Tunisie, la gestion autoritaire des pénuries

08/10/2026 – La rédaction de Mondafrique

Kaïs Saïed promet une Tunisie rendue à la justice sociale, à la dignité et à la souveraineté. Mais derrière l’emphase présidentielle s’installe une réalité plus dure : chômage massif des jeunes, recul de l’emploi, services publics épuisés, économie sous-financée et libertés comprimées.

Le président tunisien aime les mots qui réparent : dignité, souveraineté, peuple, justice sociale. Pour 2026, il a de nouveau présenté le « front social » comme la priorité de sa « guerre de libération » et promis d’ouvrir les portes de l’avenir à la jeunesse. Le vocabulaire est puissant. Il convoque à la fois la révolution de 2011, la mémoire de l’État protecteur et la colère des territoires délaissés.

Mais après les discours vient l’épreuve des faits. Et les faits racontent moins l’avènement d’un État social en trompe l’oein

La statistique qui accuse

Au deuxième trimestre 2026, le chômage officiel s’établissait à 14,9%. Il frappait 21,6% des femmes et 35,4% des jeunes de 15 à 24 ans. Dans le même temps, le taux d’activité reculait à 44,7%. Même la baisse apparente du chômage doit donc être maniée avec précaution : un pays ne crée pas nécessairement davantage d’emplois lorsque des citoyens cessent simplement d’en chercher. Le chômage des diplômés du supérieur a d’ailleurs grimpé de 24,2% à 26,6% entre les deux premiers trimestres de 2026 ; chez les diplômées, il atteignait 35,6%.

Voilà le paradoxe tunisien : l’école continue de produire des attentes que l’économie ne peut absorber. Le diplôme, autrefois passeport de mobilité sociale, devient parfois un certificat d’attente, d’émigration ou de déclassement. La jeunesse n’a pas besoin qu’on lui « ouvre des portes » dans un discours ; elle a besoin d’entreprises qui investissent, de banques qui financent, d’administrations qui décident et d’une règle du jeu qui ne change pas avec l’humeur du pouvoir.

La croissance ne suffit pas davantage à dissiper le malaise. Après 2,7% en 2025, la Banque mondiale prévoit 2,3% en 2026, puis une moyenne de 2,1% en 2027-2028. Elle pointe les obstacles à la concurrence, l’accès limité au financement et les distorsions des politiques publiques. Ce rythme peut stabiliser des comptes ; il ne peut offrir rapidement une perspective aux centaines de milliers de jeunes sans emploi, ni réparer des décennies de fracture territoriale.

Socialiser la pénurie

Certes, l’État dépense. Le budget 2026 de la mission des Affaires sociales atteint 4,08 milliards de dinars, dont près de la moitié pour la sécurité sociale et un peu plus de la moitié pour la promotion sociale. Le programme de transferts monétaires AMEN couvre environ 10% de la population et a contribué à réduire la pauvreté et les inégalités. Ces dispositifs sont indispensables. Les supprimer brutalement serait une faute économique et une violence sociale.

Mais l’assistance n’est pas une politique de développement. Un État social digne de ce nom ne se contente pas de distribuer des allocations pour amortir l’appauvrissement ; il agit sur ses causes. Il assure une école exigeante, une santé accessible, une fiscalité équitable, des transports fiables, une justice indépendante et un environnement propice à la création de valeur. Il transforme la solidarité en capacité d’agir et de produire.  

La Tunisie demeure loin de ce contrat. Le dernier taux officiel de pauvreté disponible, 16,6% en 2021, masquait déjà une fracture nette : 24,8% dans les zones rurales, contre 12,7% dans les villes.  Autrement dit, le code postal continue de décider de l’accès à l’emploi, au soin, à l’eau, au transport et parfois à l’espérance. La « question sociale » n’est pas une abstraction : elle a les visages de Kasserine, Sidi Bouzid, Jendouba, Gafsa, Tataouine et des périphéries invisibles du Grand Tunis.

