La vie du chef incontesté d’Al-Qaïda au Sahel nous entraîne dans les convulsions du Sahara depuis les indépendances. En ce sens, c’est une saga du Mali mais plus largement de la région et du grand jeu mondial pendant plus de soixante ans. Mais Iyad ag Ghali est aussi d’abord et, peut-être même surtout, un Touareg surgi sur les roches noires de l’Adrar des Ifoghas (la pointe septentrionale du Sahel), qui a consacré son existence à garder le contrôle de cet espace hostile rythmé par le bruit des armes. Il faut se plonger dans cette histoire pour comprendre les dynamiques d’aujourd’hui.
Par Nathalie Prévost
Lorsque naît Iyad ag Ghali, le nord du Mali vit sous la paix française, après une conquête coloniale, à l’orée du siècle précédent, qui a redistribué les chefferies et les équilibres du pouvoir. Cette naissance se situe entre 1954 et 1957 (difficile de le préciser faute d’état-civil fiable). La Cour pénale internationale, dans le mandat d’arrêt contre lui lancé il y a près de dix ans, en 2017, lui prête sobrement « la soixantaine ».
Le lieu, Abeibara, et la famille, eux, ne sont pas discutés. L’enfant appartient au clan Iriaken, les compagnons de Reik, un chef venu de l’Aïr, au nord du Niger actuel, dans la tradition orale. Les Iriaken sont une composante de la tribu noble, guerrière et maraboutique, des Ifoghas, à laquelle ils ont donné son premier chef (amghar) : Si Aghmar ag Melk. Les Ifoghas dirigent, depuis la migration progressive vers le sud des puissants Illoumeden à partir de la fin du XVIIe siècle, le massif volcanique et sa population d’éleveurs, surtout touaregs et plus rarement maures.
Des populations anciennes et turbulentes
Des peintures rupestres attestent d’une très ancienne occupation humaine des lieux et quatre mosquées du XVe et du XVIe siècle d’un Islam d’inspiration soufie. Des auteurs mentionnent des Ifuraces dans la Tripolitaine du VIe siècle, combattant contre les Byzantins à la tête d’une coalition de Berbères. Selon la tradition orale, l’ancêtre fondateur des Ifoghas, Aïtta, venu mourir dans les roches noires, serait d’origine chérifienne (voir « Ifoghas », D. Badi, Encyclopédie berbère, 2001).
Le monde saharien est belliqueux. Les tribus guerrières maures koutas multiplient rezzous et pillages jusqu’aux premières années du XXe siècle. Les Ifoghas, longtemps protégés contre la menace maure Reguibat de l’ouest par leurs voisins du nord et du sud, ont acquis, à la fin du XIXe siècle, avec la France, des armes à feu qui leur permettent enfin d’asseoir un pouvoir jusque là fragile. Il est probable, écrit D. Badi, qu’ils aient « préféré ne pas s’affronter aux Français » précisément pour acquérir ces armes. « Il apparaît que les Ifoghas, en tant que groupe dominant, n’ont commencé à émerger qu’à partir du moment où les Illoumeden sont partis de l’Adrar. Mais leur pouvoir n’a été effectif sur l’ensemble de la région qu’à partir de l’époque où les Illoumeden se sont totalement éclipsés, après leur défaite face aux Français», en 1917.
Les deux grands protecteurs des Ifoghas étant neutralisés lors de la conquête coloniale (après la reddition de l’amenokal de la tribu du Hoggar, au nord, et la défaite des Illoumeden, au sud), les Ifoghas préfèrent se soumettre à la France. Dans la convention de Bourem du 15 septembre 1907, la tribu des Ifoghas de l’Adrar « est déclarée officiellement indépendante de toute autre tribu et rattachée à l’annexe de Bourem ». S’ouvre alors, pour les Ifoghas, une ère d’indépendance, de prospérité et de paix, dans laquelle naît Iyad ag Ghali.
