Le séparatisme islamique, un concept fourre tout

16/02/2021 – Nicolas Beau

Alors que l’Assemblée Nationale examine en France, ce mardi 16 février, le projet de loi sur le séparatisme islamique, la confusion de la classe politique semble totale sur les questions qui touchent de près ou de loin aux communautés musulmanes.

Emmanuel Macron prononcera enfin, le 2 octobre,
le discours sur l’Islam qu’on attendait
depuis trois ans

Islamisme? Vous avez dit islamisme?

Intégrisme, Communautarisme, Radicalisme, Islamisation, Islamo-gauchisme, Salafisme, Djihadisme, Fondamentalisme, Islamisme, ou encore Islamisme radical, ou aussi islam radical. La classe politique française ne manque pas d’imagination pour nommer le mal absolu. Dans leur esprit, la présence de quelque sept ou huit millions de musulmans en France serait un sacré caillou dans la chaussure de leur chère France. L’Islam antichambre du terrorisme, voici leur fantasme !

Dans le long discours qu’il commet, le 2 octobre aux Mureaux, Emmanuel Macron s’est pris les pieds dans le tapis de prière. Ce président français inventif sort de son chapeau le concept de « séparatisme islamique », vite rebaptisé « séparatisme islamiste », pour mettre en avant désormais la défense des « principes républicains ».

Le séparatisme s’est dissous dans la proposition de loi que les députés examinent, ce mardi 2 février , à l’Assemblée Nationale. Au grand dam d’une grande partie de la droite pour qui l’islamisme est la source de tous les maux.

Un Islamisme à géométrie variable

La connotation qui s’attache au terme d’islamisme a fortement évolué ces dernières années. Longtemps des universitaires reconnus comme Olivier Roy ou François Burgat décrivaient l’islamisme comme la tentative de mouvements d’opposition, souvent interdits, d’utiliser la religion musulmane dans leurs combats contre des pouvoirs autoritaires arabes, sans nécessairement recourir à la violence.

Lors du glorieux printemps arabe de 2011-2012, des révoltes populaires ébranlent les dictatures arabes les plus féroces. Les élections qui succèdent à ces mobilisations voient des mouvements affichant un référentiel religieux, l’emporter largement du Caire à Rabat en passant par Tunis et Tripoli. Stupeur parmi les élites intellectuelles et politiques européennes qui assistent à l’agrégation des valeurs islamiques et démocratiques.

On en est plus là. aujourd’hui. L’hiver arabe a balayé le printemps arabe. Au sud, les appareils sécuritaires ont repris le dessus notamment en Tunisie et en Egypte, sur les révoltes populaires. Au Nord, l’islamisme qui avait acquis ses lettres de noblesse est devenu un gros mot pour une grande partie de la majorité actuelle, les Schiappa, Darmanin, et autres « laïcards » qui distillent leur venin islamophobe.

Ce qui est cocasse de la part d’un ministre de l’Intérieur petit fils de l’adjudant chef algérien Moussa Ouakid.

Le souci d’Emmanuel Macron de mettre fin
à « l’abandon des territoires périphériques »
ne survivra pas à l’assassinat de Samuel Paty

L’Islam politique, un oxymore

La laïcité telle qu’elle est définie dans la loi de 1905 suppose une séparation entre la sphère privée et la sphère publique et garantit le droit de chacun d’exercer la religion de son choix. Dans la tradition républicaine française, on s’accommoderait fort mal d’un mouvement politique qui imposerait ses croyances religieuses au pouvoir. Mais un tel parti existe-t-il, sauf dans l’excellent roman de Michel Houellebecq, « Soumission ». Lequel, non sans talent, met l’accent sur le réveil identitaire d’une partie de la communauté musulmane tournée vers une vision fondamentaliste de l’Islam en matière de mixité ou de port du voile.

