Succès Masra, à peine gracié, rallie le pouvoir tchadien

18/08/2026 – La rédaction de Mondafrique

Gracié le 14 août par le président Mahamat Idriss Déby Itno après 455 jours de détention, Succès Masra a retrouvé la liberté dans la nuit du 14 au 15 août. Sur le « Balcon de l’espoir », au siège de son parti à N’Djamena, l’ancien Premier ministre a multiplié les mots de gratitude envers le chef de l’État.

Par la rédaction de Mondafrique

La condamnation

Le 14 mai 2025, à Mandakao, dans le sud-ouest du Tchad, un conflit intercommunautaire entre éleveurs et agriculteurs faisait 42 morts, majoritairement des femmes et des enfants. La justice a accusé Succès Masra d’avoir incité à ces violences via un message audio diffusé en langue ngambay. Jugé coupable de « diffusion de messages racistes et xénophobes », d’«association de malfaiteurs » et de « complicité de meurtre », il a été condamné le 9 août 2025 à 20 ans de prison ferme et un milliard de francs CFA d’amende, verdict confirmé en dernier ressort par la Cour suprême en mai 2026. Trois mois plus tard, le président tchadien vient de libérer le patron des Transformateurs par une grâce présidentielle.

Le pardon chevillé au corps

« Si aujourd’hui je suis libre pour vous servir, c’est une grâce. Nous devons rendre grâce à Dieu », a lancé Masra dès sa sortie, avant de saluer un président qui « aurait pu fermer son cœur » et le laisser croupir en prison, mais qui a choisi, « en toute souveraineté », de le libérer « parce qu’il sait que sa place est ici, parmi ses partisans ». Sans renoncer à clamer son innocence dans l’affaire de Mandakao, l’ex-chef du gouvernement a surtout tendu la main : « Nous avons besoin de pardon, d’unité et de paix […] Avec un cœur ouvert, nous pardonnons à tous ceux qui nous ont fait du tort. Un opposant politique n’est pas un ennemi. »

Si huit leaders de l’opposition ont été graciés en même temps que lui, le patron des Transformateurs n’a fait aucune allusion aux autres accusés dans son dossier qui, eux, n’ont pas été inclus dans le geste présidentiel. Il a même profité de l’occasion pour lancer une offre de service au chef de l’État : « Nous sommes disponibles dès demain matin […] Nous sommes prêts à travailler avec le Président de la République. » À entendre ce discours de réconciliation quasi absolue, il ne serait pas étonnant que Succès Masra retrouve, tôt ou tard, le chemin de la Primature.

Un scénario déjà vu

Ce ne serait pas surprenant, car il y a déjà eu un précédent. Le 20 octobre 2022, la répression des manifestations contre la prolongation de la transition militaire – surnommée le « jeudi noir » – avait fait une cinquantaine de morts selon le bilan officiel, plusieurs centaines selon l’opposition et des ONG. Masra, alors fer de lance de la contestation, avait dû fuir le pays, trouvant refuge au Cameroun puis aux États-Unis pendant près d’un an, sous le coup d’un mandat d’arrêt international.

Fin octobre 2023, un accord de réconciliation signé à Kinshasa sous la médiation de Félix Tshisekedi lui avait ouvert la voie du retour, effectif le 3 novembre 2023. Après avoir soutenu le « oui » au référendum constitutionnel de décembre, il avait été nommé Premier ministre le 1er janvier 2024, en lieu et place de Saleh Kebzabo, un retour triomphal, quinze mois à peine après avoir fui le pouvoir en exil.

La France et le Soudan en toile de fond

Les ressorts de la clémence présidentielle ont plusieurs explications. D’une part, Paris n’a jamais caché sa sympathie pour Succès Masra. Le retour discret de militaires français au Tchad ces dernières semaines n’est sans doute pas étranger à sa libération. Mais c’est surtout la tournure de la guerre au Soudan qui semble peser sur les calculs de N’Djamena : les avancées de l’armée soudanaise face aux Forces de soutien rapide du général Hemedti – que Mahamat Déby soutient grâce aux largesses des Émirats arabes unis, alliés des FSR – placent le pouvoir tchadien dans une position très inconfortable.

Il était donc urgent, pour lui, d’apaiser un front intérieur de plus en plus agité. En effet, depuis plusieurs semaines, des évêques, des organisations de la société civile ainsi que la plateforme de l’opposition appelaient à la libération des « prisonniers politiques ». Depuis le 14 août, les dossiers les plus médiatisés de l’opposition ont été clos par la clémence du président. Par cette décision, le chef de l’État tchadien a sans doute gagné du temps. Pas certain, pour autant, que le climat politique reste apaisé longtemps.