allégations internes graves et convergentes, recoupées par plusieurs enquêtes antérieures, mais qui nécessitent encore l’accès aux archives opérationnelles pour devenir des preuves judiciaires.[2][6]
Ce que racontent ces voix forme néanmoins une chaîne cohérente. Elle commence par la surveillance. Selon les témoins, les réseaux téléphoniques de Gaza fournissaient des données permettant d’identifier, de classer et de suivre des personnes. Des téléphones étaient piratés. Des conversations entre des hommes recherchés, leurs épouses et leurs enfants étaient secrètement écoutées, parfois jusqu’aux instants précédant la frappe contre leur domicile.[7][8]
Un témoignage rapporté dans le film décrit le téléphone d’une fillette de 12 ans utilisé pour suivre son père. Une phrase aussi banale que « papa est à la maison » pouvait confirmer le retour d’un homme recherché et contribuer au déclenchement d’une attaque. La scène est terrible par son ordinaire : un enfant annonce une présence familière; dans une autre pièce, très loin de là, cette information devient un signal militaire.[^5]
L’intelligence artificielle intervient ensuite dans la production des cibles. Le système connu sous le nom de Lavender aurait analysé d’immenses quantités de données pour attribuer à des habitants de Gaza une probabilité d’appartenance au Hamas ou au Jihad islamique. Une enquête publiée en 2024, reposant sur six sources du renseignement, avait déjà affirmé que le système avait marqué jusqu’à 37 000 Palestiniens comme cibles potentielles à un certain stade de la guerre.[9][10]
La machine ne largue pas elle-même la bombe. Des humains restent dans la chaîne. Mais c’est précisément là que se trouve l’une des questions centrales de NAZA : que signifie encore une validation humaine lorsque la machine produit des milliers de noms, que l’examen est accéléré, et que l’organisation attend des résultats à cadence industrielle? L’être humain contrôle-t-il réellement l’algorithme, ou finit-il par donner une signature administrative à sa recommandation?
Un autre outil, surnommé Where’s Daddy?, servait, selon les enquêtes citées par le film, à signaler le retour d’une personne ciblée dans sa maison. L’expression paraît presque enfantine. Sa fonction ne l’est pas. Le domicile familial devenait le lieu privilégié de la frappe : non pas un champ de bataille isolé, mais une habitation où se trouvaient une épouse, des enfants, parfois une famille élargie ou des voisins.[9][11]
L’un des officiers raconte avoir eu conscience, en temps réel, de centaines de scènes de vie familiale. Il entendait un homme parler à sa femme, une émission de télévision, une prière ou un bébé pleurer. Puis il donnait l’autorisation de bombarder. « Vous comprenez que l’objectif est de détruire », déclare-t-il dans le récit publié par les réalisateurs.[1][2]
Ce témoignage est peut-être le cœur moral du documentaire. Il retire à la technologie son alibi d’ignorance. Les personnes derrière l’écran ne regardaient pas toujours des points abstraits sur une carte; certaines entendaient la vie dans le bâtiment. Elles savaient qu’il contenait des enfants. La distance ne venait donc pas de l’absence d’information, mais de la manière dont cette information était absorbée par le système.