Un grand-père goumier et un père guide interprète
Le père d’Iyad, Ghali, est un homme grand et mince. Il est le fils de Babakar, un goumier de l’infanterie légère, unité supplétive de l’armée d’Afrique constituée par la France. Ghali n’est pas militaire. Mais, comme son père avant lui, il fait le guide et l’interprète pour l’armée en place : les Français, jusqu’à l’indépendance, puis les Maliens. En 1958, la fédération de l’Afrique occidentale française est devenue la République soudanaise au sein de la Communauté française. Et deux ans plus tard, le 22 septembre 1960, le Mali proclame son indépendance après l’éclatement de l’éphémère fédération formée avec le Sénégal en juin.
La première rébellion, en 1963, vient bouleverser la vie du petit garçon. Elle se noue dans le nouveau Mali indépendant dirigé par le socialiste Modibo Keïta. Trente-cinq chefs se révoltent contre le nouveau régime et surtout contre leur fusion dans l’ensemble malien dominé par le sud. La noblesse ifoghas, installée au pouvoir par les occupants français, est alors divisée : l’amenokal de Kidal, Intallah ag Attaher, intronisé en 1962, est loyaliste mais son frère Zeid ag Attaher est le chef de la rébellion.
(Photo J. Clauzel).
Ghali périt en 1963, dans ce contexte, lors d’échanges de tirs entre un petit groupe de soldats maliens qu’il devançait dans la montagne de Tidjim et les rebelles qu’ils pourchassaient vers le nord, après le vol du troupeau de chameaux de réserve du Doum de Kidal. C’est une balle de Mauser tirée par Sidalamin Aghichek, un Idnan habile au tir embusqué, qui l’emporta. Selon un ex-camarade d’Iyad, son père Ghali fut tué « dans la confusion, pris à tort pour l’homme qui se tenait à ses côtés, le chef de la mission, un kel Ansar de Tombouctou qui dirigeait alors la gendarmerie de Tarkint et qui s’appelait Zoubeilba. » Cet événement, affirme la même source, est à l’origine d’une «petite rivalité entre les Ifoghas et les Idnans ».
« Petite », car si Sidalamin est le chef militaire de la nouvelle rébellion, son chef politique est, lui, un Ifoghas et pas n’importe qui, on vient de le dire : Zeid ag Attaher, le frère de l’amenokal. Zeid ag Attaher purgera 17 ans de prison à Bamako avant d’être libéré, longtemps après les événements qui éclaboussèrent de sang l’indépendance du Mali dans l’extrême-nord du pays
Une mort diversement interprétée
Pierre Boilley, qui fut le scribe et le plus célèbre historien des Touaregs de l’Adrar avant la crise de 2012, dans sa somme Les Touaregs Kel Adagh, Dépendances et révoltes, du Soudan français au Mali contemporain (Karthala, avril 2012), raconte aussi cet épisode. Des divergences portent sur le camp auquel appartenait Ghali. « Les versions diffèrent quant au statut de l’homme qui fut tué pendant cet épisode. (…) Ghali faisait, ce jour-là, partie des gendarmes de Zulbeiba et les guidait mais certains affirment que c’était contre son gré. »
Eglass ag Ouffene, un détracteur Idnan d’ag Ghali, auteur d’un pamphlet intitulé Iyad ag Ghaly, un traître au cœur du Sahel (L’Harmattan, 2025), y voit, lui, un événement annonciateur de la « trahison » ultérieure de la cause azawadienne : « La trahison de Iyad à la révolution touarègue est interprétée par certains comme une revanche à la suite de la mort de son père. »
Il faut dire que les rivalités tribales du monde touareg, notamment dans l’extrême-nord, ont eu raison successivement de la résistance à la colonisation, puis de l’espoir vite déçu que le Sahara nomade pouvait évoluer séparément du Mali indépendant, comme l’avait fait croire la création, avortée, d’un espace saharien indépendant sous tutelle française, l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS, collectivité territoriale créée par la France en 1957), balayée par les indépendances en 1963. La proximité de la chefferie de Kidal avec le colon a été impuissante devant l’inéluctabilité de l’indépendance du Soudan français. Les chefs de la première rébellion, publiquement humiliés et châtiés, en feront la cuisante expérience. Les combattants survivants eux, se réfugieront en Algérie, où ils vont ruminer leur vengeance. Il n’y a plus de place pour eux dans le Mali de Modibo Keita.
