Madagascar, de gros investissements bien peu écologiques

09/09/2026 – La rédaction de Mondafrique


À Madagascar, la contestation contre certains grands projets d’investissement prend de l’ampleur. Du nord-ouest au sud-est de l’île, des communautés rurales, soutenues par des organisations de la société civile, dénoncent des projets qu’elles jugent destructeurs pour leur environnement, leurs terres et leurs moyens de subsistance. Face à elles, les autorités de transition apparaissent tantôt complaisantes envers les investisseurs, tantôt incapables de faire respecter les droits des populations concernées.

Par Daniel Sainte-Roche

Pour certains projets considérés comme stratégiques, le pouvoir n’hésite pas à mobiliser les leviers de l’administration, de la justice et des forces de sécurité afin de faciliter leur implantation. Le projet Tsingy Bay, dans la région Sofia, illustre cette tendance. Présenté comme un ambitieux complexe d’écotourisme de luxe situé entre Majunga et Nosy Be, à proximité de la baie de Moramba, Tsingy Bay promet un mariage harmonieux entre tourisme haut de gamme, développement durable et soutien aux populations locales. Écoles, dispensaires, préservation de la biodiversité et même une étonnante « allée des baobabs sous-marins » figurent parmi les arguments mis en avant par ses promoteurs.

Quand l’État déroule le tapis rouge

Sur le papier, le projet a tout pour séduire. Sur le terrain, le récit est bien différent. Selon plusieurs organisations locales, Tsingy Bay est accusé d’accaparement foncier et de privatisation progressive du littoral. Les habitants dénoncent également les conséquences potentielles d’infrastructures maritimes de grande ampleur qui pourraient affecter des zones écologiquement sensibles, des sites sacrés ainsi que les ressources naturelles de Marovazabe et de ses environs. Un membre du Réseau des Jeunes pour le Développement Durable (RJDD) de Diego Suarez (nord) affirme que des pressions auraient été exercées sur certains propriétaires fonciers : « Certains employés auraient été contraints de vendre leurs terres. Le choix était simple : vendre et conserver leur emploi ou refuser et risquer de tout perdre. »

Les tensions se sont aggravées lorsque en 2025, l’entreprise aurait pris le contrôle de l’école primaire publique de Marovazabe, remplaçant son directeur et provoquant une vive réaction des parents d’élèves. Les protestations qui ont suivi auraient donné lieu à plusieurs interventions de la gendarmerie. Une militante de l’association Femmes en Action Rurale de Madagascar (FARM) affirme que onze membres de l’association Tsinjo Lavitra (dans laquelle se sont regroupées les populations victimes) ont été arrêtés et emprisonnés. Les organisations locales exigent désormais l’arrêt des pressions et la restitution des terres contestées, selon un communiqué de la société civile daté du 24 août 2026.

Le dossier explosif des terres rares d’Ampasindava

L’autre front de contestation se situe dans la région Diana, au nord de Madagascar. Depuis la révélation, le 11 août 2026, de l’octroi d’un permis d’exploitation à Harena Rare Earths PLC, la colère gronde. Les organisations locales dénoncent une procédure menée dans une grande discrétion par le ministère des Mines, sans consultation suffisante des populations concernées.

Pourtant, les représentants des dix-huit fokontany (communautés locales) concernés avaient déjà manifesté leur opposition à travers une pétition adressée aux autorités dès février. Selon les associations environnementales, les populations refusent le projet depuis plus d’une décennie en raison des risques qu’il ferait peser sur la biodiversité exceptionnelle de la péninsule d’Ampasindava ainsi que sur leur patrimoine foncier et culturel.

Les inquiétudes sont renforcées par les conclusions de chercheurs malgaches qui évoquent la présence d’éléments radioactifs dans certains minerais de la zone. Ils soulignent également les risques liés à la gestion des déchets toxiques et à l’utilisation de technologies encore peu éprouvées dans ce contexte.

