Au moment où les incertitudes sur l’état de santé de Kais Saïed ouvrent la question de la succession, les formations politiques apparaissent particulièrement affaiblies. Elles sont doublement sinistrées, éviscérées par la répression systématique depuis février 2023, mais aussi comptables des échecs de la décennie de transition démocratique, déconsidérées dans une grande partie de l’opinion, divisées et incapables de mobiliser. Même si demain le jeu politique devait redevenir fluide et ouvert, il n’est pas certain qu’elles seraient en mesure proposer une alternative.
Selim Jaziri
Le champ politique tel que l’a saisi l’instauration de la démocratie en 2011 n’est pas sorti indemne de la double épreuve des urnes et de l’exercice du pouvoir. Le RCD, le parti du pouvoir déchu le janvier, dissous dès le mois de mars 2011, était davantage qu’un parti. Certes, il incarnait une histoire, celle du mouvement national destourien, et une conception de la société, tournée vers une forme de « modernité » – centralité de l’État, sécularisation du droit, exécutif fort… Mais ses vocations n’étaient pas celles d’un parti dans le cadre d’une démocratie pluraliste : outil de sélection des cadres, structures de mobilisation au service du pouvoir, intermédiaire entre la population et l’administration – c’est-à-dire concrètement, arbitre de la distribution clientéliste –, outil de quadrillage et de surveillance de la société. Sa disparition laissait un vide mais, en théorie, le jeu démocratique a rendu toutes ces fonctions caduques.
Le paysage partisan post-révolution s’est complètement éclaté, au point qu’il est difficile d’être exhaustif, mais on peut dégager quelques grandes lignes.
La disparition de la gauche
Les premières victimes de l’entrée dans l’ère démocratique sont les différentes composantes de la gauche. Le Parti communiste des ouvriers tunisiens (le PCOT) a fourni bon nombre de militants et d’intellectuels à l’opposition contre la dictature. À commencer par l’épouse de son dirigeant, Hamma Hammami, Radhia Nasraoui, qui a été l’une des militantes contre la torture sous le régime de Ben Ali les plus déterminées. Mais lors de l’élection de la Constituante, il ne rassemble que 63 000 voix, 1,5 %, et n’obtient que trois sièges. Même s’il double son score en 2014, fait disparaître l’étiquette « communiste » de son nom pour en gommer la connotation anti-religieuse, et devient le Parti des Travailleurs, même s’il s’allie avec les frères ennemis du Watad, nationaliste arabe (le parti de Chokri Belaïd, assassiné en février 2013) pour former le Front populaire, il ne parvient pas à sortir de la marginalité et disparaît totalement de l’Assemblée élue en 2019.
Le parti Ettajdid, héritier du Parti communiste tunisien, qui a renoncé à son référent marxiste et accepté de jouer le jeu de la « démocratie consensuelle » de Ben Ali, se présente en 2011 sous l’étiquette d’Al Qotb (le pôle), puis devient Al Massar (la voie). Il s’avère n’être finalement que le parti d’une bourgeoisie libérale et radicalement anti-islamiste. Son score en 2011 lui vaut d’être cruellement surnommé par les militants d’Ennahdha « zéro virgule ».
Ettakatol (de son vrai nom le Front démocratique pour le travail et les libertés), parti d’opposition légal sous Ben Ali, membre de l’Internationale socialiste, dirigé par une personnalité respectée, Mustapha Ben Jaafar, acceptera en 2011 l’alliance avec Ennahdha pour constituer un front démocratique. Un choix qui lui coûte une partie de son électorat. Ettakatol restera un parti de cadres (diplomates, hauts fonctionnaires, banquiers…) lui assurant une présence dans l’entourage du pouvoir (dont Elyes Fakhfakh, à la tête du gouvernement de janvier à juillet 2020), mais il n’a plus aucun poids électoral.
Le PDP d’Ahmed Nejib Chebbi, devenu Joumhouri en 2012, n’a guère mieux résisté. Attendu comme la principale force démocratique après la révolution, il n’obtiendra que 160 000 voix (3,9 %) et 16 élus à la Constituante en 2011, et un seul siège en 2014.