Tariq Ramadan, charismatique mais dévoyé

Le très charismatique Tariq Ramadan aura été sans doute le seul à caresser l’espoir d’entrainer une partie des cités délaissées de la République dans un vaste mouvement identitaire et alter mondialiste àqui se serait inscrit dans la vie publique française. Mais notre BHL des banlieues, bon orateur et fin dialecticien, n’a jamais transformé l’essai, plus soucieux d’une carrière lucrative entre Oxford et Doha que du sort des lascars des cités. Ses lamentables frasques privées l’ont définitivement privé de la crédibilité qu’il avait acquis auprès de classes moyennes éduquées et relativement intégrées.

Une laïcité dévoyée

Du coup, au nom d’une laïcité dévoyée, un courant laïque brandit comme un étendard la menace de l' »islam politique » qui tenterait de s’en prendre aux institutions de la République.

Ce qui est vrai, c’est que des lobbys musulmans existent comme « UAM 93 » en Seine Saint Denis. Des médias influents – le site « oumma.com » par exemple- s’engagent pour défendre une communauté musulmane trop souvent malmenée. Les conseillers municipaux issus de « la diversité », souvent un quart des conseils municipaux en banlieue, tentent de peser sur la vie publique. Et parfois, ils y parviennent !

Est-ce illégitime? Certainement pas. Le débat est indispensable entre les partisans d’une laîcité ouverte, sensible au mode de vie de la deuxième religion de France, et les défenseurs d’une laîcité pure et dure. La société française doit trouver la ligne de crête qui permette une cohabitation apaisée entre les communautés.

L’islam politique structure le Maroc
dont le monarque, Mohamed VI,
est « commandeur des croyants

Des sociétés structurées par l’Islam

Tout autre est la vision de l’islamisme dans le monde arabo-musulman, et notamment au Maghreb d’où provient une grande partie des communautés immigrées de France. Dans ces pays, l’islam politique structure l’ensemble du champ politique. Aussi bien les pouvoirs en place que les mouvements d’opposants instrumentalisent à leur profit le champ religieux.

Au Maroc, le Roi Mohamed VI est commandeur des croyants. Et le mouvement islamiste, le Parti de la Justice et du Développement (PJD) dirige le gouvernement depuis presque dix ans dans une cohabitation réussie avec la monarchie.

En Algérie, l’islam est la religion de l’Etat. Dès sa création en 1954 pour lutter contre le colonisateur français, le FLN algérien, le parti dominant, se référait certes à des « valeurs démocratiques », mais dans le cadre de « préceptes coraniques ».

Même l’ex chef d’état tunisien aujourd’hui décédé, le général Ben Ali, qui passait à l’époque pour « un rempart » contre l’intégrisme aux yeux des occidentaux, va se rapprocher de la très conservatrice Arabie Saoudite, qui impose l’absence d’alcool dans les quartiers résidentiels de la ville de Tunis. Le même Ben Ali libère l’ensemble des leaders islamistes en 2008-2009, avant d’être chassé du pouvoir quelque temps plus tard.

« Cette idéologie qui verse le sang »

Le débat sur la démocratie dans le monde arabe et sur la laïcité en France est désormais pollué par la question du terrorisme. Lequel, pour l’essentiel, est le fait de soldats perdus du djihad qui habillent leur désespoir par une mise en scène macabre. Dans son discours fondateur des Mureaux, Emmanuel Macron, qui a la volonté de ne pas stigmatiser la communauté musulmane, ne résiste à la tentation. Avant de développer une philosophie équilibrée de la vie en commun, le président français débute sa longue intervention en dénonçant « l’idéologie islamiste qui verse le sang ».

En quoi les utiles débat sur la viande Hallal dans les cantines, sur les certificats de virginité, sur la scolarisation des enfants de trois ans ou sur l’interférence des États étrangers sur l’Islam en France, ont un lien avec les menaces terroristes qui pèsent sur la France? Pourquoi l’affirmation identitaire d’une partie de la communauté musulmane, mettrait en péril la République qui en a vu d’autres?