Arbitre somalien refoulé, supporters africains privés de visa, restrictions imposées aux Iraniens, prix délirants, stades clairsemés, distances absurdes : cinq jours après son lancement, la Coupe du monde organisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique accumule les faux pas. La FIFA rêvait d’un Mondial géant capable de conquérir définitivement le marché nord- américain. Elle découvre surtout les limites d’un modèle toujours plus commercial, rattrapé par la politique.
Par la rédaction de Mondafrique
Arbitre refoulé
Le football est censé abolir les frontières. Pour la première Coupe du monde organisée aux États-Unis depuis 1994, elles se sont imposées avant même le premier coup de sifflet. Le cas le plus emblématique est celui d’Omar Artan. Sélectionné par la FIFA, cet arbitre somalien a été refoulé à son arrivée sur le territoire américain malgré son accréditation. L’affaire a rapidement pris une dimension internationale et son retour en Somalie a été célébré par des milliers de supporters.
En 48 heures, Omar Artan, jusqu’alors illustre inconnu, est devenu une star. Au point que le premier ministre de la Colombie-Britannique David Eby a même proposé qu’il puisse officier lors des rencontres organisées à Vancouver. Interrogé sur la polémique, Gianni Infantino, le patron très contesté de la FIFA, s’est montré embarrassé. « C’est regrettable ce qui est arrivé à Omar », a-t-il dit, reconnaissant dans le même temps que la FIFA ne contrôlait pas toutes les décisions prises par les États.
Supporters africains en première ligne
L’affaire Artan n’est pourtant qu’un épisode parmi d’autres. Les difficultés d’obtention de visas se multiplient pour les ressortissants de plusieurs pays africains. La Côte d’Ivoire devra essentiellement compter sur sa diaspora installée en Amérique du Nord. Les quelques centaines de supporters qui espéraient effectuer le déplacement n’ont pas obtenu les autorisations nécessaires. « Un billet de match n’est pas un visa », avait prévenu le secrétaire d’État américain Marco Rubio.
Des difficultés similaires ont été signalées pour des supporters ou journalistes sénégalais, algériens, tunisiens ou capverdiens. Une vidéo montrant la sélection sénégalaise soumise à un contrôle de sécurité directement sur le tarmac d’un aéroport américain a également suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux. La fédération sénégalaise a toutefois assuré que ces contrôles relevaient de procédures réglementaires destinées à accélérer le déplacement de l’équipe.
Le cas iranien
Les controverses ne concernent pas seulement le continent africain. Dans le contexte de guerre entre les États-Unis et l’Iran, la sélection iranienne n’a pas été autorisée à séjourner aux États-Unis pendant la compétition. Installée à Tijuana, au Mexique, elle doit traverser la frontière pour disputer ses rencontres avant de regagner son camp de base ! Plusieurs responsables iraniens ont également été privés de visa. Une situation inédite, certes, mais il faut rendre à César ce qui lui appartient : les États-Unis n’ont pas interdit à l’équipe iranienne de jouer. Pour rappel, les Russes n’avaient pas été autorisés à participer aux JO de Paris en tant que nation ; certains athlètes avaient pu participer après enquête et sous bannière neutre.
Quand la géopolitique s’invite au Mondial
Pour Didier Drogba, la question dépasse largement le cadre du football. « Quand un pays se porte candidat pour accueillir le plus grand tournoi de football de la planète, il sait exactement ce qui va avec. Joueurs, arbitres, officiels et supporters de tous les coins du monde font partie du lot », a rappelé l’ancien capitaine des Éléphants. « Aucun fan ne devrait être jugé en raison de sa nationalité et aucun arbitre ne devrait manquer le plus grand moment de sa carrière à cause de circonstances politiques hors de son contrôle. »
Pauses fraicheur, pauses pub
Comme si cela ne suffisait pas, l’organisation doit également faire face à une série de difficultés plus classiques. Les critiques sur la qualité de certaines pelouses américaines persistent, plusieurs joueurs et observateurs ayant déjà dénoncé des terrains insuffisamment préparés pour une compétition de ce niveau. Les longues distances entre les villes hôtes compliquent également les déplacements des équipes et des supporters. Réparti entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, le tournoi couvre un territoire gigantesque.
Officiellement, la chaleur et l’humidité ont entraîné la mise en place de nombreuses pauses fraîcheur, qui ne sont en réalité que des opportunités pour des intermèdes publicitaires. Mieux, les retransmissions en direct sont interrompues par la dernière marque de lessive….
Billets à prix d’or et sièges vides
L’autre mauvaise surprise de ce début de tournoi concerne la fréquentation. Malgré les annonces de demande record, plusieurs rencontres ont été disputées devant des tribunes clairsemées, notamment à Guadalajara, Toronto ou Los Angeles. En cause, une politique de tarification variable qui fait évoluer les prix en fonction de la demande. Certaines places pour la finale dépassent les 10 000 dollars et les tarifs de nombreux matchs ont augmenté de plus de 30 % en quelques semaines.
Résultat : de nombreux supporters étrangers ont renoncé au voyage, découragés par le coût cumulé des billets, des vols et de l’hébergement. Plusieurs villes hôte constatent déjà des réservations hôtelières inférieures aux prévisions et des retombées touristiques moins importantes qu’espéré. Face aux critiques et aux images de sièges vides diffusées dans le monde entier, la FIFA a été contrainte de revoir à la baisse le prix de certaines rencontres. Un paradoxe pour une compétition qui ambitionne des revenus records mais dont plusieurs matchs peinent à remplir les stades.
« Une belle fête »
La Russie en 2018 et le Qatar en 2022 avaient eux aussi suscité de nombreuses controverses. Mais celles-ci portaient principalement sur les conditions d’organisation ou la situation politique des pays d’accueil. Une fois la compétition lancée, les stades pleins, les supporters venus du monde entier et le spectacle sportif avaient rapidement repris le dessus.
Aux États-Unis, le fiasco a commencé au premier coup de sifflet. Au point que le malaise a fini par gagner jusqu’aux colonnes de L’Équipe, qui n’est pas habituellement critique de la FIFA. Dans un éditorial particulièrement soigné, le quotidien écrit : « À part le prix scandaleux des places, le chaos des visas, l’interdiction faite aux Iraniens de dormir dans la ville américaine où ils jouent et à un arbitre somalien de participer à la Coupe du monde pour laquelle il avait été sélectionné, le coût écologique exorbitant, la menace de voir la police anti-immigration aux portes des enceintes sportives, la nécessité de casser son PEL pour aller au stade en transports en commun, le bouleversement du football en quatre quart-temps pour plaire au marché publicitaire et le sentiment qu’en étant prête à toutes les compromissions avec Donald Trump, la FIFA a perdu à la fois son pouvoir et son honneur, LA COUPE DU MONDE, VRAIMENT, VA ÊTRE UNE BELLE FÊTE. »
