Les ambitions du patron du foot marocain Fouzi Lekjaa

20/09/2026 – La rédaction de Mondafrique

Ministre du Budget de la coalition sortante, président de la fédération de football passé au PAM (Parti authenticité et modernité) en juillet, Fouzi Lekjaa est devenu en six semaines la vedette de la campagne pour les législatives du parti fondé par le conseiller du roi Fouad Ali El Himma. Son argument de vente : 280 milliards de dirhams « brûlés pour rien » par le gouvernement dont il signait les décaissements. Anatomie d’un discours qui fonctionne, et de ce qu’il révèle du système marocain.

Par la rédaction de Mondafrique

On accuse le PAM de promettre l’irréalisable, un programme à 350 milliards de dirhams ? Fouzi Lekjaa règle son compte au Rassemblement national des indépendants (RNI), la formation qu’il a quittée en juillet : « Ceux qui nous reprennent là-dessus devraient d’abord s’interroger sur le sort des 280 milliards de dirhams qu’ils ont gaspillés au nom du pouvoir d’achat, et qui n’ont servi à rien. Soubhanallah : quand il fallait sortir ces 280 milliards pour rien, c’était facile de les trouver. Et maintenant, mobiliser 350 milliards serait impossible ? » La phrase a fait le tour du pays. Elle vaut aussi aveu : celui qui la prononce était, jusqu’à la fin de la législature, ministre délégué chargé du Budget. Ces 280 milliards, il ne les a pas seulement vus passer. Il les a inscrits en loi de finances, défendus au Parlement, arbitrés, décaissés.

L’homme qui ne se présente pas

Dissipons d’abord un malentendu entretenu par la rumeur marocaine. Lekjaa n’a pas été désigné chef du PAM. Il a intégré son bureau politique le 25 juillet 2026, trois semaines après avoir juré à Médias24 : « Je ne suis adhérent d’aucun parti. » Il a ensuite renoncé à conduire la liste de Berkane, officiellement pour ne pas concourir dans la circonscription de son épouse. Il n’est donc candidat nulle part.

À une semaine du scrutin, il assure à Jeune Afrique : « Premier ministre ? Je n’y ai jamais réfléchi », son objectif étant que le PAM « arrive en tête ». Cette architecture est le cœur du personnage. Lekjaa fait campagne partout sans figurer sur un bulletin, et laisse d’autres – la coordinatrice nationale Fatima Ezzahra El Mansouri, le ministre Mehdi Bensaid – se disputer une primature qu’il dit ne pas vouloir. Dans un pays où la tête du gouvernement se décide moins dans les listes élues que dans l’arbitrage royal au sein du parti parvenu en tête, se déclarer disponible sans se déclarer candidat est la position la plus confortable qui soit.

Le bilan retourné comme un gant

Son discours tient sur un paradoxe qu’il assume frontalement : le bilan de la coalition est médiocre, et il en était. Sa parade est en trois temps. D’abord l’aveu. Début septembre, il pose que « reconnaître ses erreurs est une vertu » et que chacun doit assumer sa part dans son périmètre. En concédant l’échec avant ses adversaires, il pense leur retirer leur munition principale. Ensuite, la découpe des responsabilités. Le Budget exécute, il ne conçoit pas : les 280 milliards ont été trouvés et versés, mais mal ciblés par ceux qui pilotaient. C’est juridiquement commode, politiquement contestable, et cela tient debout devant une salle. Le caissier n’est pas le patron du magasin.

Enfin le déplacement du terrain. À Casablanca, le 10 septembre, il déplore un débat tombé « au niveau des marges », la cocotte-minute, le salon, la distribution des postes, et lâche : « Je parle avec douleur et amertume pour mon pays d’abord. » À Fquih Ben Salah : « Je viens d’une école qui ne croit qu’au sérieux, au travail et aux résultats sur le terrain. » Le clivage qu’il installe n’est ni gauche-droite ni islamiste-moderniste.

Le chiffre pour arme, l’indignation pour carburant

Le reste mêle deux registres que l’on croyait incompatibles. Le budgétaire manie les milliards comme d’autres les slogans : 70 milliards par an, « sans alourdir les poches des Marocains », un SMIG à 5 000 dirhams annoncé à Dakhla devant quelques milliers de personnes. Le moraliste, lui, désigne des coupables : à Fquih Ben Salah, ceux qui ont fait flamber le prix du mouton à l’Aïd deviennent « les vrais terroristes » ; à Missour, la gestion RNI de la province est « catastrophique » et mérite des excuses publiques. Sur les services publics, sa formule est une profession de foi anti-inauguration : « La santé, ce n’est pas construire des bâtiments, c’est convaincre le médecin et l’infirmier de travailler. »

Le football n’est jamais loin. Président de la Fédération royale depuis 2014, vice-président de la CAF, membre du Conseil de la FIFA, Lekjaa arrive en politique auréolé d’une Coupe d’Afrique organisée et d’un Mondial 2030 co-attribué. C’est son capital et sa vulnérabilité, car le slogan le plus dévastateur de ces deux années ne vient pas de ses rivaux mais de la rue : « Les stades sont là ; où sont les hôpitaux ? », scandé à l’automne 2025 par GenZ 212 après la mort de huit femmes enceintes à l’hôpital d’Agadir.

