Shakeel Mohamed, ministre mauricien du Logement et des Terres depuis novembre 2024 dans le gouvernement de Navin Ramgoolam, fait la une des médias depuis plusieurs semaines à quelques semaines de la haute saison touristique de l’Ile qui débute avec l’été austral en novembre. Sa croisade en faveur de l’accès aux plages publiques se résume à un message simple. Le voici: ce qui appartient juridiquement au domaine public doit être effectivement accessible au public.
Ce ministre qui s’exprime avec passion, connait parfaitement ses dossiers et arpente son île sans faiblir à la rencontre des citoyens mauriciens, s’attaque à une situation dénoncée depuis longtemps par une population traditionnellement paisible et disciplinée. Trop c’est trop lorsque des propriétaires riverains, dont 10000 retraités français, des hôtels luxueux mais peu regardants ou des occupants sans titre de terrains de l’État peuvent, par des clôtures, végétation, portails ou panneaux, créer une privatisation de fait de ces plages qui ne leur appartiennent paset qui font rèver des milliers de touristes à travers le monde.
Lors des visites à Pointe-d’Esny, puis dans l’ouest de l’île à La Preneuse, La Mivoie et Tamarin, Shakeel Mohamed, le ministre du logement et des terres, a rappelé un principe central de la législation de l’Ile Maurice. Le fait de posséder ou de louer une villa en bord de mer ne donne aucun droit de propriété sur le domaine public situé devant la propriété. Une plage peut être juridiquement publique mais pratiquement inaccessible.
En identifiant les passages bloqués, en signalant les panneaux masqués qui indiquent l’accès aux plages et en permettant au public d’alerter les pouvoirs publics sur les nouvelles obstructions, le ministère cherche précisément à combler cet écart entre le droit et la réalité. L’offensive de Shakeel Mohamed qui ne s’attaque pas à la propriété privée mais aux innombrables dérapages dont elle à l’origine sur les magnifiques plages mauricienne lance un débat de société qui mobilise l’Ile toute entière. On est loin d’une simple opération de nettoyage des plages mais au coeur de l’état des libertés publiques dans une des trop rares démocraties du continent africain.
Le ministre du logement et des terres a notamment dénoncé les portails, clôtures, plantations, panneaux « Private Property » ou autres installations qui peuvent empêcher ou décourager le passage du public. Il a demandé que les obstacles installés sur le domaine public soient retirés. Il a même donné aux propriétaires concernés un délai de 7 à 15 jours pour enlever les obstacles. En cas de refus, les autorités doivent procéder aux mesures nécessaires pour les faire enlever, avec la possibilité, dans certains cas, de remettre en cause des baux. Ce qui a médiatisé son action, c’est qu’li s’est rendu personnellement sur le terrain sans se contenter d’une circulaire administrative.
À Pointe-d’Esny, ce ministre issu de la communauté musulmane mais associé à un gouvernement dirigé par un hindou à l’image d’un pays qui sait faire coexister les communautés religieuses, s’est rendu sur place. Tous les fonctionnaires concernés étaient mobilisés, les représentants de la police, de la Special Mobile Force, de la Beach Authority, le conseil de district et les agents de son ministère. Il a inspecté les passages et constaté lui-même des barrières, portails, plantations et panneaux qui pouvaient empêcher l’accès à la mer. Il a également demandé aux forces présentes d’intervenir pour certains obstacles, révélant au passage une difficulté importante : les administrations savent parfois qu’un passage est public mais hésitent à faire appliquer concrètement la règle. La presse mauricienne souligne précisément cette difficulté d’application des lois.
Cartographier les accès publics
Le ministère a réalisé un travail de recensement et de cartographie des accès publics aux plages. Une première carte numérique couvre notamment La Preneuse, La Mivoie, Tamarin et Flacq. Elle doit être progressivement étendue aux autres régions côtières. L’idée est simple mais politiquement importante : rendre incontestable l’existence d’un passage public. Des panneaux doivent également indiquer les accès depuis la route et permettre, depuis la plage, de retrouver le passage vers la voie publique.
Le gouvernement a également engagé des discussions pour formaliser certains droits de passage permettant au public d’accéder au littoral, notamment dans des secteurs où ces passages sont devenus problématiques.
Cela donne à son action une dimension qui dépasse la simple question des plages : il s’agit de déterminer où s’arrête réellement la propriété privée et où commence le domaine public
Le ministre insiste sur le fait que la reconquête du domaine public ne signifie pas l’absence de règles. Il a rappelé l’interdiction des véhicules sur les plages et a également dénoncé les déchets, les feux sauvages, les nuisances sonores ou certaines installations commerciales. Il parle d’ailleurs de coexistence plutôt que d’affrontement entre propriétaires riverains et population.
