L’approbation par le Parlement de la concession d’exploitation de cinq centrales photovoltaïques à des entreprises étrangères a soulevé une intense controverse autour de la souveraineté. Au-delà des objectifs de décarbonation, l’urgence est de desserrer l’étau de sa dépendance énergétique. Mais la Tunisie a raté l’occasion historique de faire de sa transition énergétique un levier pour redéfinir son modèle économique et social.
Par Selim Jaziri
L’Assemblée des représentants du Peuple, le 28 avril, et le Conseil national des régions et des districts, le 13 mai, ont approuvé l’octroi de cinq concessions de centrales photovoltaïques à des entreprises étrangères – à El Khobna (gouvernorat de Sidi Bouzid) et à El Ksar (gouvernorat de Gafsa) pour la société française Qair International, à Menzel el Habib (gouvernorat de Gabès) et à Segdoud (gouvernorat de Gafsa) pour le français Voltalia, enfin à Mezzouna (Sidi Bouzid) pour un consortium réunissant le norvégien Scatec et le japonais Aeolus. Un investissement total de 500 millions d’euros pour installer une capacité de 598 MW opérationnelle d’ici 2028, ce qui permettra à la Tunisie d’accélérer sa transition énergétique.
Presque dix ans de retard
La Tunisie, qui représente 0,07 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, vient de rehausser ses ambitions de réduction de ses émissions à 34 % d’ici 2035 par rapport à 2010 et de l’intensité carbone de son économie (le ratio émission de CO2/valeur produite) à 46,4% en 2030 et 62% en 2035. L’essentiel de cet effort repose sur le développement des énergies renouvelables.
Pour ce faire, le pays dispose d’un potentiel de 320 GW de production électrique à partir d’énergie éolienne et solaire, et ambitionne, dans la dernière version de son plan climatique, d’atteindre le seuil de 50 % du mix électrique à partir d’énergies renouvelables en 2035. Le seuil des 12 % prévu pour 2020 n’a même pas été franchi. Pour le moment, ces énergies ne représentent qu’entre 4 et 9 % selon les sources. Seule une part marginale est produite à partir de l’énergie solaire, alors qu’elle est censée représenter environ 50 % de la part des renouvelables.
D’après le ministère de l’Énergie, le photovoltaïque décentralisé représentait, fin 2025, 400 MW dans le secteur résidentiel et 70 MW dans les entreprises et les exploitations agricoles : quatre centrales de 10 MW et une douzaine de 1 MW sont déjà en service. Dans sa transition énergétique, la Tunisie accuse presque dix ans de retard sur des pays comme le Maroc, l’Égypte ou la Jordanie qui disposent déjà de capacités photovoltaïques de l’ordre de 2000 MW.
Décrets-lois discrets
Une première série de cinq concessions ont été octroyées en décembre 2021 et décembre 2022 dans la plus grande discrétion. Et pour cause, en l’absence de parlement, elles ont été attribuées par des décrets-lois signés par Kaïs Saïed. En décembre 2025, une première centrale photovoltaïque d’une capacité de 120 MW est entrée en service à proximité de Kairouan et une deuxième centrale de 60 MW, en mars 2026, dans la région de Sidi Bouzid. Trois autres centrales sont en cours de réalisation à Gafsa, Tataouine et Tozeur.
L’approbation de cinq nouvelles concessions pour des centrales photovoltaïques permet à la Tunisie de franchir un cap dans la mise en œuvre de son plan solaire de 2015 et du développement des énergies renouvelables. Mais le débat parlementaire a suscité une intense polémique et mis le camp présidentiel sous tension. Alors même qu’il s’agissait de projets de loi initiés par le chef de l’État, une partie de ses soutiens à l’Assemblée se sont vigoureusement opposés à ce qu’ils ont dénoncé comme une forme de « colonialisme énergétique » et une atteinte à la souveraineté tunisienne, un mot d’ordre sur lequel Kaïs Saïed fonde pourtant sa légitimité.
Psychodrame
La délibération parlementaire s’est déroulée sur fond de psychodrame, puisqu’à l’aube du 28 avril, le chef de l’État avait démis la ministre de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie, Fatma Thabet Chiboub, probablement en raison d’une tout autre affaire : dans le cadre d’un contentieux avec la société pétrolière canadienne Zenith Energy sur l’appropriation de sa production par l’État tunisien pour un montant de 640 millions de dollars, le ministère avait reconnu le 14 avril la pleine propriété de l’entreprise sur le pétrole extrait, à quelques jours de l’audience devant la cour internationale d’arbitrage, réduisant à néant la ligne de défense de l’État tunisien. Une semaine plus tard, le directeur général de l’électricité et des énergies renouvelables, en poste depuis janvier 2019, Belhassen Chiboub (dont le frère est le mari de la ministre), était à son tour démis de ses fonctions, sans que l’on sache s’il doit cette disgrâce à ses liens de parenté ou s’il a servi de fusible pour protéger Kais Saïed sur le dossier très contesté des concessions des centrales photovoltaïques.
