La Côtière est cette route d’environ 400 kilomètres qui relie Abidjan à la frontière du Liberia et dessert les villes de Dabou, Grand-Lahou, Fresco, Sassandra, San Pedro, Grand Béréby et Tabou, toutes situées sur la côte de l’océan Atlantique. Récemment réhabilitée, après des années d’abandon qui la rendaient impraticable pour les voitures de ville, la Côtière a permis à Mondafrique de redécouvrir ce littoral.
Par Venance Konan
Fresco, la quelconque
Fresco, nom donné par les Portugais au village de Kohiri, est à environ 70 kilomètres de Grand-Lahou. Là aussi, la ville se trouve à une demi-douzaine de kilomètres du « corridor », l’endroit où les policiers ont établi leur barrage. La ville elle-même ne présente aucun attrait, comme sa voisine, la nouvelle ville de Grand-Lahou. D’ailleurs, comme elle, elle fut déplacée de la côte vers des terres plus hautes pour échapper à l’érosion. Au bout de la rue principale, on se retrouve face à un mur indiquant « théâtre plein air. »
Quelques petites îles parsèment la lagune qu’il faut franchir en pirogue ou pinasse pour aller voir le petit village de pêcheurs ghanéens de Fresco-plage, à l’endroit où se trouvait l’ancien village de Kohiri. À vrai dire, Fresco est une ville quelconque. Poursuivons notre pérégrination vers la ville de Sassandra.
Un très beau site délaissé
Cette dernière, située à l’embouchure du fleuve du même nom, est à 66 kilomètres de Fresco. C’est probablement l’un des plus beaux sites de la Côte d’Ivoire, mais malheureusement très peu mis en valeur. Un vrai gâchis. C’est en 1471 que des navigateurs portugais atteignirent une rivière qu’ils baptisèrent San Andrea, nom qui sera déformé pour devenir plus tard Sassandra. Par la suite, les Hollandais et les Danois arriveront dans la région, mais ce sont les Français qui en prendront possession à partir de 1891.
La ville de Sassandra fut le poumon de l’économie ivoirienne jusque dans les années cinquante, où elle fut supplantée par Abidjan, et sur le plan local, plus tard, par San Pedro. Avant la seconde guerre mondiale, elle était le port le plus actif du pays. En raison de la « barre » qui rendait les accostages dangereux, on construisit un wharf pour y débarquer les passagers et les marchandises. Mais l’ouverture du canal de Vridi à Abidjan permit à cette ville d’éclipser Sassandra qui depuis, s’est repliée sur elle-même.
Les nombreuses et très belles maisons de style colonial et l’ancien wharf qui rouille dans la mer témoignent éloquemment de ce passé glorieux. Bâtie sur des collines, la ville aurait été très belle s’il n’y avait pas autant de masures et si les vieilles maisons coloniales n’étaient pas laissées à l’abandon. Et s’il n’y avait pas autant d’ordures sur les trottoirs. La maison de l’ancien gouverneur colonial, construite sur un promontoire rocheux surplombant la baie et l’embouchure du fleuve, est totalement en ruine.
Traces du passé et pêcheurs Fanti
Avant d’y arriver, on passe devant le mémorial des victimes du naufrage du S.S. Dumana, un navire britannique torpillé au large de Sassandra le 25 décembre 1943. C’est le seul monument bien entretenu de la ville, parce que les Britanniques, à travers leur ambassade en Côte d’Ivoire, y veillent.
On peut aussi voir le port de pêche où des centaines de bateaux colorés des pêcheurs Fanti venus du Ghana se livrent chaque jour à de beaux ballets sur l’eau lorsqu’ils vont ou reviennent de leurs parties de pêche. En contrebas de l’hôtel La Terrasse, aujourd’hui en ruines lui aussi, on peut voir la forêt sacrée avec ses singes tout aussi sacrés qui apprécient qu’on leur offre des bananes. Depuis que la Côtière est ouverte, de nombreux nouveaux hôtels de toutes catégories ont ouvert.
