Convulsions macabres de la fièvre de l’or en Côte d’Ivoire

16/06/2026 – La rédaction de Mondafrique

L’explosion de l’orpaillage artisanal depuis les années 2000 fait des dégâts en Côte d’Ivoire : pollution des eaux, destruction des sols, crimes. Au point de faire douter de la pertinence, y compris économique, de cette activité.

Par Venance Konan

Venance Konan.

Un homme décapité git dans une mare de sang, dans la brousse, près du village de Brou-Akpaoussou, dans la région du Moronou. L’homme serait un jeune Burkinabé, chercheur d’or ou orpailleur, comme on dit habituellement en Côte d’Ivoire. Quelques jours plus tard, c’est le corps sans tête d’une femme qui est découvert dans le village voisin de Yobouessou. Depuis quelques années, ces deux villages, ainsi que presque tous ceux du Moronou et des régions voisines du Iffou et du Nzi, sont envahis par des orpailleurs venus de tous les horizons. On les croise à la tombée du jour sur les routes, dans les rues des villages, dépenaillés, couverts de poussière, pioches ou machettes en main. Lorsqu’ils ne sont pas en train de creuser le sol dans la brousse, à la recherche du métal jaune, ils sont dans les nombreux bars qui ont poussé un peu partout dans les villages.

Destruction de sites clandestins d’orpaillage par la gendarmerie ivoirienne, juin 2026.

Des villages spontanés se sont créés autour des sites d’orpaillage, avec leurs propres lois et codes dans lesquels la violence utilisée pour régler des comptes occupe une part très importante. Des pratiques mystiques incluant parfois des sacrifices humains afin de trouver le précieux métal sont également rapportées. Mais l’horreur des crimes de ce mois de juin a braqué une lumière crue sur l’orpaillage et braqué les projecteurs sur cette activité en plein essor. Les images vidéo des corps mutilés ont abondamment circulé sur les réseaux sociaux pendant que les appels tirant la sonnette d’alarme se multipliaient.

Et les Ivoiriens découvrent que tout leur pays est gangréné par l’orpaillage. Partout dans le pays, du nord au sud, d’est en ouest, les sites d’orpaillage ont poussé comme des champignons, et les conséquences commencent à se faire ressentir. Les plus visibles sont ces milliers de trous qui défigurent les paysages et les cours d’eau qui ont, presque tous, pris une couleur boueuse.

Les débuts de l’orpaillage clandestin

C’est au début des années 2000 que les activités d’orpaillage ont commencé dans le pays. On parlait alors d’orpaillage clandestin, car les acteurs opéraient le plus souvent en toute illégalité. Puis l’État tenta d’organiser l’activité en octroyant des permis d’exploitation semi-industrielle à des opérateurs. Les mines semi-industrielles sont celles qui nécessitent peu de machines et de moyens financiers et occupent des espaces compris entre 5 et 25 hectares, alors que les mines industrielles sont généralement exploitées par des sociétés multinationales dont les sièges sont à l’étranger et qui investissent d’importantes sommes d’argent et utilisent de grosses machines.

Ces dernières mines sont présentes en Côte d’Ivoire dans le cadre d’accords avec l’État et ne débutent leurs activités que lorsqu’elles sont certaines d’un retour sur investissement conséquent. Les exploitations semi-industrielles sont les propriétés de personnes physiques ou de petites entreprises locales ou en provenance de pays voisins, souvent le Burkina Faso. Mais l’activité a explosé en quelques années et c’est désormais toute la Côte d’Ivoire qui est concernée. Les mines d’or ont poussé partout, en toute illégalité, et de moins en moins clandestinement. De nombreux paysans, appâtés par le gain facile, ont cédé leurs champs et plantations aux opérateurs, en échange de pourcentages sur l’or découvert.

Qui sont les acteurs ? Ils viennent de partout. On trouve des Ivoiriens, beaucoup de Burkinabè, des Maliens et, depuis quelque temps, des Chinois. Eux s’activent dans l’exploitation industrielle, tandis que les Burkinabé semblent majoritaires dans l’exploitation semi-industrielle. Mais celles qui font couler le plus d’encre sont les mines artisanales ou clandestines, qui opèrent de manière sauvage, sans aucun respect d’aucune norme environnementale ou sanitaire. Ceux qui y travaillent, en grande majorité des Burkinabè (même si l’on rencontre de plus en plus de jeunes Ivoiriens, dont de très jeunes élèves ayant abandonné les bancs de l’école), creusent de longues et profondes galeries souterraines qui peuvent serpenter sur des kilomètres, en retirent la terre qui sera tamisée et extraient des pierres qui seront traitées dans des cours d’eau avec des produits aussi dangereux que du cyanure ou du mercure, pour en extraire l’or.