Face à ces menaces, une large coalition d’associations de la région Diana réclame l’abandon du projet. Selon elles, l’exploitation des terres rares entraînerait divers aléas : pollution des nappes phréatiques, dégradation de la qualité de l’air et des sols, affaiblissement de l’agriculture régionale, destruction d’écosystèmes sensibles et des mangroves, atteinte aux activités de pêche, affaiblissement du tourisme, conséquences négatives sur les filières vanille et cacao. Les communautés concernées contestent donc la légitimité du permis accordé à Harena Rare Earths et réclament son annulation tant qu’une étude d’impact indépendante et des consultations publiques crédibles n’auront pas été réalisées.

Washington à la manœuvre derrière les terres rares

Le rapport de forces apparaît cependant fortement déséquilibré. Si Harena Rare Earths n’appartient pas au cercle des géants mondiaux du secteur minier, l’enjeu stratégique est considérable. Le gisement d’Ampasindava est en effet considéré comme l’un des plus importants réservoirs de terres rares hors de Chine. Conscient de cet intérêt géopolitique, le gouvernement américain a décidé de soutenir le projet via la Development Finance Corporation (DFC), l’agence fédérale chargée du financement du développement.

Pour Washington, l’objectif est clair : sécuriser des approvisionnements alternatifs en métaux stratégiques indispensables aux technologies de pointe et réduire sa dépendance vis-à-vis de Pékin. Dans ce contexte, les inquiétudes des populations locales risquent de peser bien peu face aux intérêts industriels et géostratégiques.

QMM ou l’arrogance du puissant

À l’autre extrémité de l’île, dans la région Anosy, le conflit opposant les communautés rurales au géant minier QMM, filiale de Rio Tinto, illustre une autre réalité : celle d’entreprises multinationales parfois perçues comme au-dessus des lois. Depuis seize ans, des agriculteurs d’Andranokana affirment ne plus pouvoir exploiter leurs terres à la suite de l’installation d’un « seuil déversoir » lié aux activités minières de QMM.

En outre, l’existence de cet ouvrage hydraulique a causé la contamination d’environ 15 000 habitants avec de l’eau potable qui contenait du plomb et de l’uranium à des niveaux 40 à 50 fois supérieurs aux seuils de sécurité fixés par l’Organisation mondiale de la santé. Après une longue bataille judiciaire, la justice malgache a donné raison à la population. Le 18 février 2026, la société a été condamnée à verser 9,9 milliards d’ariary de dommages et intérêts, avec exécution provisoire à hauteur de 50 %. Mais malgré la confirmation de cette décision par la Cour suprême le 4 août 2026 et un commandement de payer signifié quelques jours plus tard, l’entreprise refuserait toujours de s’exécuter et elle a affirmé son intention de demander l’annulation de la décision de justice. La médiation organisée n’a pas permis de trouver des solutions, ce qui a conduit la population à durcir les manifestations publiques. Par la suite, le 27 août dernier, Rio Tinto QMM a publié un communiqué officiel annonçant la suspension de ses opérations dans certains sites en raison des blocages de la route d’accès.

Pour les habitants concernés, la situation est devenue le symbole d’une justice à deux vitesses : celle qui s’impose aux citoyens ordinaires et celle qui peine à contraindre les grands groupes internationaux.

Un pouvoir de transition sous pression

Ces différents conflits révèlent une fracture grandissante entre la promesse de développement portée par les investisseurs étrangers et les attentes des populations locales. Près d’un an après les bouleversements politiques de septembre 2025, nombre de Malgaches constatent que les problèmes structurels liés à la gouvernance foncière, à la protection de l’environnement et à la redistribution des richesses demeurent entiers. Dans un contexte marqué par le recul de l’influence française, la perte de crédibilité des États-Unis auprès d’une partie de l’opinion publique et l’arrivée de nouveaux acteurs internationaux désireux d’accéder aux ressources de l’île, Madagascar se trouve plus que jamais au cœur des rivalités géopolitiques.

Reste une question que les communautés affectées posent avec insistance : qui profitera réellement des immenses richesses naturelles du pays ? Les investisseurs étrangers, les puissances qui les soutiennent ou les populations qui vivent sur ces terres depuis des générations ?