La mémoire éclipsée de l’esclavage
Sassandra, comme toutes les cités du littoral ivoirien, fut aussi un haut lieu du commerce des esclaves. Un des vestiges de ce commerce se trouve dans le village de Drewin, à huit kilomètres de la ville. Drewin, c’est avant tout une mer qui offre les vagues que recherchent les surfeurs qui y trouvent leur bonheur, et une magnifique plage qui accueille de nombreux campeurs.
La maison des esclaves se trouve à quelques minutes à pied de cette plage. Il y avait la maison du maître en hauteur et, en contrebas, les magasins où les esclaves et les autres marchandises étaient entreposés. Une fois vendus, les esclaves étaient enfermés dans un local situé à côté de la plage, desservi par un tunnel toujours visible pour les conduire aux bateaux en toute discrétion. Ces maisons sont en bien piteux état, mais pourraient être réhabilitées pour devenir des lieux de mémoire.
En sortant de la ville de Sassandra, une fois au « corridor », poursuivre tout droit sur la petite piste en terre jusqu’au village de Gaoulou, une quinzaine de kilomètres plus loin. Là se trouve le pont du général Weygand, construit entre 1940 et 1947 sur le fleuve Sassandra, et qui était l’ancienne voie de désenclavement de cette partie du pays. Si des véhicules à deux roues et des petites voitures peuvent toujours y circuler, cela est moins évident pour les véhicules de plus grand gabarit.
Encadré : Olvis Dabley, le militant de la renaissance de Sassandra
Il se présente simplement comme médiateur culturel. Mais il porte plusieurs casquettes qui le rendent difficile à définir dans le paysage culturel ivoirien dont il est une figure bien connue. Originaire de Sassandra, où il vit le jour il y a 56 ans, il est journaliste télé, fut artiste plasticien, chargé de communication dans l’évènementiel et il est le président du Réseau ivoirien des entrepreneurs culturels et industries créatives. Il a dirigé pendant une dizaine d’années le festival international de la bande dessinée et du dessin de presse Coco Bulles, et produit avec le caricaturiste suisse Patrick Chappatte deux recueils de dessins racontant les années de crises politiques en Côte d’Ivoire intitulés On va où là ?. En 2025, il a écrit un livre intitulé Kotrohou, terre d’origine de la coopération ivoiro-néerlandaise. Au cœur de l’histoire du nom de la Côte d’Ivoire, qui relate l’arrivée des Néerlandais sur la côte ouest ivoirienne, et comment ils lui donnèrent le nom « Tand Kust » qui signifie « Côte des dents », qui deviendra plus tard Côte d’Ivoire.
Depuis 2022, Olvis Dabley dirige l’ONG A wa Gbôklè (« aimons la région du Gbôklè »), au service de sa région natale qui regroupe les départements de Fresco et de Sassandra. L’objet de cette ONG est, notamment, de promouvoir la région pour la faire connaitre au monde entier, de sauvegarder l’environnement, de contribuer à la préservation du patrimoine foncier, forestier et des ressources naturelles de la région et d’attirer des investisseurs. « J’ai créé cette ONG parce que j’ai été ulcéré de voir dans quel état était notre région, surtout Sassandra, qui est un véritable joyau sur les plans touristique, historique et économique. Voyez vous-mêmes les sites, les paysages, toutes ces vieilles maisons laissées à l’abandon qui racontent chacune une histoire fascinante, les cours d’eau, les forêts. C’est un crime que de laisser tout cela à l’abandon ou de laisser des gens venir les détruire. »
Olvis Dabley a réalisé un film documentaire sur sa ville natale, qu’il projette un peu partout, pour sensibiliser d’abord les ressortissants du Gbôklè et ensuite les responsables de la région et du pays sur le trésor national que constitue, selon lui, le Gbôklè.
À suivre : renaissance et merveilles.
