La première femme, Fatima-Zahra Mansouri, à diriger le gouvernement marocain hérite d’une majorité étroite et d’un pays socialement impatient. Sommée de transformer les orientations royales en résultats, elle affronte un PJD, le mouvement islamiste marocain, décidé à lui mener la vie dure. Ce qui guette son gouvernement, comme de fut le cas du précédent, est de durer grace à la confiance du Palais, mais sans gouverner faute de moyens budgétaires et en raison d’un chômage massif de plus d’un tiers de la jeunesse marocaine.
Nommée cheffe du gouvernement le 29 septembre, Fatima-Zahra Mansouri incarne une rupture dans l’accès des femmes au pouvoir. Mais une première ne constitue pas une politique. Dans un Maroc où la ses succès à l’international nourrissent des attentes intérieures considérables, son mandat se jouera sur la transformation du quotidien.
Son équation tient en trois paramètres: un Palais qui exige, une société qui réclame et une opposition qui entend convertir chaque défaillance en procès politique. Mansouri pourra-t-elle avancer sans se laisser enfermer entre discipline budgétaire, compromis partisans et colère sociale ?
Une majorité parlementaire sans cohésion
Avec 207 sièges sur 395, l’alliance hétéroclite du PAM, de l’Istiqlal, de l’USFP et du PPS dispose de neuf sièges au-dessus du seuil de la majorité absolue. C’est assez pour investir un gouvernement; c’est peu pour absorber une situation de crise. Cette arithmétique ne signifie pas que chaque loi exigera 198 voix. Elle signifie que la cohésion sera une ressource politique rare.
La juxtaposition des quatre étiquettes ne résout rien : comment concilier attraction des capitaux, discipline des comptes et réparation sociale ? La gauche devra justifier sa présence autrement que par ses portefeuilles. Le PAM devra démontrer qu’il ne confond pas direction de la coalition et distribution des postes. L’Istiqlal aura, lui aussi, à choisir entre solidarité gouvernementale et protection de son identité.
La promotion du patron du football marocain et ancien ministre du budget, Fouzi Lekjaa, à l’Économie et aux Finances crée un pôle financier puissant fort de sa proximité avec le Roi. Au risque de réduire les ministres sociaux au rôle de gestionnaires de la pénurie et de condamner la cheffe de gouvernement le quotidien
À Fatima Ezzhara Mansouri de fixer la hiérarchie : le budget doit servir une stratégie politique, non s’y substituer. Faute de quoi, elle portera la responsabilité publique de décisions dont elle ne maîtriserait pas suffisamment les leviers
L’emploi, un démenti à l’autosatisfaction
Le bilan 2025 du Haut-Commissariat au Plan (HCP) estime que le chômage a légèrement reculé à 13 %. Mais celui des jeunes de 15 à 24 ans a bondi à 37,2 %. Le sous-emploi a augmenté, lui aussi. Le problème n’est donc pas l’absence de toute croissance, c’est sa capacité insuffisante à ouvrir un avenir à ceux qui l’attendent.
Cette fracture sera le véritable terrain de la confrontation. Pour un diplômé sans débouché, une amélioration macroéconomique demeure abstraite. Pour une famille qui paie transport, logement et soutien scolaire, la promesse de modernisation se juge au reste à vivre. L’exécutif devra expliquer comment ses investissements créent des emplois durables, dans quels territoires et pour quelles qualifications. Une annonce d’implantation industrielle ne vaut pas encore inclusion sociale.
La crise hydrique n’est pas un dossier sectoriel de plus. Elle touche la production agricole, les revenus ruraux, l’approvisionnement des villes et la stabilité territoriale. La Banque mondiale place la pénurie d’eau et les sécheresses parmi les défis prioritaires du Maroc. Le dessalement et les infrastructures sont nécessaires, mais ils ne dispenseront pas de décider quels usages soutenir, quelles cultures adapter et comment répartir le coût de la ressource.
À l’horizon du Mondial 2030, l’enjeu ne consiste pas à opposer mécaniquement un stade à un hôpital. Les infrastructures peuvent servir le développement. Encore faut-il rendre leurs coûts, leurs financements et leurs retombées vérifiables. La visibilité internationale ne peut tenir lieu de bilan social. Une puissance qui se donne à voir doit aussi se donner les moyens de soigner, d’enseigner et de relier ses territoires.
