La dramatique fuite des cerveaux qui appauvrit le Maroc

28/05/2026 – La rédaction de Mondafrique

Paris, le lundi, 25 mai 2026.

Peu d’études universitaires, de recherches approfondies, de statistiques fiables, de chroniques documentées transparaissent sur la fuite des cerveaux, encouragée par la création de lycées d’excellence comme celui Ben Guérir, qui appauvrit le Maroc. 90% des étudiants marocains sont mentalement prêts pour l’exil, 20 % passent à l’acte. Soit une perte irrattrapable de compétences stratégiques.

Mustapha Saha, sociologue et ancien collaborateur de François Hollande à l’Élysée

Les sirènes occidentales sont terriblement attractives. Les marocains, généralement doués pour les disciplines scientifiques, sont tentés par le marché mondial des technologies numériques. Comme à l’époque postcoloniale, quand la France avait besoin de main-d’œuvre corvéable , les ingénieurs marocains se recrutent directement à Casablanca. Des séminaires d’embauche se tiennent dans les grands hôtels. La société Sintegra Consulting supervise ces réunions à longueur de semaines. Slogan tentateur, Accélérez votre carrière en France. L’école Supinfo des métiers d’informatique de Casablanca place 60% de ses lauréats à l’étranger. Le visa French Tech permet, dans ces cas d’exception, d’avoir une carte de séjour et de travail en peu de temps.

oLes infrastructures éducatives se perfectionnent sans tenir compte des débouchés. Les pôles d’excellence se multiplient sans retour sur investissement.  Les procédures Tokten et Fincome, dotées de sigles hermétiques en vertu du confusionnisme technocratique, sollicitent les cadres nationaux établis à l’étranger pour s’investir dans le développement au Maroc à travers des transferts de connaissances, des missions scientifiques, sans fournir l’infrastructure opérationnelle. Les initiatives se réduisent à des conférences et des colloques stériles. S’il y a une tendance au retour des intellectuels et des techniciens marocains dans leur pays qui se dessine, elle a des raisons politiques, l’ostracisation des instances étatiques françaises.

La France privilégiée par les étudiants marocains.

Jusqu’en 1970, le phénomène concerne quelques milliers de personnes issus des élites administratives et bourgeoises. Entre 1970 et 1990, on assiste à une forte augmentation à cause de la massification scolaire et des accords universitaires franco-marocains. A partir de 2000, les étudiants marocains constituent le premier contingent parmi les étudiants africains francophones. L’évolution est particulièrement importante dans les écoles d’ingénieurs.

Le Maroc développe fortement ses classes préparatoires. Le cas de l’école Polytechnique métropolitaine est édifiant. Depuis 2000, l’établissement français a accueilli plus de 300 étudiants marocains. 

Le Maroc s’est doté, dès 1959, de l’Ecole Marocaine d’Ingénierie. S’y sont ajoutées plusieurs institutions. L’Ecole Hassania des Travaux Publiques, spécialisée dans les infrastructures, l’hydraulique, l’énergie, les travaux publics. L’Ecole Mohammadia d’Ingénieurs en informatique pour les télécommunications, la cybersécurité.  L’Ecole Nationale Supérieure d’Informatique et d’Analyse des Systèmes. L’Ecole Nationale Supérieure des Mines de Rabat pour la géologie, l’énergie, l’électromécanique. L’Ecole Nationale des Sciences Appliquées. Et d’autres filiales accessibles après le baccalauréat à Tanger, à Agadir, à Fès, à Marrakech.

Parmi les établissements d’enseignement supérieur dits d’excellence, l’Université Mohammed VI Polytechnique, fondée en 2013 à Ben Guérir, avec le soutien de l’Office Chérifien des Phosphates, axée sur la recherche appliquée et l’innovation. L’Université Internationale de Rabat, créée en 2010 à Technopolis, avec un enseignement en français et en anglais. La School of Aerospace and Automotive Engineering pour l’aéronautique, le spatial, l’automobile, la mécanique avancée, les systèmes embarqués, les transports intelligents. L’Université Cadi Ayyad de Marrakech, créée en 1978, bénie du nom du fameux juriste de Grenade. Cadi Ayyad (1083-1149), est un théologien marocain natif d’Al Hoceima, affilié à l’école malikite, considéré comme l’un des sept saints de Marrakech. L’université s’est taillée une renommée internationale en astronomie grâce à l’Observatoire de l’Oukaïmeden, qui a permis la découverte de plusieurs comètes et objets célestes.