Des années d’inaction
C’est probablement là que se situe le principal intérêt politique de son initiative.
Le problème de Pointe-d’Esny, par exemple, n’est pas nouveau. En 2018, le ministre du Logement et des Terres de l’époque, Mahen Jhugroo, avait déjà constaté des passages obstrués et des panneaux « Private Property » et « No Trespassing ». Il avait annoncé des mesures pour rétablir les accès. Huit ans plus tard, Shakeel Mohamed a retrouvé des problèmes similaires.
Selon lui, le littoral mauricien est aussi un espace de mixité sociale. Les Mauriciens ordinaires doivent pouvoir aller à la mer sans avoir le sentiment que certaines portions du littoral sont réservées aux propriétaires de villas, aux hôtels ou aux catégories sociales les plus aisées. La richesse ou la propriété en bord de mer ne doit pas permettre de transformer une plage publique en espace privé.
La pétition citoyenne concernant Balaclava–Pointe aux Piments, adressée directement à Shakeel Mohamed, illustre d’ailleurs l’existence d’une demande citoyenne très concrète sur ce sujet; elle avait recueilli plus de 2 000 signatures selon la plateforme.
Au cœur de leur argumentaire décrite par le journaliste Jean Marie Gangaram, l’article 12 du bail signé en 2010 avec Island Resort Limited, permet à l’État de reprendre possession de tout ou partie du terrain pour cause d’intérêt public, moyennant préavis et compensation. Selon eux, ce mécanisme pourrait permettre de récupérer une portion de plage publique de 8020 m², déproclamée en 2008 puis intégrée au bail hôtelier. Cette décision, rappellent-ils, s’inscrivent dans un projet d’extension touristique comprenant notamment des villas : un projet qui, affirment-ils, n’a jamais été réalisé.
Autre point central de leur contestation : les obligations d’aménagements publics prévues dans le bail de 2010. Toilettes, parkings, kiosques, bancs et plantations devaient être réalisés au bénéfice du public. Seize ans plus tard, ces infrastructures sont toujours absentes, dénoncent-ils, malgré l’absence de calendrier précis dans le contrat. Pour les signataires, ce délai dépasse largement ce qui peut être considéré comme raisonnable.
Sur le terrain, poursuit le journal Cinq Plus, la situation est jugée encore plus préoccupante. Ils signalent notamment la présence d’une tranchée ouverte à proximité de l’accès à la plage publique, décrite comme un risque pour la sécurité et la salubrité. Mais le cœur du dossier reste ailleurs : la disparition progressive, selon eux, d’un accès public à la baie de Balaclava. Un passage piéton et un parking auraient initialement été prévus pour permettre un accès direct au littoral.
Des intérêts puissants
Les obstacles à l’accès au littoral peuvent concerner des propriétaires privés, des résidences de standing, des promoteurs, des opérateurs touristiques ou des détenteurs de baux sur des terrains de l’État. Or le ministère de Shakeel Mohamed est précisément celui qui contrôle une partie importante de la gestion des terres de l’État. Il dispose donc d’un levier administratif considérable : les baux, les occupations du domaine de l’État et les droits de passage. A Pointe-d’Esny, le ministère a constaté que certains résidents avaient profité de l’évolution naturelle du trait de côte pour étendre leur occupation dans des zones correspondant au passage commun. Des mises en demeure ont été adressées à plusieurs résidents, avec sept jours pour retirer les structures faisant obstacle à l’accès public.
Le 27 août 2026, son ministère ne s’est pas contenté de constater les problèmes dans une commune à Pointe-d’Esny , dans le sud ouest de l’Ile près de Mahébourg. Les deux accès publics existants ont été clairement signalés, la Special Mobile Force a dégagé la végétation qui bloquait l’un des accès. Enfin des avis ont été envoyés aux riverains ayant empiété sur le domaine public. Et surtout, le ministère prépare désormais des State Lands (Public Access to the Coastal Domain) Regulations 2026, avec consultation publique.
Le gouvernement Ramgoolam à la manoeuvre
Le gouvernement Ramgoolam est arrivé au pouvoir en 2024 après une longue période de domination du MSM de Pravind Jugnauth. Shakeel Mohamed est lui-même une figure ancienne du Labour Party auquel appartient le Premier ministre et un parlementaire expérimenté.
La question de l’accès aux plages lui permet de porter un message politiquement très lisible : « Le gouvernement défend les droits des citoyens ordinaires face aux privilèges et aux appropriations indues. »