Les témoins ne décrivent pas uniquement les frappes aériennes. Certains racontent la destruction de quartiers où l’armée estimait elle-même que jusqu’à 25% des habitants étaient encore présents. D’autres évoquent l’incendie systématique de maisons civiles. Le film présente également des récits de civils tués dans des zones interdites dont les limites ne leur auraient pas été communiquées. « Ils doivent apprendre avec le sang », aurait déclaré un officier à propos de ces frontières invisibles.[7][5][^8]
Un autre ensemble de témoignages concerne des Palestiniens se dirigeant vers un point de distribution alimentaire. Selon les personnes interrogées, des civils non armés y auraient été tués. Ces affirmations demandent, pour chaque incident, des vérifications indépendantes : images, géolocalisation, journaux opérationnels, rapports médicaux et ordres transmis aux soldats. Mais leur présence dans des récits venus de l’intérieur transforme ces morts en questions auxquelles une institution responsable ne peut répondre par le silence.[7][8]
Les attitudes des témoins ne sont pas identiques. Les réalisateurs disent que certains ont parlé avec remords, d’autres avec indifférence, et quelques-uns avec une forme de fierté. L’un admet avoir intentionnellement tué des civils, dont des enfants. D’autres se décrivent comme de simples rouages, trop bas dans la hiérarchie pour contester les règles. Certains utilisent pourtant des mots extrêmes pour qualifier ce dont ils ont été les acteurs ou les spectateurs : « massacre industriel », voire « génocide ». L’un d’eux retourne contre lui-même la mémoire européenne du mal absolu : les nazis étaient le diable, dit-il en substance, « mais alors, que suis-je? »[12][5][4][6]
Cette question ne constitue ni un verdict historique ni une qualification juridique. Elle est le cri d’un homme confronté au décalage entre l’image morale qu’il avait de lui-même et les actes auxquels il a contribué. Le film ne lui accorde pas l’innocence au motif qu’il éprouve du remords. Il montre plutôt que la conscience peut survivre à l’intérieur d’une machine, mais parfois seulement après que la décision a été exécutée.
L’armée israélienne rejette la thèse centrale du documentaire. Elle affirme viser le Hamas et les autres groupes armés, respecter le droit des conflits armés et accomplir des efforts considérables pour limiter les dommages aux civils. Elle soutient que les décisions de ciblage et d’autorisation sont prises par des êtres humains, non par une intelligence artificielle autonome. Elle critique enfin des témoignages anonymes impossibles à vérifier publiquement et accuse le film de sortir de leur contexte les arbitrages de proportionnalité inhérents à la guerre.[2][11][^13]
Ces objections doivent être rapportées. Le Hamas a commis le 7 octobre 2023 des attaques meurtrières contre des civils israéliens, et Israël affirme que l’organisation opère au milieu de zones résidentielles, exposant la population. Mais aucun crime antérieur, aucune difficulté opérationnelle et aucune sophistication technologique n’abolissent les obligations de distinction, de proportionnalité et de précaution. Le fait qu’un humain confirme une cible ne suffit pas davantage à garantir une décision humaine véritable lorsque son attention, son temps et sa capacité de refus sont réduits.
NAZA dérange parce qu’il ne raconte pas seulement la violence. Il raconte sa normalisation. Les témoins ne décrivent pas une pulsion incontrôlée, mais des procédures, des logiciels, des seuils et des mots de passe. La barbarie moderne n’arrive pas toujours en hurlant. Elle peut parler calmement, produire des graphiques impeccables, calculer une probabilité et attendre une approbation.
L’intelligence artificielle n’a ici ni haine, ni vengeance, ni conscience. Elle classe et recommande. Mais elle permet à des institutions humaines d’agir plus vite, sur davantage de personnes, avec l’apparence rassurante de la précision. L’algorithme ne porte pas la responsabilité morale; celle-ci demeure chez ceux qui choisissent les données, fixent les seuils, acceptent les erreurs, donnent les ordres et décident qu’une famille entière peut devenir le prix acceptable d’une cible.
Au bout de la chaîne, il y a toujours un être humain. Celui qui programme. Celui qui surveille. Celui qui autorise. Celui qui obéit. Et surtout celui qui, dans une maison, ne sait pas qu’un téléphone, une relation ou une phrase prononcée par un enfant vient de le transformer en point lumineux sur un écran.
La réflexion la plus dérangeante de NAZA est peut-être celle-ci : l’inhumanité ne commence pas lorsque l’homme disparaît de la décision. Elle commence lorsque l’homme y reste, voit, entend, comprend — et continue malgré tout.
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