La Côtière est cette route d’environ 400 kilomètres qui relie Abidjan à la frontière du Liberia, permettant de desservir les villes de Dabou, Grand-Lahou, Fresco, Sassandra, San Pedro, Grand Béréby et Tabou, toutes situées sur la côte de l’Océan Atlantique. Construite dans les années 90, elle s’était considérablement détériorée, rendant la circulation presque impossible en voiture de ville. Mais elle vient d’être réhabilitée et l’on peut de nouveau découvrir de magnifiques villes et sites sur tout le littoral. Mondafrique l’a empruntée pour vous.
Par Venance Konan
Jacqueville n’est pas à proprement parler sur la Côtière. Mais cette petite ville balnéaire située à environ une heure d’Abidjan et à une trentaine de kilomètres de Dabou, d’où part la Côtière, mérite une escale. Pendant longtemps, Jacqueville fut quasiment isolée d’Abidjan par la lagune Ebrié et n’était accessible que par un bac qui s’arrêtait à la nuit tombée et tombait régulièrement en panne. Il fallait souvent attendre des heures avant de pouvoir y monter, sans compter les embouteillages d’enfer à affronter avant d’arriver jusque-là.
Ce relatif isolement faisait de Jacqueville une cité un peu à part, protégée de l’insécurité qui a régné pendant longtemps à Abidjan, mais très exposée, en revanche, aux difficultés d’évacuation vers Abidjan, mieux lotie en centres de santé de qualité, des malades critiques ou des blessés exigeant des soins urgents. Bordée d’un côté par la mer et de l’autre par la lagune et plusieurs îles habitées par des pêcheurs, surtout ghanéens, Jacqueville, avec le très beau lac Mkoa en son cœur, fut l’une des premières villes colonisées par les Européens à leur arrivée en Côte d’Ivoire, avec plus de potentiel touristique que Grand Bassam ou Assinie.
La ville tirerait son nom de l’Union Jack, le drapeau britannique, parce que la Grande Bretagne aurait été le premier pays d’Europe à y planter son drapeau (les Anglais furent parmi les premiers à débarquer sur les côtes ivoiriennes, bien longtemps avant les Français). Jacqueville fut l’un des hauts lieux du trafic des esclaves, mais elle n’en a pas conservé de trace, toutes les vieilles maisons de cette époque ayant été détruites par le temps ou par les habitants au profit de logements modernes.
Le réveil de la belle endormie
La ville semblait endormie, engourdie. On y trouvait très peu d’hôtels, malgré de belles plages très propres, et ses vieilles maisons coloniales tombaient toutes en ruine. Rares étaient les Abidjanais qui allaient y passer le weekend. On connaissait surtout Jacqueville pour être la ville de feu Philippe Grégoire Yacé, qui fut, de 1960 à 1980, le président de l’Assemblée nationale et le tout-puissant secrétaire général du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), le parti unique d’alors, ainsi que d’Henriette Dagry Diabaté, historienne et grande chancelière honoraire de l’ordre national de Côte d’Ivoire. La résidence de la famille Yacé, au bord du lac, est la plus imposante de toutes. De l’autre côté de ce lac se trouve la place Dirabou, un théâtre à ciel ouvert qui accueille de grands évènements tels que des concerts ou des représentations théâtrales.
Mais depuis une quinzaine d’années, un pont a été construit sur la lagune, et une route flambant neuve baptisée Y4 permet désormais de contourner la ville d’Abidjan et ses pénibles embouteillages, ce qui met désormais Jacqueville à environ une heure de route du centre-ville d’Abidjan. Et ces infrastructures ont donné un nouveau dynamisme à la ville. Des hôtels de toutes les catégories ont poussé un peu partout, de nombreux maquis (restaurants-bars typiques de Côte d’Ivoire) se sont installés le long de la plage et proposent de délicieux poissons et poulets braisés, ainsi que des fruits de mer. De petites maisons couvertes de tuiles noires, typiques de la période coloniale, bordent la mer, tandis qu’un nouveau quartier baptisé « Millionnaire » vient de surgir du côté de la lagune. D’imposantes villas s’y élèvent ou sont en cours de construction. La presqu’île du Christ, sur la lagune, offre un magnifique espace de détente très prisé par les Abidjanais qui y viennent par bateau privé ou loué auprès de la Société des transports d’Abidjan (SOTRA).
