Mondafrique

Carnet de route (6/8), Ghardaïa, blessée mais fière

30/07/2018 – La redaction de Mondafrique

Dans la vallée du M’zab, Ghardaia a traversé le temps à l’abri des regards. Du moins jusqu’à ce sinistre hiver 2013 où des violences intercommunautaires ont secoué la région. L’occasion de découvrir que cette région est habitée par des mozabites berbères et des chaambis, d’origine arabe. 

A 600 kms au sud d’Alger, des Algériens s’affrontent. Les uns sont mozabites, des berbères, et les autres sont chaambis, des arabes. Dix morts depuis le début de l’année à Ghardaïa, dix tragédies dont on ne comprend pas, de loin, les enjeux. Mais chaque assassinat d’un jeune ravive les braises de la haine et sème la discorde entre les deux communautés. L’accalmie retrouvée depuis quelques semaines est on ne peut plus éphémère. Ce samedi 30 août, la Kabylie, le Mzab et l’Aurès se sont réunis à Tizi-Ouzou pour un rassemblement populaire amazigh, place Matoub Lounes. Cet événement majeur pourrait jeter les jalons d’une organisation nord africaine pour la défense des droits des peuples autochtones face aux Etats qui se revendiquent du maghreb arabe. Ces militants amazigh n’hésitent pas à parler du « négationnisme » des pouvoirs en place.

La guerre communautaire a commencé fin décembre 2013, avec la destruction du mausolée où repose Ammi Moussa, mort en 1617 et père de l’intégration de la communauté mozabite à Ghardhaia. Cet acte sacrilège est une déclaration de guerre pour les bâtisseurs de la cité. L’histoire explique cette colère. Mais qui en connaît encore la trame? Qui sait aujourd’hui en Algérie que le M’zab est la terre élue que choisissent les ibadhites lorsqu’ils fuient la répression des omeyades? Cette histoire ne s’apprend guère dans les manuels d’histoire des écoles algériennes.

Un voyage initiatique

Il faut remonter le temps jusqu’à l’idée fondatrice de cette vallée mythique et mystique. Les jeunes chaambis, d’origine arabe, qui habitent aujourd’hui le m’Zab le savent-ils? Leur cité n’aurait jamais existé si des hommes n’avaient pas rêvé cette « ville du croissant fertile ». Il y a 1 300 ans en Iraq, naquit à Koufa l’idée de cette prestigieuse cité. Kairouan, Isadraten et Tihert: autant de haltes successives de cette longue marche de quatre cents ans, exil forcé devenu une échappée belle portée par une volonté farouche de liberté.

Quelle étrange destinée que celle de ces hommes, pourchassés, traqués, repoussés dans les recoins les plus éloignés, isolés et qui, à force d’ingéniosité, ont transformé l’une des contrées les plus inhospitalières de la terre en paradis terrestre… Ceux qui connaissent la topographie de cette région, sa géographie et son climat s’interrogent toujours… Comment la vie a-t-elle pu  «prendre» et perdurer dans ce désert aride et rocailleux? Les mozabites sont fiers de raconter leurs ancêtres, ces hommes de volonté qui ont façonné le désert pour préserver leur idéologie, construire leurs mosquées et leurs habitations.

Sur les ruines de Tihret

En 911, les fatimides détruisaient Tihert, première ville en Algérie fondée par les Ibhadites. Lesquels se dispersent à travers le pays avant de s’installer définitivement des décennies plus tard, dans la vallée du M’zab. Ils y fonderont les cinq villes qui forment la pentapole d’aujourd’hui. La ville d’El Ateuf (Tajnint) était la première ville de la cité pentapole à avoir été bâtie en 1012 dans ce désert infini. «Le vrai désert dans le désert», écrivent Smail Benhassir et Hocine Seddiki, auteurs de l’un des rares ouvrages sur le M’zab. L’édification d’El Ateuf fut suivie par celle de Bou Nouar en 1045. Verra le jour en 1053 la ville de Ghardaïa puis en 1124 les villes de Melika et 1347 Beni Isguen. En 1651, émergera du désert une autre ville un peu plus lointaine, Gerrara et enfin Berriane verra le jour en 1690.

