La scandaleuse affaire du déguerpissement de Koumassi

22/06/2026 – La rédaction de Mondafrique

La colère ne retombe pas à Abidjan après la destruction de centaines d’habitations par un ancien adjoint de la commune, probablement aidé par des complicités locales et poursuivi par la justice pour de faux actes.

Par Venance Konan

Venance Konan

« À quel âge tu as su que l’abréviation ABJ ne signifie pas Abidjan mais son propriétaire Alloui Brou Jacques ? » C’est là l’une des nombreuses publications qui ont circulé sur les réseaux sociaux depuis qu’a éclaté l’affaire du déguerpissement du quartier Koumassi-Campement dans la capitale économique de la Côte d’Ivoire. Alloui Brou Jacques est l’homme qui a revendiqué la destruction d’une dizaine d’hectares d’habitations dans ce quartier déshérité d’Abidjan, jetant à la rue une vingtaine de milliers de personnes désormais sans-abri, dans cette période de saison des pluies et d’examens scolaires, avant de disparaître dans la nature.

Habitat anarchique, grands travaux et protestations

Situons rapidement le contexte pour bien comprendre l’histoire. Il y a déjà quelques années, le gouvernement ivoirien a entrepris de grands travaux dans la ville d’Abidjan et dans tout le pays, à travers la construction de plusieurs routes, échangeurs, ponts, et même un métro, ce qui a entraîné la destruction de centaines de maisons situées sur les emprises de ces travaux. Il a, dans le même temps, décidé de mettre un peu d’ordre dans l’urbanisation de la ville d’Abidjan. Il faut dire que pendant les dix années de crise qu’a connues la Côte d’Ivoire, lors du règne de Laurent Gbagbo et de l’occupation du nord du pays par la rébellion de Guillaume Soro, des milliers de personnes avaient fui ces zones pour se réfugier à Abidjan, et des centaines de quartiers spontanés, pour la plupart insalubres, ont vu le jour, souvent dans des zones totalement impropres à l’habitation.

On a assisté, ces dernières années, à plusieurs éboulements et glissements de terrain en saison des pluies, qui ont fait des dizaines de morts.Les autorités de la ville ont donc entrepris de détruire ces quartiers, qui représentent un danger pour leurs habitants, ces derniers devant être relogés ailleurs. Et comme on pouvait s’en douter, cela n’est pas allé sans protestations et levées de boucliers de la part des habitants qui affirment toujours n’avoir pas été prévenus à temps et ne pas savoir où aller, ce que les autorités démentent systématiquement.

Ainsi donc cette année, à l’amorce de la saison des pluies, le ministre-gouverneur du district d’Abidjan (ce qui correspond à peu près au maire central d’une grande ville composée de plusieurs communes) a entrepris de faire déguerpir les populations vivant dans des zones à risque ou sur le domaine public. Et plusieurs communes ont été touchées par cette opération.

Koumassi-Campement, bulldozers surprise

Le matin du 3 juin dernier, des dizaines de bulldozers encadrés par des dizaines de cargos de policiers ont débarqué dans le quartier de Koumassi-Campement et ont tout rasé sur une dizaine d’hectares, ce qui concernait des centaines d’habitations, de commerces, d’écoles, de lieux de culte, etc.

Le maire de la commune de Koumassi a aussitôt annoncé que la mairie prendrait en charge le déblayage des gravats. Mais de nombreux habitants du quartier ont immédiatement protesté, expliquant que leur quartier ne figurait pas sur la liste des endroits à raser, qu’ils étaient détenteurs de titres de propriété en bonne et due forme et n’avaient, à aucun moment, été informés de la destruction prochaine de leurs biens. Des parents sur leur lieu de travail ou juste sortis faire une course, de même que des élèves partis composer aux épreuves du baccalauréat et du BEPC, ont trouvé leur domicile détruit à leur retour et tous leurs biens enfouis sous les gravats.

Ces personnes ont crié tellement haut et fort que tout le monde a regardé l’affaire de plus près. D’autant plus que des dizaines de vidéos les montrant assis, hagards, dans les décombres de leurs maisons, pendant que leurs enfants en larmes cherchaient leurs livres et cahiers dans les déblais, ont circulé sur les réseaux sociaux.