L’université internationale anglophone Al Akhawayn, décidée par décret royal en 1993, implantée à Ifrane, en plein Moyen Atlas. Son architecture s’inspire des chalets de montagne. Al Akhawayn adopte le modèle américain, liberal arts. Elle embrasse les disciplines de prédilection du technocratisme, l’ingénierie, l’informatique, l’intelligence artificielle, le management, la finance, le marketing, la communication. Elle se prévaut de ses opportunités professionnelles dans les multinationales. Elle entretient le mythe de la performance et du leadership.

7000 médecins marocains en France

Le Maroc prend en charge, en pure perte, les formations universitaires au profit de l’ancien colonisateur. Selon les données du Conseil national de l’Ordre des médecins, 7 000 praticiens marocains, dont 32% de femmes, exercent en France depuis 2017, 6 510 en activité régulière, 450 en intermittence. Les inégalités sociales, territoriales s’aggravent. Des régions entières sont laissées à l’abandon. La tragédie d’Agadir et la mort de huit femmes en cours d’accouchement témoignent de l’état lamentable des équipements sanitaires. Le chômage des 18–24 ans culmine à 42% dans les villes. Les diplômes sont perçus comme des visas pour l’étranger. La réussite, c’est partir.

Au classement des meilleures préparations aux grandes écoles françaises, il y a le lycée Sainte-Geneviève de Versailles, le Lycée Louis Legrand de Paris, et à la sixième place, le lycée d’excellence de Ben Guérir, ouvert en 2015. En 2020, dix-sept de ses élèves sont entrés à l’Ecole polytechnique en France. L’établissement écume un millier de surdoués dans toutes les régions. Il les sélectionne en dehors des canaux officiels. Il leur accorde des bourses. Il les accueille en internat. L’initiative présidée par l’Office Chérifien des Phosphates détonne dans un pays marqué par des inégalités scolaires criantes. Le déficit éducatif marocain est notoire. Selon des chiffres fournis par le Haut-Commissariat au Plan du Maroc, 38 % de la population en milieu rural, 17,3 en milieu urbain, 32% des femmes, 17,2% d’hommes sont analphabètes. L’enseignement, comme la médecine, se privatise. Le néolibéralisme prospère aux dépens du service public. Ainsi se décline la société schizophrène marocaine, le meilleur et le pire.

Selon Campus France, les étudiants marocains, au cours de l’année scolaire 2024-2025, sont 42 000 dans les universités françaises, dont 6 000 dans écoles d’ingénieurs, 8 500 dans les écoles de commerce. Au Maroc, 1 400 000 suivent des études supérieures. Une réserve considérable d’émigration. La France manque de 80 000 ingénieurs par an. Elle puise allégrement ses besoins dans les ressources marocaines. Le médical est le secteur le plus visible de la fuite cerveaux qui concerne tout autant le génie logiciel, la data science, l’intelligence artificielle. Le Maroc forme 15 000 ingénieurs par an dont certains se retrouvent dans les fintechs de la Silicon Valley, les startups californiennes, les laboratoires d’intelligence artificielle. Ces marocains, contrairement indiens et aux chinoise, sont moins présents médiatiquement et moins organisés comme lobbys technologiques. Plusieurs marocains travaillent pour l’aérospatial américain, les projets de satellites. La réputation des ingénieurs marocains est internationalement bien assise, formation mathématique et physique solide, polyglottisme, maîtrise du Machine Learning, du cloud, du software engineering.

Le Maroc s’anglicise, s’américanise, s’atlantise.

Les jeunes ingénieurs marocains, en s’immergeant dans l’univers algorithmique, se projettent dans un univers de science-fiction. Il suffit de parcourir les réseaux sociaux pour constater l’étendue de l’anglicisation des jeunes marocains. Les références culturelles locales s’érodent. L’américanophilie génère une multiplication d’écoles privées anglophones. Les plateformes comme Netflix, Youtube, Instagram, TikTok, inondent les écrans de téléfilms, de musiques, de pratiques consuméristes états-uniens, J’ai discuté avec des polytechniciens marocains, ils ne jurent que par le paradigme américain. Les marocains adoptent les méthodes libérales de management, les logiques des start-ups. Le traité de libre-échange Maroc-Etats-Unis de 200 officialise l’alignement politique, diplomatique, géostratégique. Les jeunes marocains des grandes villes usent et abusent des anglicismes, crush, deadline, challenge, mood, selfie, feedback. La darija, le français, l’anglais s’amalgament dans un jargon d’initiés. L’individualisme s’affirme à coups de storytellings personnels. Les malls, les food courts, des coffee shops essaiment. La mode épouse les streetwars, les sneakers, les hoodies, les casquettes. Les comportements se standardisent. Le rap marocain reprend les codes visuels américains. Même GenZ 212 est tombé dans ce travers. On ne peut mieux définir la schizophrénie marocaine. Le jeune diplômé type travaille dans une start-up, écoute du rap américain, parle anglais sur TikTok.