La villa de Laurent Gbagbo et le refuge de Robert Guéï
Si la « nomenklatura » ivoirienne prend ses quartiers les weekends à Assinie, vers la frontière ghanéenne, d’autres personnalités bien connues, comme l’ancien Président Laurent Gbagbo ou la star du reggae Kajeem (voir encadré), ont choisi Jacqueville. L’ex-chef de l’État y a construit une grosse villa, où il vient se reposer de temps à autre, tandis que l’artiste lui, s’est complètement installé dans la ville où il a ouvert une maison d’hôtes. Liliane Etté, la veuve française d’un haut cadre de la ville, y possède une très belle maison d’hôtes et s’investit beaucoup dans les causes sociales tout en se battant pour sauver de la pollution le lac Mkoa, qui borde son domicile. Geneviève Dagry, native de Jacqueville et autre figure marquante de la ville, y a ouvert une bibliothèque pour enfants et organise chaque année en août le « festival des trois A », pour valoriser les cultures des Aladian, Ahizi et Avikam, les trois ethnies de la région. L’un des temps forts est une course de pirogues.
Au bout d’une piste difficilement praticable en temps de pluie, se trouve le petit village de Toukouzou Hozalem, créé par un prédicateur qui se faisait appeler Papa Nouveau. Ce nom est devenu le patronyme de ses enfants et le nom de son église syncrétique qui mélange enseignements de la Bible et pratiques très africaines. Il est crédité d’avoir fait de nombreuses prédictions sur la Côte d’Ivoire qui se sont avérées. Ses adeptes se recrutent essentiellement parmi les ressortissants de ce village et de quelques autres dans la région. Tout le monde s’habille en blanc à Toukouzou Hozalem. C’est là que se réfugia le général Robert Guéï, qui renversa le président Henri Konan Bédié en 1999, lorsqu’il fut à son tour chassé du pouvoir par la foule dix mois plus tard.
Kajeem, le ghetto reporter
La pancarte sur le portail dit : « entrez, c’est tout vert. » Nous sommes à l’Hacienda, le havre de verdure et de tranquillité que l’artiste Kajeem s’est offert à Jacqueville. Une fois le portail franchi, une autre pancarte indique que « le port du sourire est obligatoire ». Avec ses dreadlocks et sa dégaine de rasta non repenti, Kajeem est, à 57 ans, avec ses neuf albums publiés, l’une des figures majeures de la musique reggae en Côte d’Ivoire et en Afrique. Il est aussi l’auteur d’un recueil de nouvelles, « le petit garçon qui peinait à parler », et se décrit comme un « ghetto reporter » : celui qui fait connaître les joies et les peines du ghetto.
Kajeem a découvert Jacqueville il y a huit ans, pour un don de livres dans une école, et il a décidé de s’y installer. « Je voulais avant tout fuir la ville d’Abidjan que je trouvais trop étouffante. J’avais dans un premier temps pensé à m’installer à Grand Bassam. Mais lorsque j’ai découvert Jacqueville, j’en suis tombé immédiatement amoureux. Pour sa proximité avec Abidjan, sa situation entre mer et lagune, qui fait que la ville est toujours fraîche, pour le calme qui règne ici, et pour toute l’histoire que la ville charrie. » Dans son Hacienda emplie de fleurs et de cocotiers, Kajeem anime un club de lecture pour enfants et adolescents de 8 à 18 ans, organise des concerts acoustiques, des résidences d’artistes et des ateliers d’écriture. Il y possède également un studio d’enregistrement où il est en train de peaufiner son prochain album dont il annonce la sortie dans deux mois. Il pratique aussi l’aquaponie, qui consiste à associer l’élevage de poissons à la culture de végétaux au sein d’un même écosystème fermé, en utilisant les déjections des poissons transformées par des bactéries pour nourrir des plantes qui, en retour, filtrent l’eau pour les poissons. Les poissons et légumes qu’il obtient ainsi sans aucun engrais chimique sont servis dans le restaurant de la résidence.
Son grand projet est l’organisation à Jacqueville d’un festival des cultures urbaines qui devrait voir le jour en 2027, pour valoriser la danse, la musique, la mode et les arts graphiques. « C’est le tourisme et la culture qui peuvent faire vivre une petite ville comme Jacqueville », dit-il, rappelant que le pétrole et le gaz extraits au large de Jacqueville ne font que traverser la ville, qui n’en tire aucun profit. Je ne peux que vous recommander l’Hacienda pour votre prochain séjour.
À suivre : Grand Lahou, la ville engloutie.
