Voici un modeste compte Telegram sans rédaction officielle, ni siège et pas plus de porte-parole. Pourtant, à chacune des publications de « JabaRoot », le(s) hacker(s) masqué(s) derrière ce label, une partie des élites marocaines retient son souffle.
Qui se cache derrière Jabaroot ? C’est sous ce nom qu’avait été revendiqué le piratage de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) du Maroc en 2025, provoquant un état de choc. L’opération qui serait prétendument initiée par des « patriotes algériens » serait une réponse au « harcèlement en provenance du Maroc que subissent les institutions officielles algériennes sur les réseaux sociaux». D’où la diffusion sur Telegram des salaires d’environ deux millions de Marocains, dont des grands patrons à la tête d’entreprises détenues par la famille royale.
Ministères, appareils sécuritaires, grands patrons publics, élus, hauts gradés, intermédiaires d’affaires : tous savent qu’un simple message publié sur Telegram peut déclencher une onde de choc politique, médiatique ou institutionnelle. Dans les couloirs feutrés du pouvoir comme dans les salons de Rabat et Casablanca, le compte est devenu un sujet de conversation à part entière. On le consulte discrètement. On le critique publiquement. On le redoute silencieusement. Car depuis plusieurs années, ce canal Telegram s’est construit une réputation singulière à savoir celle d’un acteur anonyme capable de dévoiler des informations sensibles, provenant principalement de la base des notaires marocains avant même qu’elles ne circulent dans les médias traditionnels.
À chaque nouvelle publication, la même question revient : qui se cache derrière Jabaroot ?
Une machine à révélations
Le phénomène Jabaroot repose sur une mécanique redoutablement efficace : publier des informations à forte charge économique, politique ou sécuritaire, souvent sous forme de documents, de notes internes ou de révélations ciblant des responsables publics.
Certaines publications ont alimenté des polémiques autour de soupçons de corruption, de conflits entre centres d’influenceou encore de rivalités supposées au sein de l’appareil d’État.
Le compte s’est également illustré par des allusions répétées à des tensions entre hauts responsables sécuritaires et administratifs, nourrissant l’idée d’une guerre froide interne au sommet du système.
Dans plusieurs cas, des informations évoquées sur le canal ont ensuite été reprises officieusement dans les cercles politiques ou relayées indirectement sur les réseaux sociaux, renforçant l’impression que Jabaroot disposait d’accès privilégiés à des sources internes.
C’est précisément cette capacité à brouiller la frontière entre fuite authentique, information partielle et mise en scène qui a construit sa puissance.
Jabaroot ne fonctionne pas comme un média classique. Il fonctionne comme une arme psychologique.
Son influence ne tient pas uniquement à la véracité de chaque publication, mais à l’incertitude qu’il installe. Lorsqu’un document confidentiel apparaît en ligne, même sans preuve absolue de son authenticité, il suffit parfois à déclencher des tensions internes, des vérifications administratives et des règlements de comptes médiatiques. Une panique discrète au sein des institutions concernées.
Dans un système où la confidentialité est un pilier du pouvoir, la fuite devient un acte de déstabilisation. Et c’est précisément ce qui fait la force du compte : personne ne sait réellement l’étendue de ses réseaux.
Lanceur d’alerte ou règlement de comptes ?
Pour ses partisans, Jabaroot est un lanceur d’alerte numérique. Un contre-pouvoir brut, surgissant dans un paysage médiatique jugé trop prudent voir trop mitigé vis-à-vis des centres de décision. Le compte serait alors l’expression d’une colère contre l’opacité, les privilèges et les arrangements entre élites.
Pour ses détracteurs, le canal relève davantage d’une stratégie d’influence sophistiquée : un outil utilisé dans des guerres de clans, alimenté par des insiders cherchant à affaiblir des rivaux politiques, économiques ou sécuritaires.
Car le modèle de Jabaroot ressemble à celui de nombreux comptes anonymes apparus dans plusieurs pays. Un mélange de révélations crédibles, de règlements de comptes poisseux, de messages codés et de communication clandestine.
Mais qui nourrit Jabaroot ? C’est la question qui obsède les victimes de ses fuites et l’opinion publique marocaine.
Plusieurs hypothèses circulent à Rabat : Serait-ce un ancien haut fonctionnaire écarté du système ? Trop d’informations pour une seule personne. Serait-ce un réseau de cadres administratifs rebelles ? Improbable en raison de l’étendue des fuites et de l’anonymat qui persiste concernant son identité. Serait-ce des acteurs liés à des appareils sécuritaires ? Discutable vue que les fuites ont touché indifféremment des hauts gradés de l’armée, aux responsables importants des services de renseignement, en passant par les fonctionnaires même du palais royal.
Certains évoquent même l’existence d’un collectif plutôt qu’un individu isolé.
Ce qui intrigue surtout, c’est la précision de certaines publications : vocabulaire administratif maîtrisé, timing sensible, connaissance des circuits internes et publication de documents difficilement accessibles au grand public. Autrement dit : Jabaroot semble connaître les coulisses de l’État comme sa poche.
Telegram, le refuge des guerres invisibles
Le choix par Jabaroot de Telegram n’est pas anodin. La plateforme est devenue dans de nombreux pays un espace privilégié pour les fuites, les campagnes d’influence, les oppositions numériques et les communications parallèles.
Anonymat renforcé, diffusion rapide, faible modération : tous les ingrédients sont réunis pour transformer un simple canal en caisse de résonance politique.
Au Maroc, où la communication institutionnelle demeure fortement contrôlée, Telegram offre un terrain idéal à des acteurs souhaitant contourner les circuits traditionnels de l’information.
Au fond, le phénomène Jabaroot révèle moins la puissance d’un homme que la fragilité d’un climat.
Si des milliers de personnes suivent ce type de compte, c’est aussi parce qu’une partie de l’opinion estime que certaines vérités circulent davantage dans les canaux parallèles que dans les espaces officiels.Le succès de Jabaroot révèle aussi bien la défiance envers les élites que la fascination pour les secrets du pouvoir. Il montre un besoin réel de transparence dans une société où les rumeurs occupent souvent le vide laissé par l’information.
Le compte a compris une chose essentielle. Dans l’ère numérique, le mystère est parfois plus puissant que l’identité.
Et tant que personne ne saura réellement qui parle derrière Jabaroot, chaque publication continuera à produire le même effet dans les hauteurs de l’État marocain : un silence tendu… puis l’inquiétude