Les jeunes marocains, dans leur euphorie technicienne, n’ont pas conscience des enjeux, à moyen et long terme, de leur déracinement, de leur rupture profonde avec leurs attaches sociales, historiques, culturelles, symboliques. Dans ma thèse Psychopathologie sociale des populations déracinées, j’ai défini le déracinement comme une pathologie sociale, un démembrement de l’entité collective. Le déracinement ne se rapporte pas uniquement à l’éloignement géographique. Il remet en cause les repères existentiels, l’ancrage cuturel, la proximité dynamisante des relations quotidiennes, la stabilité psychique.

J’ai observé chez de jeunes exilés, en situation de désenchantement,  des syndromes de désorientation, d’anxiété, de dépression diffuse. Cette souffrance psychosomatique trahit une désorganisation sociale intériorisée. Dans les pays occidentaux, l’urbanisme technocratique, signalétique, sécuritaire, disciplinaire, maintient les citadins sous pression permanente. La ville anxiogène désaxe l’exilé. Les nouveaux métiers numériques, décrochent leurs exerçants des réalités palpables. Les jeunes expatriés, réduits à leurs fonctions techniques, séparés de leur territoire, de leur histoire, de leur mémoire, plongés dans un espace urbain sans repères, se retrouvent désarmés face à leurs désillusions. L’acculturation les guette. Il ne s’agit pas ici de prôner un retour nostalgique aux origines. Il s’agit de constater la négation par le technocratisme de la diversité. Le problème se situe au niveau du déracinement sans reconnaissance publique, l’anonymisation psychologique, l’isolement mental. Les jeunes marocains, fiers de leurs pertinences, ignorent leurs incohérences. Combien parmi eux ont lu et compris Les Damnés de la terre de Frantz Fanon, éditions François Maspero, 1961. La fuite des cerveaux retombe dans l’aliénation coloniale.

L’exil créateur

J’ai développé autrefois une approche de l’exil créateur, où la création littéraire, philosophique, artistique, peut produire des chefs-d’œuvre en demeurant frustrative. Je pense à l’exil créatif, terminé par une tragédie, de Jilali Gharbaoui (1929-1971), ami d’Ahmed Sefrioui, d’Henri Michaux, de Pierre Restany, découvert mort en avril 1971 sur un banc du Champ-de-Mars (1).

Je pense à l’exil créateur de Mohammed Khaïr-Eddine (1941-1995), son isolement, sa marginalisation après son retour en 1979 au Maroc. (2) L’exil anthropologique n’est pas forcément géographique. Des exilés culturels peuvent se sentir étrangers dans leur propre pays. C’est le cas notamment des émigrés revenus sur leur terre natale. Mais aussi des écrivains, des poètes, des artistes qui ne se reconnaissent pas dans leur environnement. La fuite des cerveaux relève du déracinement qui teinte toute chose vécue de superficialité. L’émigré, quelle que soit sa condition sociale, économique, intellectuelle, est toujours assis entre deux chaises, entre deux langues, entre deux mémoires, entre deux imaginaires, entre deux perceptions du monde. Il n’habite pas un territoire symbolique stable.

Les plus endurants transforment leur rupture existentielle en source d’inspiration. Leurs déchirures les fécondent. Une ouverture sur des horizons inespérés pour l’exilé hyperconnecté, béquillé d’écrans portatifs, l’hyperconnecté, écartelé entre réseaux, entre identifications multiples, confronté à l’absence de repères.

(1) Mustapha Saha, La véritable sépulture de Jilali Gharbaoui, disponible sur le web.

(2)Mustapha Saha, Mohammed Khaïr-Eddine, le poète médusé, disponible sur le web.