Les ports d’Afrique de l’Ouest ne sont pas seulement le lieu d’arrivée de la cocaïne d’Amérique latine destinée à l’Europe. Ils sont aussi celui du départ de la drogue vers l’Europe. C’est ce qu’explique, dans une enquête qui vient d’être publiée, la Global Initiative Against Transnational Organized Crime. Résumé.
Ces révélations font suite à la saisie, le 1er mai 2026, par la Garde civile espagnole, de 30 tonnes de cocaïne à bord de l’Arconian, un navire de vrac sec immatriculé aux Comores, au large du Sahara occidental, près de Dakhla. Le bateau, dont la destination finale officielle était Benghazi, en Libye, s’était auparavant arrêté en Sierra Leone, un petit pays côtier d’Afrique de l’Ouest connu pour son implication dans le trafic de cocaïne au début des années 2000.
L’enquête démontre que la cocaïne a probablement été chargée à bord de l’Arconian en Sierra Leone et que l’énorme cargaison devait être, en principe, transférée à bord de vedettes go fast près des îles Canaries et probablement ailleurs sur les côtes européennes. Dans une grande enquête publiée sur son site, Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) explore les détails d’une route de la drogue jamais documentée auparavant, à partir d’une saisie d’une ampleur jamais vue auparavant.
De Freetown à Dakhla
Ces dernières années, l’Arconian avait régulièrement navigué entre plusieurs ports d’Afrique de l’Ouest, parmi lesquels Dakar et Kaolack (Sénégal), Bissau (Guinée Bissau), Abidjan (Côte d’Ivoire) et Cotonou (Bénin). Début février 2026, le bateau a été acheté par Serenity Shipping SL Ltd, une société basée en Sierra Leone et créée pour l’occasion, sans passé connu dans la navigation. Entre le 4 et le 22 avril de cette année, l’Arconian est resté près de Freetown, la capitale de la Sierra Leone, passant quatre jours au quai Elisabeth II, le port maritime le plus grand du pays. Après son départ de Freetown le 22 avril, il a navigué sans s’arrêter jusqu’à son interception au large de Dakhla.
Lors de l’inspection du navire, qui était piloté par un équipage de 17 Philippins, la Garde civile espagnole a également découvert six hommes armés, cinq Néerlandais et un Surinamien, qui se cachaient à la proue. Plusieurs d’entre eux avaient déjà été poursuivis pour des affaires de trafic de drogue et de blanchiment d’argent : un Néerlandais avait été arrêté à Rotterdam en 2023 dans une affaire de découverte de cocaïne dans des conteneurs maritimes et un autre avait comparu aux Pays-Bas début 2026 pour blanchiment de plus de 100 000 euros de biens volés. La Garde civile a ensuite découvert une porte métallique conduisant à une longue galerie remplie de colis de cocaïne, dont le poids total a été estimé à plus de 30,2 tonnes.
Très vite, les enquêteurs ont soupçonné Jos Leijdekkers – un grand trafiquant de cocaïne néerlandais installé en Sierra Leone depuis, au moins, la mi 2022 – d’être le coordinateur de l’opération. Comme l’ont démontré les investigations, l’Arconian n’est pas un cas isolé. En retraçant les trajets de plusieurs bateaux, il a été établi que plusieurs petits cargos, depuis 2024 au moins, avaient suivi le même parcours, au départ de Freetown ou de ses environs, longeant les côtes du Maroc, des Iles Canaries et de l’Espagne avant de s’amarrer à des ports du Maghreb. Certains bateaux n’ont emprunté cette route qu’une fois, d’autres à de nombreuses reprises.
Coordination d’une flotte discrète
Les témoignages, les photographies prises par des hommes proches du réseau de Leijdekkers et l’analyse approfondie des opérations du réseau renforcent le soupçon de la coordination d’une flotte, composée de l’Arconian et de plusieurs autres navires, suivant un mode opératoire permettant d’acheminer la cocaïne d’Afrique de l’Ouest en Europe depuis 2024 au moins.
La taille de cette saisie en Afrique de l’Ouest est sans précédent. Elle met en lumière les grandes quantités de cocaïne transportées par la voie maritime entre les deux continents ainsi que le volume introduit en Afrique de l’Ouest. Elle éclaire aussi, insiste la GI-TOC dans son récit, l’impuissance des autorités européennes à stopper l’arrivée de la drogue, notamment dans les ports européens. Les enquêteurs pensent que le réseau de Leijdekkers assurait la logistique de cargaisons réunissant la marchandise de plusieurs propriétaires, parmi lesquels le Néerlandais lui-même. Les investigations menées sur l’opération Arconian et deux autres navires (le White Eagle et le White Labeille), ainsi que sur d’autres mouvements maritimes, ont permis de comprendre le mode opératoire utilisé pour déplacer d’énormes volumes de cocaïne par la mer entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe.