Sa réponse est technique : le Mondial ne coûterait au budget de l’État que 3 milliards de dirhams, dont 1,6 pour le rail. Habile et incomplète : la mise à niveau des stades a été évaluée à une vingtaine de milliards, et les besoins liés au Mondial à plus de cinquante, financements publics et parapublics confondus.

Forces et angles morts

Sa force est rare dans le paysage marocain : un technocrate qui parle comme un tribun. Il connaît les dossiers, puisqu’il les a écrits, et il les dit en darija, avec colère et des chiffres ronds. Là où Aziz Akhannouch lisait des bilans, Lekjaa raconte des arbitrages, et son refus de se présenter ajoute le désintéressement à la compétence.

Le prix est lourd. Un ministre du Budget n’est pas le comptable passif d’un gouvernement, il en est l’arbitre réel, et il fut l’un des plus puissants de l’histoire récente. Le rapport de la Cour des comptes présenté en mai 2026 documente d’ailleurs les limites de cette dépense sociale : une couverture médicale généralisée sur le papier, mais un reste à charge des assurés de 30 à 37 %, et des crédits massivement orientés vers le bâti plutôt que vers les soignants. Vient ensuite le cumul, qu’Orient XXI a documenté : diriger une fédération nationale en étant ministre contrevient au principe d’indépendance posé par la FIFA, règle appliquée ailleurs et non au Maroc. Enfin, le parti qu’il a choisi porte ses propres cadavres : en juin 2026, deux de ses figures, Said Naciri et Abdenbi Bioui, ont été condamnées à dix et douze ans de prison dans l’affaire de l’« Escobar du Sahara ».

Reste l’angle mort majeur. Le PAM a été fondé en 2008 par Fouad Ali El Himma, ancien homme fort de l’Intérieur devenu conseiller du roi en 2011. Le pays entend donc l’irruption de Lekjaa comme un signal venu d’en haut, d’autant que les marchés de prédiction donnent au PAM plus de 60 % de chances d’arriver premier. Lui s’en défend avec une précision remarquable : la monarchie « n’est pas un acteur du jeu partisan, mais son arbitre », et se tient « à la même distance de tous les partis ». Personne, dans les cafés de Missour, ne croit tout à fait cette phrase. C’est sa force, puisque voter PAM devient un vote sur le gagnant probable. C’est aussi sa faiblesse, puisqu’une victoire ainsi lue n’est pas un mandat, c’est une désignation.

Lekjaa contre Benkirane

Le face-à-face le plus instructif de la campagne l’oppose à Abdelilah Benkirane. Les deux hommes disent que le bilan sortant est mauvais. Tout le reste les sépare. Le chef du Parti de la justice et du développement (PJD), qui tenait meeting à Oujda cette semaine, parle morale et histoire : « cinq ans de supplice », des fortunes bâties sur les carburants et les moutons importés, un scrutin qui doit réparer le blocage de 2016.

Lekjaa parle exécution et rendement : les mêmes milliards, mais mal employés. Le problème n’est pas le vol, c’est le gâchis. La différence est politique. Dire « ils ont volé » exige des comptes, donc des juges. Dire « ils ont mal dépensé » exige de meilleurs gestionnaires, donc un changement d’équipe sans remise en cause du système.

Benkirane l’a vu : le PJD réclame qu’une déclaration aussi grave que celle des 280 milliards partis en fumée donne lieu à enquête et jugement des responsables. C’est le piège logique dans lequel Lekjaa s’est enfermé lui-même. Soit son chiffre est vrai, et il faut instruire, y
compris sur la signature du ministre du Budget. Soit il est rhétorique, et sa crédibilité de technicien s’effondre.

Ce que cela produira le 23 septembre

L’effet le plus probable est puissant et court. Lekjaa offre à l’électeur désabusé une sortie sans risque : sanctionner le RNI sans voter pour l’opposition, changer d’équipe sans changer de cap, se ranger du côté qui semble déjà avoir gagné. Dans un pays où l’abstention a dépassé la moitié du corps électoral en 2021, cette promesse d’efficacité vaut mieux qu’un programme, et le quotient calculé sur les inscrits favorise les partis à réseaux locaux, que le PAM a passé l’année à débaucher au RNI.

Sur la conscience politique, ce discours installe en revanche une idée redoutable : le pouvoir ne se gagne pas, il se transmet. Un homme qui n’est candidat nulle part mène la campagne du parti favori, au nom d’un bilan qu’il a cosigné et qu’il dénonce, sous une étiquette créée par un conseiller du roi. Si le PAM arrive premier et si la primature lui revient, les électeurs auront appris que le vote sert à ratifier, non à choisir.

Restent ses mots, qui survivront au scrutin. Le 23 septembre au soir, quel que soit le vainqueur, la phrase d’Azilal sur les 280 milliards brûlés sera devenue la charte de l’opposition à la prochaine majorité. Fouzi Lekjaa aura fourni à ses futurs adversaires leur meilleur argument, et il l’aura signé.