Un septuagénaire vindicatif

Quelques jours plus tard, une vidéo a été diffusée, montrant un septuagénaire au crâne dégarni, totalement inconnu du grand public, habillé d’une simple chemise en pagne vert avec des motifs rouges et blancs (le détail a son importance), se présentant comme étant Alloui Brou Jacques, ingénieur des télécommunications à la retraite, ancien troisième adjoint au maire de Koumassi chargé des domaines, au temps du maire Adou Assalé qui dirigea la commune de 1988 à 2000. Disant être le propriétaire des 34 hectares sur lesquels est bâti le quartier de Koumassi Campement, Alloui Brou Jacques affirme avoir obtenu une autorisation de la marine pour remblayer cette superficie de 34 hectares sur la lagune en 2016, à partir d’une étude environnementale. Il brandit également un document qu’il présente comme la grosse de la décision de justice qui l’autorise à chasser, avec le concours des forces de l’ordre, les personnes se trouvant indûment sur dix hectares de son terrain. Il ajoute qu’il a bel et bien informé les habitants qui occupaient illégalement son terrain de sa volonté de les en déloger.

L’intervention télévisée d’Alloui Brou Jacques.

Tout le monde croyait l’affaire close, même si certains se demandaient comment cet homme qui ne payait pas de mine avait pu acquérir 34 hectares de terrain dans la ville d’Abidjan. Mais voici qu’une bombe explose le 10 juin : le procureur de la République publie un communiqué selon lequel la demande de destruction formulée par Alloui Brou Jacques devant le tribunal ne portait que sur cinq cas bien précis et avait été rejetée. Par conséquent, les centaines de familles victimes de la destruction de leurs maisons n’étaient aucunement concernées par cette procédure dont elles n’étaient même pas informées. Et d’ajouter que le sieur Alloui, convoqué pour venir s’expliquer, a pris la fuite.

Trop de questions

C’est l’indignation dans tout le pays. Comment a-t-on pu jeter à la rue aussi légèrement des milliers de personnes sur la base d’un faux ? Personne ne croit que le dénommé Alloui a pu agir seul, sans la protection d’un puissant. Qui pourrait mobiliser ces dizaines d’engins de chantier et, surtout, tous ces policiers, pour encadrer une pareille opération, sans une réquisition du procureur général qui, lui-même, se serait forcément assuré du caractère définitif et exécutoire de la décision et aurait sollicité les instructions du ministère de la Justice dès lors que des troubles à l’ordre public étaient prévisibles ? Pourquoi la mairie de Koumassi s’était-elle engagée aussi rapidement à enlever les gravats qu’elle n’avait pas ordonnés ?

Tout le monde décline aussitôt sa responsabilité, quand ce n’est pas un silence assourdissant qui accueille les questions des Ivoiriens. Les réseaux sociaux s’emparent aussitôt de l’affaire et la tournent en dérision. L’image d’Alloui Brou Jacques et de son pagne vert aux motifs rouges et blancs est détournée. Ainsi, on voit l’équipe nationale de football habillée de ce pagne, qui est aussi présenté comme le pagne officiel de la fête des pères ; on voit Alloui Brou assis dans la tribune lors du match d’ouverture de la Coupe du monde de football à Mexico avec cette légende « celui que vous cherchez est ici au Mondial », ou un livre avec ce titre « Alloui Brou, l’homme qui a déguerpi 40000 personnes et a fraya (fui en argot ivoirien) ».

Photomontage d’Alloui Brou au match d’ouverture de la Coupe du monde.

Récupération tous azimuts

Les partis politiques de l’opposition, agonisants, profitent de l’occasion pour retrouver un nouveau souffle. Ils défilent au milieu des décombres, font des communiqués, animent des conférences de presse pour compatir à la douleur des victimes et exigent des explications du gouvernement. Des ONG, dont certaines semblent avoir été créées pour l’occasion, se succèdent pour faire des dons de vivres et de vêtements sous les objectifs des journalistes. Les avocats publient un communiqué pour exiger que justice soit rendue et ouvrent une permanence d’assistance gratuite aux victimes. La Haute Autorité pour la bonne gouvernance, chargée de la lutte contre la corruption, lance une enquête pour savoir comment un simple individu a pu acquérir tout seul 34 hectares de terrains, soit 4% de tout le territoire de la commune de Koumassi.

Le 19 juin, nouveau coup de théâtre : plusieurs journaux annoncent qu’Alloui Brou Jacques a été arrêté la veille au soir. Plusieurs autres personnes sont en garde à vue. Et l’affaire continue de tenir la Côte d’Ivoire en haleine.