Mondafrique a été informé de l’une possible prochaine libération du puissant homme d’affaires malgache Maminiaina Ravatomanga, dit Mamy. Un tremblement de terre et une menace pour la refondation en cours à Madagascar.
Par Paolo Vieira
Lorsqu’il arrive sur l’île Maurice par un jet privé dans la nuit du 11 au 12 octobre 2025, à la veille de la fuite du président Andry Rajoelina à bord d’un avion français, le magnat est en possession de centaines de millions de dollars américains (plus de sept milliards de roupies) à travers un réseau de sociétés off-shore aux Seychelles, à Maurice et ailleurs. Visé par une enquête de la Financial Crimes Commission (FCC) mauricienne, qui a gelé 180 millions de dollars lui appartenant dans deux banques de la place, il est incarcéré depuis le 25 octobre de l’année dernière à la prison de haute sécurité de Melrose.
Audience à risque
Dans l’océan Indien, c’est actuellement l’hiver austral et l’archipel des Mascareignes est à l’abri des vagues de chaleur qui frappent l’Europe. Mamy devrait être libéré sous caution lors d’une audience fixée les 17 et 18 août. À Madagascar, la nouvelle nourrit les spéculations sur les potentielles manœuvres de déstabilisation contre le président Randrianirina et des rétorsions possibles contre la ministre de la Justice qui a instruit le dossier de la plainte de son pays contre Maminiaina Ravatomanga. Paris est soupçonné, de son côté, de vouloir rétablir son protégé Andry Rajoelina à travers les officiers de coopération présents sur la Grande Île. La sécurité des deux hommes forts du régime malgache, le chef de l’État et le président de l’Assemblée nationale est, elle, garantie par un contingent militaire russe.
Le contexte a son importance, mais face au droit, ce sera avant tout les plaidoiries des avocats du milliardaire qui pèseront. Mamy a d’abord tapé haut et fort en adressant en mai dernier un recours à la Cour Suprême de Maurice. Devant le refus de la haute juridiction, l’homme d’affaires voulait saisir le Conseil privé du roi à Londres, juridiction finale d’appel pour certaines affaires mauriciennes. Il contestait la décision de la Cour suprême refusant de lui accorder une libération sous caution. Finalement, les avocats de Mamy ont retiré leur brûlot et ils se sont tournés de nouveau vers les protagonistes locaux : le Directeur des poursuites publiques et la Commission contre les crimes financiers (FCC). La bataille judiciaire va désormais se poursuivre uniquement devant les juridictions mauriciennes. La FCC a finalement accepté que soit examinée une nouvelle demande de libération en août.
Cacophonie dans l’accusation
Mamy, protecteur d’Andry Rajoelina, l’ex-Président déchu de sa nationalité malgache, peut avancer que, depuis sept mois, l’instance de régulation du hub financier mauricien n’a pas établi de plaintes formelles à son encontre. Il pourrait donc, en attendant que le dossier soit complété et clôturé, jouir d’un élargissement contre le versement d’une caution. C’est la demande qui a été formée par son équipe de juristes devant la Bail and Remand Court. Cependant la FCC, qui est la plaignante dans le procès, s’oppose à cette remise en liberté.
Les poursuites et les mandats d’arrêt internationaux contre Mamy relèvent de trois juridictions au moins : Maurice, Madagascar et la France. Chacun de ces pays ne souhaitant pas, pour des raisons spécifiques, un déballage complet du système Ravatomanga, leurs actions sont désordonnées et sans ligne politique directrice revendiquée.
Ainsi, la ministre de la justice de Madagascar Fanirisoa Ernaivo, s’est étonnée fin février 2026, lors d’une réception de la presse mauricienne à l’ambassade de Madagascar, de l’absence de suites données à plusieurs dossiers d’évasion fiscale transmis par son pays impliquant Mamy Ravatomanga. La ministre avait indiqué que des soupçons de blanchiment en bande organisée et de fraude fiscale avaient été formulés par son pays dès 2018 contre l’homme d’affaires dans le cadre de flux financiers transfrontaliers. Elle a soutenu que les autorités mauriciennes n’avaient pas pleinement collaboré lors de cette première phase d’enquête internationale, ce qui aurait compliqué le travail des magistrats français.
Les investigations mauriciennes concernent aussi « des acquisitions immobilières en Europe, notamment en France, réalisées via des sociétés interposées. » « Ces opérations auraient été structurées à travers des montages financiers complexes impliquant des sociétés civiles immobilières et des entités offshore ». Un bon moyen pour la place financière offshore de Maurice de mouiller le savoir-faire français en matière de dissimulation fiscale et les pratiques néfastes du Rocher de Monaco.
Un écheveau inextricable
Mais ces séries d’accusations, distinctes, successives et fragmentaires, peuvent être facilement contestées par les avocats expérimentés du réseau Ravatomanga. Elles brouillent le tableau clair de la fuite organisée des capitaux par des confusions spécieuses entre fraude fiscale, anti-blanchiment, irrégularités dans les marchés publics, détournement, prise d’intérêts, etc. Résultat : Ravatomanga n’est accusé pour l’instant d’aucun crime devant aucune juridiction.