Autre parti historique, le Congrès pour la République (le CPR), formé autour de Moncef Marzouki, attire à lui lors des élections de 2011, une part significative des jeunes révolutionnaires, au point de devenir la deuxième force (loin) derrière Ennahdha, avec 350 000 voix (8,7 %) et d’amener ainsi son leader à être choisi comme Président de la République durant la période constituante. Mais de tensions internes en scissions, le CPR s’effondre à 2,7 % des voix (73 000) en 2014, même si Moncef Marzouki parvient au 2ème tour de la présidentielle face à Caïd Essebsi, et obtient 44 %.
Le Courant démocratique, sur une ligne social-démocrate et anticorruption, né d’une scission du CPR, rejoint par des dissidents du PDP, est un des rares partis émergents après 2011. Il parviendra même à se hisser parmi les quatre principales forces politiques lors des élections de 2019. En s’alliant avec les nationalistes arabes du Mouvement du peuple, il parvient à constituer le deuxième groupe parlementaire derrière Ennahdha. Les deux partis partagent le rejet de l’immobilisme de la législature précédente et l’aspiration à des réformes sociales, mais c’est une alliance de circonstance tant la ligne idéologique du Mouvement du peuple (radicalement anti-islamiste et regardant davantage vers la Syrie de Hafedh el Assad que vers les démocraties libérales) est éloignée de celle du Courant démocratique.
Ennahdha « makhzenisé »
Ennahdha est le seul véritable parti de masse, indispensable à la solidité d’un régime parlementaire : une identité forte, un référent clair, une base sociale large, une structure qui constitue à la fois un lieu d’engagement et un cadre de sociabilité… Au lendemain de sa victoire aux élections d’octobre 2011 (avec près de 1,5 millions de voix), il a même été tenté, sous la pression des citoyens, de se couler dans le moule du RCD avant que la réalité du pluralisme ne change les règles du jeu.
Plus qu’un parti, c’est aussi une communauté, soudée par une expérience traumatique partagée (même si elle a pris des formes diverses : l’exil ou la prison et la torture). Cette expérience est une force de cohésion intérieure, mais elle a instauré une méfiance, un ressentiment, voire une paranoïa à l’égard des autres forces politiques qui n’ont pas aidé à l’ouverture et au renouvellement du parti. Pour beaucoup de militants, la fin de la dictature a surtout sonné l’heure de la revanche. Des milliers de familles de nahdhaouis dont les vies avaient été brisées par trente ans de répression, attendaient des compensations financières, ce qui a nourri dans le reste de l’opinion l’impression qu’Ennahdha se payait sur la bête au détriment de l’État et des Tunisiens.
Associé aux responsabilités gouvernementales depuis 2011 (en minorité entre 2015 et 2020), Ennahdha s’est « makhzenisé », il est devenu une part intégrante du système, et donc tenu pour co-responsable du bilan de la décennie. Pour autant, cruel paradoxe, il n’a jamais vraiment réussi à se débarrasser du stigmate de l’ennemi intérieur, exogène à la « tunisianité », construit pendant 40 ans par le pouvoir et relayé par une bonne partie de l’intelligentsia, des milieux d’affaires et des médias, sans parler bien sûr de l’administration et des milieux sécuritaires.
Même si le parti est resté l’un des deux principales forces politiques, son électorat n’a cessé de fondre pour se replier sur son noyau militant : 1,5 million de voix en 2011, 950 000 aux législatives de 2014, 560 000 à celles de 2019.
La création de la Coalition de la dignité (Al Karama) en vue des élections de 2019 par des jeunes islamistes radicaux du Sud, a capté une partie des déçus du parti tout en les maintenant dans l’orbite d’Ennahdha.
Déliquescence des destouriens
Dès 2012, Nidaa Tounes a occupé le vide laissé par la disparition du RCD, en actualisant la sensibilité destourienne aux nouvelles règles du jeu démocratique. C’était malgré tout une alchimie instable : d’un côté, il recyclait en catimini les réseaux orphelins du RCD, de l’autre, il ralliait une partie de la gauche anti-islamiste, gênée aux entournures par cette cohabitation.
