Le parlement algérien vote l’envoi de soldats au Niger voisin

26/10/2026 – Nathalie Prevost

Le Conseil de la Nation, la chambre haute, puis l’Assemblée populaire nationale, la chambre basse, ont toutes les deux voté dimanche l’envoi de troupes militaires au Niger.

Par Nathalie Prévost

Le scrutin avait été convoqué par le président de la République dans le cadre de séances plénières extraordinaires à huis-clos dont l’ordre du jour n’avait pas officiellement été communiqué. Samedi, laissant planer le suspens, le député Monder Bouden, secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), avait évoqué « un vote concernant une question majeure », susceptible de constituer « un fait inédit dans l’histoire de l’Algérie indépendante. »

Ce vote intervient au lendemain de la signature, mercredi à Alger, d’un protocole d’accord pour le renforcement de la coopération militaire entre les deux pays par le ministre de la Défense du Niger, le général Salifou Modi, et son homologue algérien le général Saïd Chengriha.

Changement de doctrine historique

Cette inflexion radicale de la doctrine militaire algérienne, qui interdisait l’intervention à l’étranger de l’Armée nationale populaire (ANP), a été rendue possible par la modification de la Constitution en 2020. L’article 31 prévoit désormais que « l’Algérie peut, dans le cadre du respect des principes et objectifs des Nations unies, de l’Union africaine et de la Ligue des États arabes, participer au maintien de la paix. » Le Président peut de ce fait, en sa qualité de chef suprême des forces armées et de responsable de la Défense nationale, décider l’envoi à l’étranger d’unités de l’ANP, sous réserver de l’approbation du Parlement à la majorité des deux-tiers.

Rien n’a filtré officiellement de l’objectif militaire de ce déploiement. Le général Chengriha est resté discret, réaffirmant seulement, dans une langue de bois impénétrable, « l’entière disposition de l’ANP à examiner toute proposition nigérienne de nature à renforcer notre coopération militaire et sécuritaire, au service des intérêts suprêmes de nos deux pays frères et en droite ligne de la ferme volonté de leurs dirigeants ». Il s’agira « de relever, avec toute l’efficacité et l’engagement requis, les défis qui se posent aux deux pays. »

Or, les défis sont nombreux et variés. Le Niger en est assailli : commençons par la guerre qu’il mène aux deux franchises djihadistes qui le harcèlent, les filiales sahéliennes d’Al-Qaïda et de l’État islamique, et ce qui reste de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad ; poursuivons avec les groupes rebelles qui sabotent régulièrement l’oléoduc transportant le brut nigérien à l’export ; sans oublier les narcotrafiquants qui escortent les convois de cannabis et de cocaïne vers la Libye ;  les incursions de soldats étrangers en rupture de banc ou de rebelles tchadiens, nigériens et libyens qui traversent le Sahara de part en part… Il y a l’embarras du choix.

Sécuriser le bloc pétrolier de Kafra

Selon une source nigérienne, rien de tout cela n’est encore à l’ordre du jour. Le déploiement des soldats algériens devrait dans l’immédiat assurer la sécurité du bloc pétrolier de Kafra, dans le département septentrional de Bilma, exploité par la Sonatrach. Un ancien diplomate algérien, Amar Belani, a parlé pour sa part, dans la presse algérienne, du fort de Madama, un ancien fort colonial datant de 1930 où s’était réinstallée l’armée française en 2014 à son retour au Niger.

Des sources au Conseil de la nation citées dimanche par l’agence turque de presse Anadolu confirment cette information. Elles indiquent que « la décision porte sur l’envoi d’un détachement de l’armée algérienne pour protéger des projets d’investissement de Sonatrach International, à la demande des autorités nigériennes. » Le terme « détachement » oriente vers une « mission de portée limitée », consistant « à sécuriser les installations pétrolières algériennes ».

Cérémonie d’inauguration du puits de Kafra Est 1, par le Premier ministre du Niger, Ali Mahamane Lamine Zeine
(en blanc) et le Premier ministre algérien Sifi Ghrieb (premier plan), le 13 août 2026.

Le  méga-projet pétrolier de Kafra Sud-Est 1, à 85 km de la frontière algéro-nigérienne, a été relancé ces derniers mois, sous forte pression nigérienne. Pour la Sonatrach, c’est l’occasion de réaffirmer sa présence régionale « dans le cadre d’une vision de coopération durable », tout en veillant « à réunir les conditions de sécurité, de qualité et de performance  et à assurer la protection des personnes, des équipements et de l’environnement ». Brahim Hammoudi, le PDG de l’Entreprise nationale de forage (ENAFOR), s’est exprimé en ces termes le 11 août dernier, en marge de la cérémonie officielle de lancement des travaux de forage du puits. Le directeur de la filiale nigérienne de la Sonatrach (la Sipex), a qualifié le projet de « nouveau défi » pour le groupe pétrolier algérien. Dans les deux prochaines années, quatre puits d’exploration doivent être lancés dans le nord du Niger, y compris à Kafra, dont les réserves pétrolières jouxtent le vaste site algérien de Tafassasset.

Or, Kafra est éloigné des bases militaires les plus proches : Dirkou côté nigérien, à 400 km de piste difficile, et Hassi Tiririne côté algérien, à une centaine de km de là (voir carte ci-dessous). L’armée algérienne pourrait donc se rapprocher du site pour en assurer la sécurité dans un contexte régional turbulent.

Carte de la région du site pétrolier de Kafra, faisant apparaître les bases militaires nigérienne de Dirkou et algérienne de Hassin Tiririne,
ainsi que l’ancien fort de Madama (Carte Mondafrique.)

Réticences nigériennes à l’égard des  bases étrangères

La source nigérienne de Mondafrique a indiqué que les autorités nigériennes restaient réticentes à l’égard de l’installation de bases militaires étrangères, comme en atteste le départ forcé des implantations américaines et françaises au lendemain du coup d’État de 2023. La présence militaire algérienne devra donc être discrète, mesurée et ponctuelle. En revanche, la coopération en renseignement et en moyens d’observation sera la bienvenue, dans un vaste espace presque impossible à contrôler. L’envoi par l’Algérie en août de quatre chasseurs Sukhoï après quatre hélicoptères de combat a été apprécié.

Côté algérien, la nécessité de protéger Kafra est d’autant plus urgente que la conscience de la menace a grandi. Au-delà du Maroc, qui tente de séduire les pays du Sahel central, Alger dénonce les agissements hostiles à ses frontières des Émirats arabes unis, avec lesquels elle vient de rompre les relations diplomatiques. Abou Dhabi est présent dans l’est libyen à travers un fort partenariat avec Haftar père et fils, qui s’activent de plus en plus dans la zone frontalière avec le Niger. De même, le président tchadien Kaka Deby est accusé de faciliter l’acheminement d’armes émiraties destinées aux Forces de soutien rapide en guerre au Soudan. L’Algérie perçoit donc cette région du sud-est, frontalière du Niger et de la Libye, comme à risque d’intrusion hostile. En sécurisant Kafra, elle sécurisera une installation stratégique pour elle et pour son voisin du sud tout en contribuant au lourd fardeau nigérien du contrôle de la région.