De plus, l’homme d’affaires est aussi le consul honoraire de la Côte d’Ivoire et de la Serbie. Ses intérêts en Côte d’Ivoire, en liaison avec le milliardaire Bernard Koné Dossongui, sont considérables. Pour compliquer encore cet écheveau, Eurojust, une instance européenne, s’est invitée au dossier sans véritable accord malgache. Eurojust aide les pays membres de l’UE à combattre le terrorisme et les formes graves de criminalité organisée en offrant un certain nombre de services, notamment la coordination des enquêtes et des poursuites se déroulant dans au moins deux pays; l’aide à la résolution des conflits de juridiction; la facilitation de l’élaboration et de la mise en œuvre des instruments juridiques de l’UE, comme les mandats d’arrêt européens, les décisions d’enquête européenne et les décisions/certificats de gel et de confiscation.
Trouver un point de chute
Rien de tout cela ne fonctionne réellement, sinon pour les experts d’Eurojust qui enchaînent ainsi les voyages à Tananarive et à Port-Louis. Le parquet national financier français (PNF) a envoyé une mission à Port-Louis début juillet sans que la poursuite de la procédure du coté français n’ait progressé d’un pouce. D’ailleurs, en 2019, les tribunaux français ont levé toute opposition aux acquisitions d’immeubles de Mamy à Paris et à Levallois. Le PNF réclamait alors une entraide judiciaire auprès des autorités malgaches suite à l’ouverture d’une enquête sur l’achat, en 2011, en France, de biens immobiliers pour une somme dépassant les 4,5 millions d’euros. Une partie de ces acquisitions avaient été réalisées dans le fief des époux Balkany, à Levallois-Perret. En mai 2018, l’hebdomadaire L’Express expliquait que «les premières investigations menées par l’Office central de répression de la grande délinquance financière » avaient mis au jour « un montage particulièrement compliqué, qui mêle sociétés civiles immobilières françaises, offshore mauriciennes et comptes bancaires exotiques, notamment monégasques».
Protégés du président Macron
Rajoelina et son mentor Ravatomanga sont considérés comme des amis du président Macron qui s’est d’ailleurs chargé de faire exfiltrer le président déchu. Dans l’entourage des conseillers d’Emmanuel Macron, certains extrapolent sur un retour glorieux de Ravatomanga comme un « Donald Trump de l’Océan Indien ». Toute la machine de communication de Rajoelina à Paris, où s’agitent des groupies du président Macron ainsi que les avocats français de Mamy, sont prêts à relayer le discours de la réhabilitation de l’agneau chargé des péchés du monde.
On en est, d’ailleurs, dans les milieux judiciaires mauriciens, à se poser la question du lieu de résidence du malgache, surnommé jadis « le vice-roi ». Ses propriétés mauriciennes sont-elles une garantie de sa réelle présence dans l’île ? Appelé à témoigner, un enquêteur de la FCC a expliqué que les vérifications effectuées auprès du propriétaire d’une maison à Belle-Vue-Harel avaient révélé que le contrat de location de cette résidence expirait le 26 août prochain. Cet élément revêt une importance particulière puisque, dans son arrêt du 26 mai, la Cour suprême a notamment retenu l’absence de lieu permanent de résidence parmi les motifs justifiant le maintien en détention de Mamy Ravatomanga.
La défense affirme toutefois que cette question est désormais réglée. Lors du contre-interrogatoire, Mᵉ Kushal Lobine a confronté l’enquêteur à une lettre expédiée en recommandé à la FCC le 29 juin, l’informant que le bail de la maison de Belle-Vue-Harel avait été renouvelé jusqu’au 26 août 2028. Selon l’avocat, cette correspondance était accompagnée d’un affidavit du propriétaire confirmant non seulement la prolongation du contrat, mais aussi son accord pour que la fille de Mamy Ravatomanga héberge son père dans cette résidence. Ce point semble donc ouvrir une voie à la libération de Mamy.
Contrer Moscou ?
L’extradition du magnat à Madagascar n’est pas d’actualité et elle serait plutôt embarrassante. Mamy reste très influent grâce à ses considérables ressources financières et politiques dans l’île. Amarante International, société française de sécurité créée en 2007, est associée aux activités de sécurité de son groupe. Une large conjoncture semble se dessiner en faveur de la libération du milliardaire corrompu ami de la France.
Madagascar vient, ainsi, de se voir refuser un programme financier du Fonds monétaire international (FMI). Cette décision ne peut être prise sans un accord au moins tacite de l’administrateur français au FMI. De plus, la côte parisienne du président Randrianirina s’est effondrée encore davantage avec la validation par la Haute Cour Constitutionnelle du retour à l’État malgache de toutes les emprises foncières appropriées par les Français avant 1960. Cela vaut aussi pour les Îles éparses, les prunelles des ambitions présidentielles françaises dans l’océan Indien où les forces navales russes surpassent largement les maigres éléments militaires tricolores. François Misser, dans son livre South World, explore la configuration de la nouvelle frontière océanique que la Russie a imposé à l’Occident après le renversement du président Rajoelina. Les éléments aériens et terrestres russes basés à Ivato, à Madagascar, pourraient également gêner les États-Unis qui utilisent l’île de Diego Garcia, propriété reconnue de l’État de Maurice, pour bombarder l’Iran sans relâche.