Mansouri sera attendue sur cette cohérence : protéger les services essentiels, sécuriser l’eau, financer la protection sociale et préserver la soutenabilité des comptes. Présenter tout comme prioritaire revient à ne rien arbitrer. Or les arbitrages impopulaires deviennent explosifs lorsque les citoyens soupçonnent que l’effort n’est pas partagé.
Le Palais fixe le cap
Le discours royal du 9 octobre a placé la jeunesse, la justice sociale et territoriale et l’efficacité administrative au cœur du mandat. Le rappel contre les retards dans la déconcentration est particulièrement lourd : il ne suffit pas d’annoncer le transfert des compétences, il faut déplacer les moyens du centre vers les territoires. Mansouri devra obtenir de l’appareil d’État ce que les injonctions répétées n’ont pas suffi à produire.
L’exigence royale peut renforcer son autorité. Elle peut aussi exposer son impuissance si elle ne dispose pas des relais nécessaires pour vaincre les résistances. Le piège serait de brandir les orientations du souverain comme un programme tout fait. Gouverner exige de les traduire en choix, en délais et en responsabilités identifiables. L’invocation du cap ne remplacera jamais la preuve du mouvement.
À l’extérieur, le partenariat avec l’Europe et les tensions migratoires ajoutent une contrainte. L’exécutif devra contribuer à défendre les intérêts du royaume tout en traitant les causes intérieures du départ. On ne peut demander durablement aux jeunes de croire à leur pays sans leur donner les moyens d’y construire une vie. La crédibilité internationale commence aussi dans cette promesse tenue.
Les islamistes en embuscade
Passé de 13 sièges en 2021 à 54 en 2026, soit moins que l’autre parti d’opposition qu’est le RNI, le PJD (mouvement islamiste) retrouve une capacité d’intervention. L’avantage recherché par son chef, Abdelilah Benkirane, est moins numérique que politique, dans sa capacité à imposer les sujets et à faire circuler sa lecture des événements.
Sur le fond, le gouvernement devra affronter des questions auxquelles un slogan ne répond pas : quel bilan de l’emploi ? Qui bénéficie des aides ? Quels délais pour accéder aux soins ? Quels intérêts sont protégés par les arbitrages ? Sur la forme, le risque est tout aussi sérieux : une intervention parlementaire précise, relayée et comprise, peut peser davantage qu’une longue conférence ministérielle.
Il serait néanmoins prématuré de transformer le rebond du PJD en certificat d’adhésion populaire ou en bilan déjà établi de la nouvelle législature. Son efficacité devra se démontrer dans le contrôle, les propositions et la constance. Lui-même ne peut effacer ses années au pouvoir. Mais rappeler son passé ne suffira pas à répondre aux difficultés présentes. Mansouri sera jugée sur ce qu’elle fait, non sur ce que ses adversaires ont manqué.
Surtout, la rue n’appartient à aucun parti. Le PJD peut relayer une colère sans la commander. C’est précisément ce qui rend la situation dangereuse pour le gouvernement : une contestation parlementaire structurée peut rencontrer une défiance sociale autonome. Il n’est pas nécessaire qu’elles s’organisent ensemble pour qu’elles se renforcent.
Tenir ne suffira pas
L’enlisement est le risque le plus insidieux : conserver ses ministres, faire voter ses textes et perdre progressivement la capacité de convaincre. Une coalition peut rester debout alors que son crédit politique s’effondre.
Pour avancer, la cheffe de gouvernementdevra obtenir trois ruptures concrètes : des résultats visibles sur les services et l’emploi ; des arbitrages budgétaires explicables, dont l’équité puisse être discutée ; une parole politique qui réponde au Parlement au lieu de le contourner. À cela s’ajoute une exigence transversale : publier des objectifs mesurables et accepter que leur réalisation soit contrôlée. La communication ne sauvera pas une politique sans résultats ; le silence affaiblira même des résultats réels.
Le symbole lui a ouvert une place dans l’histoire. Il ne lui garantit aucune protection contre le présent. Entre un Palais qui attend, un Benkirane qui guette et une société qui compte, son épreuve sera celle de l’autorité utile : non pas occuper le sommet, mais faire bouger l’État. Le vrai verdict ne sera pas : a-t-elle tenu ? Il sera : qu’a-t-elle changé ?