Le M’zab n’est pas que de l’histoire ancienne. Classée au patrimoine mondial de l’Unesco en 1982, la capitale du M’Zab se dévoile à son visiteur comme un joyau urbain incomparable. Abritées derrières les remparts qui les protègent, les cités qui constituent la pentapole apparaissent aux visiteurs comme de véritables masses compactes se fondant dans le paysage alentour. Tranchant avec les excroissances repoussantes de la quasi-totalité des villes algériennes, les villes du M’Zab ont suivi des schémas d’extensions raisonnés. Ceux qui veulent imputer les violences de ces derniers neuf mois au modele urbain du M’Zab font certainement fausse route. Les villes du M’zab se sont développées selon des arcs concentriques autour de la mosquée.

Un petit Paradis terrestre

Les rues entourent de plusieurs circonvolutions concentriques la partie centrale du ksar. Elles sont néanmoins des rues perpendiculaires descendantes. Un génie architectural et urbanistique qui fera dire au célèbre architecte français Le Corbusier : « À chaque fois que je me trouve à cours d’inspiration, je prends mon billet pour le M’Zab». A cette architecture unique, se greffent de véritables paradis verts. Jardins et palmeraies du M’Zab se distinguent par de grandes étendues verdoyantes qui apparaissent aux visiteurs comme de véritables mirages dans ces paysages nus. C’est dans ces retraites que les mozabites ont trouvé refuge lorsque la violence a atteint leurs biens au cours des mois passés.

Les mozabites ont mobilisé toute leur énergie pour la création d’un véritable paradis. Les palmeraies-jardins semblent naturelles tant la vie, le charme, la douceur, y sont présents. Le contraste avec le désert rocailleux environnant est d’autant plus frappant. On imagine mal les sacrifices, les efforts d’ingéniosité qu’il a fallu pour transformer l’endroit et y maintenir la vie. Les travaux de barrages sont réalisés collectivement, avec une organisation et une discipline qui feraient pâlir de jalousie nos managers modernes. Les systèmes d’irrigation et une gestion du partage de l’eau équitables y sont sans égal.

Les habitations mozabites ne trahisent guère les origines sociales : «Tout est fait pour préserver la ‘’horma’’ en algérien (intimité), familiale: construites en gradins sur un monticule, les terrasses tournées vers l’extérieur, la hauteur uniforme des maisons, les hauts murs, l’unique porte toujours en chicane évite toute surprise, fenêtres et terrasses interdisant le regard indiscret».

Au souk de Ghardaia, on trouve de tout y compris l’artisanat d’autres régions d’Algérie ou même de pays mitoyens d’Afrique noire. Tout cela a disparu depuis quelques mois. Les mozabites ne font qu’assurer leur survie quotidienne. Les importantes pertes matérielles qu’ils ont subies et l’insécurité qui perdure les empêchent de relancer leur commerce, principale activité de la vallée depuis des lustres. Les fameux tapis multicolores de Ghardaïa n’ornent plus les célèbres marchés de Beni Izeguen. Les femmes mozabites ne produisent plus de leurs doigts de fées ces traditionnels objets qui font la renommée de la région.

Mozabites, dégagez !

Les monuments religieux et cimetières de la ville témoignent de la violence qui a marqué cette année 2014. Ces monuments qui ont fait la différence des mozabites, portent l’infame trace de l’intolérance qui grandit dans la région. L’originalité des lieux a été profanée. Mausolées, cimetières et mosquées qui étaient l’expression de la simplicité et de l’humilité des mozabites, sont devenus la cible de ceux qui n’acceptent pas la différence de l’autre. Le grand marché n’est plus cette explosion de couleurs qu’il était il y a peu. Les murs immaculés sont aujourd’hui noirs de la suie des incendies ; des écrits haineux subsistent, incitant les mozabites à quitter des cités qu’ils ont bâties de leurs mains. Restent les odeurs des épices témoignant d’une récolte récente. Le chih (thym sauvage), la menthe, le romarin, le basilic, la coriandre, les dattes, les tomates séchées et de nombreuses denrées produites dans le pays sont les seuls indices d’une vie qui se poursuit en dépit de tout.

En dépit des dommages qui lui ont été occasionnés, Ghardaïa reste une part du patrimoine de l’humanité, inspirant architectes, poètes et artistes. Tous ceux qui foulent ces terres ne peuvent qu’être saisis d’émotion et de fascination pour ces hommes qui ont édifié de tels chef-d’œuvre.

La vallée du M’zab, tout en s’ouvrant à la modernité, a su préserver son organisation sociale intacte. C’est cette organisation sociale qu’on veut aujourd’hui casser. Cependant la volonté inébranlable des mozabites à se prémunir contre toutes les attaques et à affirmer leur différence dans une Algérie plurielle ne peut que forcer l’admiration.