Pollution des cours d’eau et accidents

Lorsqu’il n’y a pas de cours d’eau dans les environs, ils creusent des forages et rejettent les eaux usées dans la nature. Les mineurs dorment parfois dans les galeries et peuvent y rester plusieurs jours. Il survient de nombreux éboulements dans ces mines, surtout en saison des pluies, et certains y perdent la vie. Mais une croyance solidement ancrée dans le milieu de l’orpaillage artisanal est que lorsqu’une personne meurt dans une mine, c’est parce qu’il y a un gros filon dans les parages. Le décès serait le sacrifice nécessaire à sa découverte.

Dans l’esprit de nombreux Ivoiriens, les meurtres barbares de ce mois de juin sont des crimes rituels destinés à trouver de l’or. Mais si les crimes de cette nature sont plutôt rares, la prostitution, l’usage de stupéfiants et d’alcool ainsi que les violentes bagarres sur les sites d’orpaillage sont, eux, fréquents.

Mais la conséquence la plus dramatique pour l’État et les populations est la pollution des sols et des cours d’eau provoquée par l’orpaillage. Le 3 juin dernier, le ministre ivoirien de l’Hydraulique, de l’assainissement et de la salubrité a déclaré devant les conseillers économiques, sociaux, environnementaux et culturels que la société de distribution d’eau de Côte d’Ivoire (SODECI) avait de plus en plus de mal à traiter les eaux des principaux fleuves du pays pour leur consommation, en raison des produits toxiques tels que le cyanure et le mercure que les orpailleurs y déversent.

Déjà en février 2024, un atelier bilan des activités du ministère ivoirien des Eaux et forêts avait constaté que les 12 bassins versants du pays ainsi que les quatre grands fleuves étaient tous pollués, cette pollution étant due à 80% à l’orpaillage. Des cas de maladie de Minamata, un syndrome neurologique provoqué par la présence de mercure dans les cours d’eau, ont été signalés. Cette intoxication peut entraîner des malformations congénitales et de graves handicaps infantiles. L’activité d’orpaillage a également pour conséquence le développement d’une déforestation massive et une importante dégradation des sols.

Pour quels gains ?

Que gagne la Côte d’Ivoire dans cette activité ? Selon les chiffres dont nous disposons, le secteur aurifère de la Côte d’Ivoire génèrerait un chiffre d’affaires annuel situé entre 1500 et 1800 milliards de francs CFA, ce qui permettrait à l’État d’empocher annuellement entre 120 et 150 milliards de francs CFA en recettes directes. En février dernier, les autorités ivoiriennes annonçaient fièrement que « le classement annuel du Fraser Institute de 2026 donne à nouveau la Côte d’Ivoire comme la juridiction minière la plus attractive de l’Afrique de l’Ouest, reprenant à son voisin ghanéen un leadership cédé en 2024. Avec un score de 60,92 sur 100 sur l’indice d’attractivité, en nette progression par rapport aux 55,70 points enregistrés en 2023, la dynamique est clairement orientée à la hausse. Le Ghana et la Guinée occupent respectivement les deuxième et troisième rangs, suivis du Mali et du Burkina Faso. A l’échelle continentale, la Côte d’Ivoire se hisse à la 5e place. Sur le plan mondial, la Côte d’Ivoire occupe le 47e rang. »

Mais selon le ministre Abou Bamba, en charge de l’Environnement et de la transition écologique, la Côte d’Ivoire perdrait 4000 milliards de francs CFA chaque année du fait de l’orpaillage artisanal. Les orpailleurs distribuent quelques miettes de leurs gains aux paysans qui leur cèdent leurs terres et aux intermédiaires locaux leur permettant d’y accéder et l’or est convoyé dans les pays voisins, notamment le Mali et le Burkina Faso, d’où il est réexpédié dans les Émirats du Golfe.

Ce que le pays gagne compense-t-il ce qu’il perd, surtout en matière écologique et environnementale ? La Côte d’Ivoire a annoncé plusieurs fois sa volonté de lutter contre l’orpaillage illégal. Mais la tâche est ardue, compte tenue de la corruption endémique dans le pays. Les policiers et gendarmes sont sur-représentés dans les zones d’orpaillage… le plus souvent pour racketter les mineurs. Les propriétaires des mines sont, pour leur part, souvent protégés par les hauts fonctionnaires locaux, préfets et sous-préfets, quand il ne s’agit pas de hauts gradés de l’armée ou de la police, ou d’hommes et de femmes politiques. On peut cependant espérer que la prise de conscience des graves dégâts parfois irréversibles causés par ces activités provoquera un sursaut chez les Ivoiriens.