Mais il est devenu un véritable panier de crabes d’ambitions rivales. Le fils spirituel, Youssef Chahed, à peine nommé par Béji Caïd Essebsi, Chef du gouvernement en 2016, à 39 ans, plantait un poignard dans le dos du patriarche, et s’alliait avec Ennahdha pour voler de ses propres ailes dans un nouveau parti, Tahya Tounes, faute d’avoir pu prendre le contrôle de Nidaa Tounes. C’est que le fils légitime, Hafedh Caïd Essebsi, sans talent politique mais poussé par sa mère, entendait bien hériter du parti qui n’a pas survécu à ces querelles intestines. Des dissidences de Nidaa Tounes, plusieurs avatars sont apparus pour représenter l’aile libérale et « moderniste » : Al Badil (l’alternative) de Mehdi Jomaa (Chef du gouvernement en 2014), Machrouh Tounes (Projet Tunisie) de Mohsen Marzouk (prématurément auto-investi dauphin de Béji Caïd Essebsi avant d’entrer en disgrâce dès novembre 2015). Autant de petites écuries construites pour porter l’ambition d’une personne qui n’attiraient qu’une poignée d’opportunistes.
En vue des élections de 2019, Nabil Karoui, magnat de la communication, patron de la chaîne Nessma TV, a récupéré les ruines de Nidaa Tounes pour construire un nouveau parti, Qalb Tounes (Le cœur de Tunisie), sur un clientélisme sans vergogne, des opérations caritatives dans les zones rurales pauvres médiatisées par sa propre chaîne. Il concentrait à lui seul toutes les tares attribuées à la classe politique : l’opportunisme, l’affairisme, l’absence de projet politique, le racolage électoral…
Au nom du consensus
C’est pourtant avec Qalb Tounes (et la coalition Al Karama) qu’Ennahdha a formé une alliance, au nom du « consensus », après l’élection de Kais Saïed, pour porter Rached Ghannouchi à la présidence de l’Assemblée et faire tomber le gouvernement d’Elyes Fakhfakh, en juillet 2020.
En 2013, l’entente entre Rached Ghannouchi (le président d’Ennahdha) et Béji Caïd Essebsi avait permis de neutraliser le conflit idéologique le plus virulent des dernières décennies et de poursuivre la transition démocratique. Un geste à la hauteur de la responsabilité historique des acteurs. Dans sa version de 2020, ce « consensus » n’était plus qu’une coalition cynique de reniements : durant toute la campagne, les deux partis s’étaient qualifiés respectivement de « parti de la corruption » (Qalb Tounes) ou de « parti terroriste » (Ennahdha), jurant devant Dieu et le peuple que jamais ils ne feraient alliance. En s’alliant pour tenter de priver Kais Saïed de soutien parlementaire, ils achevaient de ruiner la valeur de la parole politique.
Le Parti destourien libre, dirigé depuis 2016 par Abir Moussi, un pur produit d’un RCD, assumait pleinement cet héritage (jusqu’au logo du parti), dans sa version policière et viscéralement anti-islamiste. Il a capitalisé sur la déliquescence de l’État et les frustrations des « modernistes » à l’encontre des indulgences de Nidaa Tounes pour Ennahdha. Avec 6,7 % des voix aux législatives de 2019, il est entré au Parlement où Abir Moussi a consacré toute son énergie à faire obstruction à l’activité du Parlement tant que Rached Ghannouchi en assurait la présidence. Siégeant en casque de moto et en gilet pare-balles pour dénoncer les menaces dont elle se disait la cible, elle a contribué à donner le spectacle d’une Assemblée transformée en cirque. Plus le pays s’enfonçait dans la crise, plus Abir Moussi et le PDL montaient dans les sondages, et la Tunisie semblait vouée à retomber entre les mains des destouriens.
Le mercato permanent et le cirque grand-guignolesque du Parlement, dans le vase clos d’une classe politique de plus en plus coupée de la vie des Tunisiens, impuissante à transformer le pays, auront donné davantage l’impression d’une décomposition que d’une recomposition. Le 25 juillet 2021, le pouvoir n’était pas à prendre, il était à ramasser. C’est Kais Saïed, totalement extérieur à ce microcosme, qui a cueilli le fruit mûr, avec la promesse de mettre le pays sur la voie de la rédemption. Dans ces conditions, pour le nouveau César, la classe politique était une proie facile.
