La détention du rédacteur en chef d’Al-Katiba dont l’état de santé s’est brusquement dégradé ne soulève plus seulement la question de la liberté de la presse en Tunisie. Elle met à nu une mécanique inquiétante digne d’Ubu roi: l’usage d’accusations financières d’une extrême gravité attestées … par une publication Facebook. Son média est connu pour l’nvestigation sur des sujets sensibles. Au moment de son arrestation, le journaliste devait évoquer une étude consacrée aux dysfonctionnements structurels de la gestion de l’eau.
Il y a des dossiers qui jugent un suspect. Et il y a des dossiers qui finissent par juger un pays. Celui de Mohamed Yousfi appartient à la seconde catégorie. Le journaliste tunisien, rédacteur en chef du média d’investigation Al-Katiba, a été arrêté alors qu’il devait intervenir à la radio sur l’une des urgences les plus concrètes du pays: la crise de l’eau. Le voici qui se retrouve désormais poursuivi pour « enrichissement illicite » et « blanchiment d’argent au sein d’un groupe organisé ».
La pièce la plus saisissante de la procédure n’est pas un relevé bancaire, une expertise financière ou une opération suspecte, mais un document judiciaire qui décrit l’origine des soupçons : des allégations diffusées sur les réseaux sociaux.
Son crime? parler des pénuries d’eau
La seule « preuve » est une publication attribuée à une journaliste, Hamami Saida, qui a été depuis supprimée par son auteure. Cette dernière explique qu’elle ne visait pas Mohamed Yousfi, interpellé le 4 septembre 2026 devant les studios d’Express FM, où il devait participer à une émission pour parler des pénuries d’eau. Autant dire de ssujets qui touchent directement au quotidien des Tunisiens et que le journalisme d’investigation a pour mission de documenter.
Ce journaliste a éte conduit à la troisième brigade centrale d’investigation sur les crimes financiers complexes. Selon les informations rendues publiques par le Syndicat national des journalistes tunisiens, l’interrogatoire a porté non seulement sur des publications en ligne, mais aussi sur son activité professionnelle et la ligne éditoriale d’Al-Katiba, la vraie raison de son interpellation.
Accuser une personne de blanchiment d’argent en bande organisée suppose normalement une démonstration solide, des flux identifiés, des opérations documentées, des preuves vérifiables. Or le document judiciaire s’appuie sur des vagues rumeurs numériques, et rien d’autre
Dans un paysage médiatique fragilisé, la menace d’une accusation financière plus efficace que la censure frontale. Elle salit, isole, intimide. Elle transforme l’investigation en risque personnel. Elle pousse les rédactions déja tétanisées à calculer le prix de chaque phrase, de chaque mot, de chaque virgule .
“Rien dans ce dossier ne justifie le maintien en détention du journaliste d’investigation Mohamed Yousfi : l’accusation repose sur une publication qui ne le nomme même pas, et son interpellation intervient dans un contexte de campagne de dénigrement visant à le réduire au silence. RSF demande sa libération immédiate, le plein respect de ses droits de la défense et rappelle aux autorités tunisiennes leur obligation de garantir les conditions d’un exercice libre du journalisme. L’organisation s’inquiète en outre de l’état de santé du journaliste, qui aurait subi une intervention chirurgicale pendant sa détention et se trouverait actuellement alité à l’hôpital.”
Oussama Bouagila
Directeur du bureau Afrique du Nord de RSF
L’ironie de l’Histoire
Ce drame judiciaire est aussi marqué par une ironie politique saisissante. En 2017, Mohamed Yousfi recevait dans son émission « Houna Tounes » un juriste éloigné des cercles traditionnels de pouvoir, un certain Kaîs Saîed. C’est sur ce plateau que l’intéressé annonçait son intention de se présenter à l’élection pre sidentielle. Le journaliste incarnait alors un espace de liberté où les voix marginales pouvaient être entendues. Neuf ans plus tard, le journaliste qui avait offert cette tribune au futur Président alors très aimé du peuple se retrouve sous le coup d’une procédure ubuesque dans un contexte ou les organisations professionnelles et internationales alertent sur le recul continu de la liberte de la presse tunisienne (voir le document ci dessous).
Selon les informations communiquées par son comité de déense, les douleurs dont souffrait le journaliste se sont brutalement intensifiées au point qu’il criait de douleur. La priorité devait être de garantir une prise en charge médicale e et de respecter les garanties les plus élémentaires. Toute autre logique donne le sentiment d’un acharnement et qui plus est gratuit contre un homme seul armé de sa seule plume.
Le cas Yousfi n’est pas seulement l’histoire d’un homme arrêté par un appareil sécuritaire musclé. C’est la démonstration qu’une justice dévoyée accepte d’ouvrir des dossiers financiers d’une gravité inédite sur la base d’éléments dérisoires.
Lorsque le grotesque se mèle à l’arbitraire.