Environ la moitié de l’emploi est par ailleurs informelle, donc largement privée de protection sociale. Tant que le vendeur ambulant, l’ouvrière agricole, l’artisan ou le travailleur occasionnel resteront en marge de l’assurance et du crédit, la rhétorique de l’État social ne sera qu’une promesse à deux vitesses : protectrice pour les intégrés, incantatoire pour les autres.

La souveraineté sous crédit

Le pouvoir affirme défendre la souveraineté économique en limitant le recours aux bailleurs étrangers. Mais une souveraineté financée par l’absorption de l’épargne nationale et le crédit direct de la Banque centrale peut devenir une autre forme de dépendance : celle d’un État qui prend l’oxygène du secteur privé pour payer ses échéances. Pour 2026, la dette publique est projetée autour de 84,2% du PIB, le déficit budgétaire à 6% et les besoins bruts de financement à 27,3 milliards de dinars.

La Banque mondiale avertit que le recours accru au financement intérieur et monétaire risque d’évincer le crédit aux entreprises et d’alimenter les pressions inflationnistes.. Or sans investissement privé, point d’emplois durables ; sans productivité, point de salaires réels en hausse ; sans croissance, la redistribution finit par redistribuer la pénurie.

Le problème n’est donc pas que la Tunisie soit « trop sociale ». Il est qu’elle finance trop peu la transformation qui rendrait sa solidarité soutenable : industrie, agriculture résiliente, eau, énergie, numérique, recherche, logistique et montée en gamme des PME. La souveraineté ne consiste pas à se couper des capitaux, mais à négocier sans soumission, diversifier ses partenaires et investir dans ses propres capacités.

La contradiction la plus profonde est politique. Un État social n’est pas seulement un budget : c’est un système de droits. Le droit au travail, au soin et à l’éducation ne peut être durablement séparé du droit de parler, de s’organiser, de faire grève, d’enquêter et de contester. La peur ne fabrique ni confiance, ni investissement, ni innovation. Elle fabrique du silence — et le silence statistique est le meilleur allié des politiques qui échouent.

L’Europe, de son côté, ne peut feindre l’innocence. Obsédée par le contrôle migratoire, elle a engagé 105 millions d’euros dans le volet migratoire du mémorandum conclu avec Tunis. En juillet 2026, 46 organisations ont dénoncé les détentions arbitraires, mauvais traitements et expulsions collectives subis par des migrants, tout en accusant l’Union de normaliser ces abus. Bruxelles demande à Tunis de garder les frontières ; elle regarde moins attentivement ce qui arrive aux libertés et aux causes économiques qui poussent Tunisiens et étrangers vers la mer.

L’autre contrat social

La Tunisie n’a pas besoin d’un État charitable entouré d’un État policier. Elle a besoin d’un État stratège soumis au droit. Un État qui protège les plus vulnérables, mais libère aussi l’initiative ; qui réforme ses entreprises publiques sans brader les services essentiels ; qui cible mieux les aides sans abandonner les classes moyennes ; qui impose la rente, la fraude et les privilèges avant d’exiger toujours davantage du salarié déclaré.

Il faut surtout rendre du pouvoir aux territoires. Les conseils locaux ne seront crédibles que s’ils disposent de compétences, de budgets transparents et d’indicateurs publics. Chaque gouvernorat devrait pouvoir mesurer ce que l’État lui promet et ce qu’il réalise : délais d’accès aux soins, qualité scolaire, eau, routes, investissements, emplois et exécution budgétaire. La justice sociale commence par la vérité des comptes.

Kaïs Saïed a instrumentalisé la colère sociale qui a emporté l’ancien ordre. Mais il risque de reproduire son erreur fondamentale : parler au nom du peuple au lieu d’organiser son pouvoir de contrôle. La dignité ne se décrète pas depuis Carthage. Elle se vérifie dans une salle d’urgence, une école rurale, un tribunal, une usine, un guichet municipal — et dans la liberté de dire que l’État a failli.

La Tunisie sera sociale lorsque le citoyen ne devra plus choisir entre l’allocation et l’emploi, entre la sécurité et la liberté, entre la souveraineté proclamée et l’exil réel. Jusque-là, l’« État social » restera moins un projet qu’un décor verbal dressé devant une société priée de patienter.