Un champ de ruines
La plupart des partis ont condamné immédiatement le coup de force. Seul le Courant démocratique lui a d’abord apporté un soutien critique, avant de dénoncer à son tour la confiscation démocratique. Seul son ancien partenaire, le Mouvement du Peuple, soutient jusqu’à présent le « processus du 25 juillet ».
Mais les opposants ne sont jamais parvenus à mobiliser en masse. Le parti islamiste a été dans un premier temps isolé dans sa protestation, avant d’être associé en novembre 2021 à l’initiative « Citoyens contre le coup d’État », dont un militant de gauche, Jawer Ben Mbarek, était la figure de proue. En avril 2022, elle a rallié d’autres petites formations, pour former le Front de Salut national, avec sa tête, le leader historique Ahmed Nejib Chebbi, qui dirigeait depuis 2020 une petite formation (Al Amal) issue de la fusion de divers micro-partis.
Pour les autres forces politiques, cette coalition servait surtout de paravent à Ennahdha avec qui plus personne ne souhaitait se compromettre.
À défaut de soutien populaire, les membres du Front de salut national, en particulier Khayam Turki, issu du parti Ettakatol, ont cherché du soutien à l’étranger, auprès de l’Union européenne ou des États-Unis pour exercer une pression sur Kais Saïed et le contraindre à rétablir les institutions démocratiques. Choix stratégique hasardeux qui a donné du grain à moudre à la théorie d’un complot orchestré par des forces étrangères au nom de laquelle Kais Saïed a lancé une vague de répression tous azimuts à partir de février 2023.
Il a envoyé derrière les barreaux par dizaines tous les leaders de l’opposition et leurs soutiens : en tête d’affiche, Khayam Turki, Rached Ghannouchi et une bonne partie de la direction d’Ennahdha, Ahmed Nejib Chebbi et son frère Issam (devenu secrétaire général de Joumhouri), Ghazzi Chaouachi (Courant démocratique), Abir Moussi arrêtée au Palais présidentiel où elle venait déposer une plainte en octobre 2023…
Plusieurs personnalités sont en exil à l’étranger, dont certains sont condamnés par contumace : l’ancien Président Moncef Marzouki, des cadres d’Ennahdha, des personnalités du monde associatif comme Bochra Belhaj Hmida de l’Association démocrate des femmes tunisiennes (ATFD)…
Les activités d’Ennahdha ont été interdites et ses différents locaux fermés en avril 2023. Pour protéger ses militants, le parti a préféré ne pas mobiliser sa base dans un mouvement de protestation et maintient un minimum de vie dans des espaces virtuels.
Ceux que la justice a épargnés sont la cible d’attaques sur les réseaux sociaux, comme c’est le cas actuellement pour Hamma Hammami, et d’autres personnalités de gauche, visées par des menaces de mort.
En Tunisie, la mobilisation se heurte à des formes sournoises d’interdiction, les salles encore disposées à accueillir des événements liées à l’opposition sont harcelées par l’administration, privées de subventions publiques. Les incompatibilités idéologiques survivent à la répression. Les forces de gauche refusent de défiler aux côtés de militants du PDL. Les manifestations en soutien aux prisonniers politiques évoquent rarement le sort des détenus islamistes… La jonction ne s’opère pas entre mouvements sociaux et forces politiques. L’UGTT, qui, au cours de son histoire, forte de son rôle de régulation de la conflictualité sociale, a souvent joué un rôle d’opposition de substitution et fait basculer des situations, est à présent paralysée et inaudible. Le champ politique en Tunisie est à présent un champ de ruines.
Si en 2011, les forces politiques et syndicales avaient pu encadrer les émeutes et canaliser la dynamique révolutionnaire vers un processus institutionnel, elles n’auraient plus aujourd’hui ni la légitimité pour le faire, ni d’horizon à lui proposer. Au moment où le régime de Kais Saïed paraît plus fragile que jamais, la solution se négocie aujourd’hui entre les institutions sécuritaires tunisiennes et les pays dont les intérêts régionaux sont en cause (l’Italie, les États-Unis, l’Algérie…).