Même si le projet porté par la présidence a finalement été approuvé à une large majorité dans les deux assemblées, la contestation a, en effet, porté le fer sur un point sensible. Les élus nationalistes arabes du Mouvement du Peuple (Harakat ech’Châab) ont déploré la transformation de la Tunisie en plateforme de production au profit de l’Europe et la perte de son indépendance dans la définition de sa politique énergétique.
Sur le même registre, les élus du groupe « Pour que gagne le peuple » ont dénoncé des conditions financières déséquilibrées au détriment de l’État tunisien et de la Société tunisienne d’électricité et de gaz (la STEG, la compagnie nationale).
Souveraineté vs. réalisme
Les concessions sont accordées pour une durée de vingt-cinq ans (vingt ans, renouvelable pour dix ans, dans le cas de Voltalia qui exploite la centrale Segdoud). Durant toute cette période, la STEG a l’obligation d’acheter en dinars l’intégralité de l’électricité produite à un prix indexé à 80 % au taux de change euro/dinar et à 20 % sur l’inflation en Europe. C’est donc elle qui assume le risque de change. Elle doit aussi prendre en charge les frais de raccordement des centrales au réseau (et devra donc emprunter pour financer ces investissements) et les coûts liés aux variations de production inhérentes à l’énergie solaire pour assurer l’adaptation de la fourniture d’électricité à la demande (système de régulation, construction de batteries…).
Alors que les risques de l’opération sont assumés par la compagnie publique, la rentabilité des investisseurs privés est, elle, sanctuarisée. Les concessionnaires bénéficient de cinq ans d’exonération d’impôt sur les sociétés (dix ans pour la centrale de Segdoud) et d’une exonération de frais de douane pour les composantes des installations. Toute variation de la législation fiscale entraînerait la renégociation du prix. Les entreprises sont autorisées à rapatrier tous leurs profits en devises, après conversion des sommes payées en dinars par la STEG, devises qui seront donc prélevées sur les réserves de la Banque centrale.
Ce qui revient, pour la Tunisie, à importer une électricité produite sur son sol. En cas de contentieux, le droit tunisien s’applique, mais c’est une cour d’arbitrage internationale et non des juges tunisiens qui seraient amenés à trancher. Les défenseurs du projet ont justifié le recours à des sociétés étrangères pour exploiter l’immense potentiel photovoltaïque tunisien de 280 GW par le manque de capacités financières et techniques locales et l’urgence de desserrer l’étau de la dépendance énergétique et d’alléger la pression sur les finances publiques.
La Tunisie doit désormais importer 65 % de ses besoins
L’électricité tunisienne est produite à 97 % par des combustibles fossiles, principalement du gaz naturel dont environ 60 % est importé d’Algérie. Avec leurs 600 MW de puissance et leur 1100 GWh de production annuelle, les cinq centrales photovoltaïques dont les concessions ont été votées assureront 6,6 % de la consommation nationale d’électricité et permettront d’économiser quelque 250 000 tonnes de gaz naturel par an et ainsi de réduire de 13 % les importations de gaz (pour un coût estimé de 50 millions de dinars par an soit 15 millions d’euros).
Qui plus est, l’électricité sera vendue à la STEG à 0,1 et 0,12 dinar le KWh, au lieu d’un coût de revient de 0,3 dinar à partir du gaz importé, ce qui devrait permettre à la STEG d’économiser 246 millions de dinars (75 millions d’euros) chaque année, sans tenir compte, néanmoins, des surcoûts induits par l’intégration des centrales photovoltaïques dans le réseau national. Quant aux conditions financières et juridiques des concessions, elles sont classiques dans ce genre de contrats.
Un ersatz de débat démocratique
Focalisé sur l’opposition entre principe de souveraineté et réalisme financier, et sur les aspects techniques des concessions, le débat est néanmoins passé à côté d’une vraie délibération sur le modèle que la Tunisie entend suivre pour mener à bien sa transition énergétique. Le passage devant le parlement pour approuver les concessions d’exploitation des ressources naturelles est un héritage de la Constitution de 2014, et de son article 13, dont la Loi de 2015 a étendu le principe aux énergies renouvelables sous la pression des syndicats (le projet initial donnait le pouvoir d’approuver les concessions au seul ministère de l’Énergie).
