Le nouveau conseil présidentiel libyen, une défaite pour Haftar

06/02/2021 – La rédaction de Mondafrique

L’élection du Conseil présidentiel Libyen, ce vendredi 5 février à Genève, voit la nomination d’un nouveau Premier ministre en la personne Abdelhamid Dbiba, natif de Misrata, dont les milices se sont toujours opposées aux tentatives du maréchal Haftar (voir sa photo ci dessous)

Une chronique de l’analyste Mohand Tamgout

Depuis la chute de Kadhafi en 2011 la crise libyenne n’ a pas cessé tant  les réactions des chefs de guerre et les appétits de milices hétéroclites demeurent imprévisibles. Les tentatives de paix entre les deux camps hostiles de Tripoli et de Toubrouk ont toutes été marquées par des bilans  mitigés. Des réunions peu concluantes se sont tenues au Maroc à Skhirat le 17 décembre 2015, en Allemagne à Berlin le 19 Janvier 2020.

À Tunis pourtant  le 9 novembre 2020, un grand pas a été franchi grâce à l’offensive de la représentante de l’ONU, l’américaine Stéphanie Williams, qui a un riche parcours dans le monde arabe ( Jordanie, Irak) et du coup, une véritable expertise. Et avec en arrière plan un Donald Trump proche de la sortie et l’élection d’un Joe Biden très méfiant face aux monarchies du Golfe  qui approvisionnaient le camp Haftar en armements. Un accord est trouvé sur le processus de nomination du conseil présidentiel par « la conférence du dialogue politique », composée par des délégués de toutes les régions liyennes 

C’est sous l’auspice de l’ONU que des élections ont été organisées, le vendredi 5 février, à Genève pour nommer une autorité exécutive intérimaire chargée d’organiser des élections avant la fin de l’année 2021. Quatre listes étaient en compétition, dont deux plus crédibles (1). 

Abdelhamid Dbiba, nouveau chef du gouvernement

A la surprise générale, c’est la deuxième liste qui est sortie gagnante du scrutin de Genève, embryon d’une société civile libyenne. Les nouveaux élus ne sont pas issus des grands partis actuels, qui n’ont pas démontré leur représentativité,  ni impliqués dans l’activité militaire. 

Abdelhamid Dbiba  chef du gouvernement, homme d’affaires et fondateur du parti « le courant du futur ». Publiquement anti Haftar, ce natif de Misrata est le président du conseil d’administration de la société libyenne pour le développement et l’investissement.

Mohammed Al Manfi natif de Tobrouk en cyrénaïque, ingénieur de formation. Il est membre du conseil d’Etat jusqu’à 2018 où il est nommé ambassadeur de son pays en Grèce. Il a été expulsé du pays à la suite de l’accord du gouvernement d’union nationale avec la Turquie sur la délimitation des territoires maritimes.

Abdellah Al Lafi est membre du parlement de Tripoli représentant la ville de Zaouia. Opposant au parlement de Tobrouk dirigé par Salah Akila avant qu’il le rejoigne en 2015 avec 7 membres.

Moussa Al Kouni, est un toureg issu du sud, adjoint de Fayez Al Serraj dans le gouvernement d’union nationale. Il a rejoint la révolution en démissionnant de son poste de consul au Mali dès la chute de Khaddafi. Il fut également membre du conseil national transitoire et membre du parlement de tripoli.

Poids lourds mais perdants

La quatrième liste., composée des poids lourds et favorable au maréchal Haftar, était donnée gagnante. Ce qui ne fut finalement pas le cas 

Salah Akila le fougueux président du parlement de Tobrouk et pièce maîtresse politique du maréchal Haftar,

Fethi Bachagha ministre de l’intérieur du gouvernement d’union nationale, d’origine turque de Misrata, mais aussi l’homme des Egyptiens et des Français,

Oussama Al Jouilli un militaire de Zintan ex-ministre de la défense dans le gouvernement intérimaire. Il a participé à expulsion les forces de Haftar dans l’attaque de tripoli,

Abdel Madjid Seif Al Nasr, il est de Sebha au sud Fezzan issu de la tribu des ouled Slimane dont les ancêtres furent les gouverneurs de la région au temps de la fédération sous la dynastie des Snouci. Il est nommé ambassadeur extraordinaire au Maroc où il a joué un rôle de facilitateur dans les accords de Skhirat 1 et 2 et Bouznika. Il a de très bons contacts avec les milieux français. Il est exclu du gouvernement d’union nationale en 2018 pour avoir intégré le gouvernement de l’Est libyen dominé par Haftar.

Équilibres régionaux

Ces élections marquent un retour au principe initié par la monarchie des Snouci dont le pouvoir reposait sur l’équilibre régional entre la Tripolitaine, la cyrénaïque et le Fezzan. Toute élection devrait impérativement prendre en compte et intégrer la représentativité des membres des trois régions.

L’ONU a repris cette approche de dosage régional qu’elle considère comme instrument politique permettant le dénouement de la crise libyenne. Hélas, les Libyens sont divisés en deux grands projets.

-L’un, militaire, est incarné par le maréchal Khalifa Haftar et soutenu par une majorité de puissances étrangères, notamment l’Egypte, les EAU, l’Arabie Saoudite et surtout la Russie. La France est plus hésitante, depuis qu’elle a amorcé un rapprochement avec la Turquie et s’est engagée dans une coopération étroite avec la nouvelle administration américaine.

-L’autre projet milite pour un état civil et institutionnel. « Le principe de la nouvelle équipe, explique un diplomate, est de ne pas passer de la dictature de Khaddafi à celle d’Haftar ».

Mauvais perdants

Les adversaires des nouveaux gagnants disposent de très fortes ramifications militaires, régionales.  La réussite du processus politique inter libyen reposerait sur les réactions des perdants de l’élection mais aussi les capacités de nuisance des puissances impliquées. Le Général Gnounou, membre de l’armée de gouvernement d’union nationale vient de déclarer qu’un avion Russe en provenance de Syrie a atterri à Syrte, en violant l’accord d’entente nationale. Autre indice inquiétant, le groupe Wagner installé au sud d’Al Juffra engage l’extension de leur base.  

L’ONU sera-t-elle capable d’imposer cet engagement entre les protagonistes de la crise libyenne ? Rien, hélas, n’est moins sur.

 (1) Chaque liste est composée d’un président du conseil présidentiel, deux membres adjoints, et un candidat au poste de premier ministre.