Des preuves, des témoignages et des données maritimes
Pour cette enquête, la GI-TOC a exploité des données maritimes, des preuves visuelles et des témoignages qui attestent d’au moins huit autres voyages de Freetown vers le Maroc et la Libye depuis 2024. Cette route était peu documentée depuis la résurgence du trafic de cocaïne vers l’Afrique de l’Ouest en 2019.
Des renseignements en source ouverte et l’analyse de données issues du système d’identification automatique (AIS) ainsi que d’autres bases de données, notamment produites par des plateformes de suivi des navires (MarineTraffic, VesselFinder, Skylight and Global Fishing Watch), ont permis de reconstituer l’histoire portuaire, les épisodes clandestins, les activités stationnaires des navires et les données relatives à leurs propriétaires afin d’identifier les immatriculations par pays. Les bases de données sur les sociétés (Sayari, Nexis et OpenCorporates) ont permis de préciser les structures légales des compagnies impliquées. Toutes les sources humaines ont été anonymisées pour des raisons de sécurité.
Même si aucune saisie de cocaïne n’a été opérée sur le White Eagle ou, plus récemment, le White Labeille, des photographies et des témoignages établissent des liens entre ces deux navires et le réseau de Leijdekkers en Sierra Leone et suggèrent des connexions avec le trafic de cocaïne. Des similitudes dans les itinéraires, les propriétaires, la gestion, l’immatriculation, et les caractéristiques des trois bateaux et de leur navigation sont apparues. Le comportement de six autres navires dont les propriétaires, les immatriculations ou la navigation semblent liés aux trois précédents, a également été étudié.
Le volume de la cocaïne introduite en Afrique de l’Ouest a explosé
Depuis 2019 environ, le volume de la cocaïne introduite en Afrique de l’Ouest pour être acheminée en Europe a explosé. Il s’agit d’une tendance globale, liée à l’augmentation de la production et à l’attraction grandissante suscitée par l’Afrique de l’Ouest aux yeux des réseaux de trafic organisés. Les investissements dans les infrastructures commerciales, en particulier portuaires, ont permis de connecter de plus en plus l’Afrique de l’Ouest aux zones de production et de consommation de la cocaïne. Les faiblesses de la gouvernance et du renseignement en Afrique de l’Ouest et en Europe ont minimisé les risques d’interception et contribué à faire de cette route l’une des plus sûres pour les trafiquants.
Des saisies de très grande importance ont été enregistrées sur le trajet de l’Amérique latine à l’Afrique de l’Ouest, en particulier sur des bateaux non conteneurisés. Depuis 2023, les départs de ces bateaux se sont déplacés du Brésil, jadis en pointe, vers le Surinam et le Guyana. En Afrique de l’Ouest, les déchargements se font au large de la côte du Ghana au Sénégal mais la Sierra Leone s’est taillé une place de choix depuis 2025. Ce trafic aurait été multiplié par sept de 2022 à 2024, année marquée par un volume de saisies ayant atteint 352 tonnes.
Une goutte d’eau
Ces chiffres sans précédent ne représentent sans doute qu’une faible proportion des volumes globaux. Un indicateur de l’assurance croissante des trafiquants est que la taille moyenne des saisies non conteneurisées sur les routes d’Afrique de l’Ouest a plus que doublé, pour passer de 2,4 tonnes en 2024 à 5,6 tonnes in 2025, selon les données du Centre d’opération et d’analyse maritime de lutte contre le trafic de drogue de l’Union européenne. Les saisies de cocaïne conteneurisée sur les routes ouest-africaines sont plus rares. Dans cette région, les saisies, déjà limitées, des flux entrants dans les ports maritimes – où sont concentrées les capacités de screening et de scanning – ont diminué depuis 2019. Quatre saisies seulement sont rapportées depuis début 2025, toutes à Lagos.
L’Europe est le principal marché de consommation de cocaïne approvisionné par l’Afrique de l’Ouest et, pourtant, le nombre des saisies dans les ports européens, sur des conteneurs maritimes en provenance d’Afrique de l’Ouest, reste très modeste, même s’il a légèrement augmenté depuis trois ans. Récemment, le 3 juin, les autorités allemandes ont annoncé la saisie de 8 tonnes de cocaïne dans le port allemand de Wilhelmshaven, sur un bateau parti de Sierra Leone en janvier et initialement destiné à Barcelone.