Mais toutes les décisions en amont, des plus stratégiques aux plus techniques, sont prises dans l’opacité des administrations et des cabinets ministériels dans un cadre législatif et technique défini par les experts européens et les bailleurs de fonds, et sous la pression de l’urgence de réduire les déficits. Les conseillers de la GIZ – l’agence de coopération du gouvernement allemand, très active sur les questions de mise en valeur des ressources naturelles – ont même leurs bureaux dans les locaux même du ministère de l’Énergie, disposent d’un accès direct aux informations et fournissent des recommandations clé en main aux fonctionnaires tunisiens.
Le rôle assigné à la compagnie nationale, la STEG, dans la transition énergétique, le choix de privilégier les grands projets, la définition des termes de référence et des appels d’offres, le choix des sites d’implantation et des entreprises, la négociation des conditions des concessions, ne font l’objet d’aucune concertation en amont du débat parlementaire. Les élus n’ont d’autre choix qu’entre « Pour » et « Contre » quand tout est déjà ficelé. Le Groupe tunisien pour la démocratie énergétique, animé par Elyes Ben Ammar, conseiller de la Fédération générale de l’électricité et du gaz de l’UGTT, s’alarme d’une privation rampante de la production d’électricité qui marginalise la STEG et d’une marchandisation de l’énergie au détriment d’une logique de service public.
Les points aveugles du débat
La priorité donnée aux grand projets que seules grandes entreprises internationales ont la capacité de mettre en œuvre, tandis que les régions marginalisées fournissent leurs ressources (en l’occurrence la terre) sans en tirer de bénéfices, reproduit à la fois l’asymétrie Nord/Sud dans la division internationale du travail et la fracture territoriale tunisienne.
La question du contenu local de ces concessions est l’un des principaux points aveugles du débat relevés par le think tank Policy Network for Transitions (PNT). Si les avantages accordés aux investisseurs étrangers sont nécessaires, leur calibrage et surtout leurs contreparties en termes de transfert de compétences et de retombées régionales auraient mérité davantage d’attention.
En raison des capacités industrielles actuelles en Tunisie, « les retombées domestiques se limiteront au génie civil, à la maintenance et à un volume restreint d’emplois techniques », observe le think tank. « Une clause obligeant les concessionnaires à sous-traiter au moins 30 % [des activités d’ingénierie, d’approvisionnement et de construction] à des entreprises tunisiennes, à former un quota d’ingénieurs et techniciens locaux, et à abonder un fonds de développement régional à hauteur de 1 à 2 % du chiffre d’affaires aurait transformé ces projets en outils de développement territorial. »
Schémas de captation centralisée
« Les communes hôtes des centrales [pourraient] percevoir une part automatique des redevances [perçues par l’État], sous forme de dotation conditionnée à des projets d’investissement local — eau, santé, éducation, transport. » En l’absence de tels mécanismes, note PNT, les centrales photovoltaïques vont reproduire « les schémas de captation centralisée qui ont nourri, depuis l’indépendance, le sentiment de relégation des régions intérieures. »
Il aurait été également possible d’adosser « à chaque grande concession solaire un programme parallèle d’autoconsommation décentralisée et de stockage dans les mêmes gouvernorats », « la part du résidentiel et de la petite industrie dans le mix solaire tunisien reste marginale, relève PNT, alors qu’à elle seule elle pourrait couvrir une fraction substantielle des besoins de pointe diurnes sans aucune concession à un opérateur étranger. C’est sur ce terrain que se trouverait la véritable souveraineté énergétique distribuée — chaque toit transformé en actif productif, chaque ménage en mini-souverain. »
L’occasion manquée
L’enjeu du débat dépasse de loin les cinq concessions au cœur de la récente controverse. La Tunisie par son potentiel, est en position d’être un acteur majeur de la décarbonation dans le bassin méditerranéen. Elle intégrée à la stratégie européenne de diversification de ses sources d’énergie, notamment l’interconnexion via l’Italie par le projet Elmed.
La transition énergétique aurait pu être l’occasion de repenser le modèle économique tunisien, son insertion dans les échanges internationaux, son modèle de développement régional, le rôle de l’État dans les orientations stratégiques, la politique industrielle et la redistribution sociale… Mais à présent la stratégie est déjà définie, les appels d’offre pour les prochaines concessions déjà lancés.
Les forces politiques du temps de la transition démocratique ont suivi la voie tracée par les bailleurs de fonds dans la continuité de la période précédente : libéralisation de l’économie, privatisation des services publics et ouverture aux investissements étrangers… Même si les grandes orientations de la transition énergétique sont définies depuis la loi de 2015, Kais Saïed, dont le projet était de redonner aux territoires le pouvoir de décider du modèle de développement et aux régions marginalisées de valoriser leurs ressources à leur profit, et de réaffirmer la souveraineté tunisienne, n’a pas davantage infléchi cette trajectoire, appliquée par son administration et désormais défendue avec zèle par une partie de ses soutiens politiques.