En héritage…
On ne s’égarera pas ici dans le récit détaillé de la première rébellion et de sa répression très dure, qui a laissé de très amers souvenirs dans l’Adrar des Ifoghas. Les forces maliennes, écrit Boilley, recoururent à la tactique classique de la terre brûlée : le nord fut décrété zone interdite, toute personne trouvée entre la frontière algérienne et Kidal pouvant, à ce titre, être exécutée en tant que rebelle, les puits furent empoisonnés et le bétail abattu. On retiendra de cet événement, surtout, qu’il mit au devant des révoltes touarègues les acteurs de l’Adrar. « La révolte de 1964 fut ainsi le fait d’une minorité de Kel-Adagh, isolés eux-mêmes au sein des autres Touaregs. Elle révèle les fractures visibles à la décolonisation, qui se croisent ou se superposent dans une société qui n’est plus solidaire », estime Pierre Boilley. Cet isolement interne, poursuit l’historien, « se doubla d’un isolement externe », car aucun partenaire, voisin ni opinion publique étrangère ne vint au secours des rebelles.
Iyag ag Ghali aurait pu s’inscrire dans la continuité de l’histoire de ses parents « loyalistes », proches de la notabilité Ifoghas, elle-même alors loyale aux colons. Mais la vie en décida autrement. De cet héritage, toutefois, il reçut l’école. Scolarisé à Abeibara et Boghassa jusqu’à la fin de l’école primaire, il a pu s’imposer par la suite, en partie grâce à son éducation, sur beaucoup de ses camarades fils de chameliers illettrés.
Il faudra un deuxième cataclysme pour lancer Iyad sur la route de l’aventure, avec beaucoup de jeunes hommes de sa génération : la sécheresse. « Moins de dix ans après la révolte, une terrible série de sécheresses s’abattit sur le nord du Mali. Le cheptel, péniblement en voie de reconstitution, prit de plein fouet cette nouvelle épreuve. De nouveau, des milliers de bêtes mouraient, entraînant leurs propriétaires dans un immense mouvement de panique vers le sud et vers le nord. Dès lors, plus rien ne fut comme avant » (Pierre Boilley, ibid.)
La sécheresse de 1973-1974 décime les troupeaux, affame les populations et laisse les survivants dépourvus de tout moyen de subsistance. La société féodale du nord vole en éclats. Iyad, comme beaucoup d’autres, part à l’étranger. Cet exil des jeunes de la région, écrit encore Boilley, s’était amorcé après 1964.
Dix ans plus tard, les premiers nomades de l’Adrar échoués en Algérie à Bordj Moktar, Tinawaten, In Guezzam, Reggane, Ouargla accueillirent leurs jeunes frères bergers désormais sans cheptel. Iyad est pris sous leur aile par des survivants de la rébellion de 1963 proches de son père, notamment Youssouf ag Icheick. Le jeune homme n’a pas encore vingt ans et il s’initie à l’histoire des Touaregs dans un puissant vent de modernité et de révolte, nourri par le sentiment d’injustice. « Des courants de migration du travail se dessinèrent alors, où se retrouvaient les Touaregs de toutes les régions nomades. Une mentalité nouvelle naissait chez les Ishumar, terreau fertile de l’organisation politique de révoltes futures.» (Boilley, ibid.) Les Ishumar, leurs guitares, leur blues touareg et leur port farouche de tignasses emmêlées, tiraient leur nom de la racine shimmir (résistance).
À suivre (2/5) : à l’école des camps d’entraînement libyens.
