Madagascar. La peur, carburant politique

17/07/2026 – La rédaction de Mondafrique

Antananarivo n’est pas seulement une capitale inquiète devant une vague de disparitions d’enfants. C’est une ville prise dans une mécanique de pouvoir où la peur sert de carburant, de justification, de diversion. Depuis plusieurs semaines, l’insécurité s’installe comme un système parallèle, une structure qui semble répondre à une logique implacable.

Par Daniel Sainte-Roche

Les informations communiquées par la police font état de 172 enfants disparus sur la Grande Île depuis janvier, parmi lesquels 119 dans la capitale et 45 dans 23 autres régions. Quatre-vingt-un d’entre eux ont été retrouvés, dont 63 à Antananarivo et 18 dans les autres régions. On compte toujours 83 enfants portés disparus. Et le bilan n’arrête de gonfler car, pour la seule journée du 7 juillet, treize personnes ont encore été signalées disparues dans la capitale, cinq adultes et huit mineurs. Des corps sont retrouvés dans différents quartiers, mutilés, abandonnés comme des avertissements. Dans les chaumières, on ne demande plus “qui ?” On demande “pourquoi maintenant ?” Et surtout: “au profit de qui ?”

La junte militaire entre réaction et mise en scène

Face à la panique, la junte a dégainé tout un arsenal, s’appuyant sur une centralisation sécuritaire : création d’un centre opérationnel de commandement au niveau du commissariat central, patrouilles renforcées, 1000 militaires déployés dans les rues, discours martiaux au camp CAPSAT – ce même CAPSAT qui a porté les coups d’État de 2009 et 2025. Le colonel Michael Randrianirina appelle les citoyens à « prêter main forte” aux autorités, ce qui sonne comme une mobilisation générale.

Mais dans les milieux politiques, on murmure que la junte ne combat pas seulement l’insécurité. Elle met en scène sa propre nécessité, car un pouvoir militaire n’existe que s’il peut prétendre protéger. Et pour protéger, l’existence d’un danger, factice ou réel, est requise.

Inquiétudes et soupçons : qui orchestre la terreur ?

Dans les quartiers, les théories circulent plus vite que les patrouilles. Pour Raymond Rabeza, ingénieur textile, l’intervention d’une vaste organisation n’est pas à exclure, vu l’ampleur des enlèvements. Il note : « On n’est pas devant une logique criminelle classique, car les kidnappeurs ne réclament pas de rançons et ne commettent pas de crimes sexuels sur les victimes. Alors, qui tire les ficelles ? »

Faute de transparence, les spéculations les plus folles prospèrent. Un touriste français raconte ce qu’il a entendu : « Les gens n’ont plus d’argent. Ils enlèvent des personnes pour vendre des organes. » Une rumeur grotesque, mais révélatrice : la population cherche des explications là où l’État ne fournit que communiqués et verbiage.

Dans un restaurant de Tsiadana, des étudiants émettent diverses hypothèses, moins loufoques :  les disparitions seraient une stratégie de déstabilisation menée par des réseaux proches de l’ancien président Andry Rajoelina. Julienne Roberte, étudiante en science politique, résume ce que beaucoup pensent : « Les partisans de Rajoelina ont intérêt à ce que la junte tombe. Une capitale terrorisée, c’est un pouvoir affaibli. » Les cadres déchus du régime précédent n’ont jamais digéré le coup d’État de 2025. Certains disposent encore de relais dans les forces de sécurité, dans les milieux économiques, dans les réseaux de communication. D’où l’apparition de cette insécurité ciblée, spectaculaire, et incompréhensible…  Le scénario n’est pas impossible.

Afrika Corps : la peur comme opportunité géopolitique

Une autre hypothèse, plus lourde encore, est évoquée :  la junte pourrait instrumentaliser la crise pour justifier un renforcement de la présence des mercenaires russes d’Afrika Corps. Déjà visibles autour de la présidence de la Refondation, les paramilitaires russes n’attendent qu’un prétexte pour s’implanter durablement. Une capitale en état de choc, un État débordé, des disparitions inexpliquées…  Serait-ce le contexte idéal pour présenter l’aide russe comme indispensable au-delà d’un “partenariat sécuritaire” classique ? Toujours est-il que dans l’opinion publique, le spectre d’une mise sous tutelle hante les esprits.

Le retour des méthodes de la Seconde République

À Ampefiloha Cité, Rasoa Lolona, sexagénaire et ancienne professeure d’histoire, analyse la situation avec une impression de déjà‑vu. « Ce qui se passe aujourd’hui, nous l’avons déjà vécu. On crée la terreur pour empêcher la révolte. On fabrique le problème, puis on se présente comme la solution. » Elle évoque les années du régime socialiste de la Seconde République (1975-1991) : feux de brousse, profanation de tombeaux, insécurité “organisée”.

On aperçoit les héritiers de cette époque dans les travées de la Refondation. Avec leurs méthodes privilégiées : utiliser la peur comme un espace de manipulation. Freddy Rasoamaro, activiste de la société civile, avertit : « La junte abreuve l’opinion de théories du complot. Mais les Malgaches ont besoin d’être protégés, pas seulement rassurés. » Il poursuit : « La sécurité ne se mesure pas au nombre de militaires dans les rues, mais au nombre de familles qui peuvent vivre sans peur. » Son message vise la junte. Mais aussi ceux qui, dans l’ombre, profitent du chaos.

« Miandry fa Gasy »

Le pouvoir de transition semble dépassé par les causes profondes des tumultes qui secouent actuellement le pays. Car l’insécurité n’est pas un phénomène isolé, mais le symptôme d’une nation à bout de souffle :  chômage massif, pauvreté extrême, absence d’opportunités, trafic de drogues, coupures d’électricité, crise économique. La junte multiplie les mesures d’urgence, mais n’est pas capable de mettre en œuvre une stratégie cohérente. 

Et tant que les commanditaires de ces enlèvements ne seront pas identifiés et jugés, la peur continuera de régner. Une peur qui semble, chaque jour, un peu plus organisée.  Et un peu plus utile à ceux qui prétendent la combattre ! Le pays est pris en otage par les stratégies politiques, et vit dans l’attente : de réponses, de justice, de vérité. En un mot, « miandry fa Gasy » : être patient, le lot des Malgaches !