Sénégal, une large coalition s’oppose à Ousmane Sonko

27/07/2026 – La rédaction de Mondafrique

Alors que sa base affective se remobilise pour faire de lui le sixième Président du Sénégal en 2029, Ousmane Sonko doit faire face à l’une des crises internes les plus importantes de son parti, le Pastef, mais aussi à la formation d’une large alliance visant à l’empêcher de réaliser son rêve.

Par Mor Amar


Lâché par son parti Pastef (Patriotes Africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye cherche à se frayer son propre chemin. Il a essayé, dans un premier temps, de créer une fronde au sein même du parti dont il se réclamait toujours. Mais ayant démissionné des instances du Pastef et ne contrôlant aucun des postes stratégiques au directoire national, il a renoncé à ce projet presque impossible. D’autant plus que les militants à la base ont, dès le départ, pris fait et cause pour Ousmane Sonko, qui a, d’ailleurs, parallèlement entrepris de restructurer le parti pour renforcer sa mainmise sur les structures.

Dans un contexte marqué par une forte polarisation de l’espace politique sénégalais entre sonkistes et anti-sonkistes, Diomaye, qui a du mal à convaincre dans sa famille politique originelle, essaie de pêcher dans le camp d’en face, c’est-à-dire dans l’anti-sonkisme. Il multiplie les efforts pour mobiliser les Sénégalais contre ce que son camp présente comme une dérive messianique du Pastef. Samedi 25 juillet, le président sénégalais a présidé le lancement de son nouveau parti dénommé « Kiiraay », protection en wolof. Il s’agit, pour lui et ses partisans, de protéger la République contre ses pourfendeurs.

Ce positionnement du nouveau parti a été dévoilé il y a quelques semaines, lors d’une rencontre avec plus de 300 maires qui viennent de rejoindre le camp présidentiel, issus pour la plupart de l’ancien régime. L’enjeu pour le Sénégal, selon le Président Faye, c’est de faire face à deux menaces : l’une contre son « modèle de société », l’autre contre son « modèle démocratique », a-t-il dit lors d’une rencontre avec les nouvelles recrues de la présidence de la République. “Si vous m’avez bien entendu, je le dis depuis mon installation : le Sénégal n’a pas commencé avec nous ; il ne finira pas avec nous. Notre responsabilité à nous tous est de préserver ce legs, qui est un legs de paix, un legs de dialogue, un legs de concertation et de consensus”, soutient le chef de l’État, qui appelle à une sorte d’unité nationale des Républicains autour de cet idéal.

Sur qui compte Diomaye

Pour bâtir son nouveau parti, le président de la République compte également sur certains cadres de son ancienne famille politique. Depuis que la création du nouveau parti a été annoncée, ils sont des dizaines de responsables de premier plan à annoncer leur démission du Pastef. Ce mouvement a poussé le secrétaire national à la Communication des patriotes à monter au créneau pour dédramatiser ces défections largement commentées par les médias.

« Des centaines de milliers d’adhésions » ont été enregistrées dans le cadre de la vente des cartes de membres, contre « moins d’une cinquantaine de démissions, malgré la puissance d[es] décret[s présidentiels] », a dit le député Amadou Ba, faisant allusion à l’agitation supposée du décret présidentiel, soit pour menacer de limogeage les responsables du Pastef qui occupent encore des postes dans le régime, soit pour promettre des portefeuilles à ceux qui n’en ont pas. Il a invité les militants à ne pas perdre du temps à commenter les annonces de départ. Pour ne plus donner de la visibilité aux démissionnaires, il vaut mieux, selon lui, se concentrer sur les milliers d’adhésions. « La vérité du peuple est supérieure à la puissance du décret et à ses mirages éphémères. Soyons patients et ayons toujours en mémoire le sacrifice de nos martyrs », a insisté le secrétaire national à la Communication du parti.

Diomaye-Macky–Wade : un barrage contre Sonko ?

En sus de « Diomaye Président », qui se massifie et s’apprête à se muer en parti politique, les derniers développements laissent aussi penser à une large alliance en construction autour du président de la République et contre Ousmane Sonko. C’est dans ce cadre que certains analystes inscrivent les rencontres récentes entre Bassirou Diomaye Faye et deux des plus grands partis du pays, en l’occurrence l’Alliance pour la République (APR) de Macky Sall et le Parti démocratique sénégalais (PDS) d’Abdoulaye Wade. Ces retrouvailles aux allures d’un grand barrage à la sénégalaise ont été initiées à Doha entre Macky Sall et Karim Wade d’une part et Karim Wade et Bassirou Diomaye Faye d’autre part. Elles ont terminé en apothéose à Dakar par l’accueil réservé à Macky Sall par son successeur et le soutien de Diomaye à la candidature de son prédécesseur au poste de secrétaire général des Nations unies, après de longues tergiversations.

Il faut noter que l’un des principaux concurrents de Diomaye aux futures échéances reste l’ancien président Macky Sall. En cas de retour de ce dernier au Sénégal, il pourrait non seulement ramener au bercail certains responsables s’étant rapprochés du camp présidentiel mais aussi raffermir sa base affective hostile à la migration vers le nouveau pouvoir. En revanche, si jamais Sall s’éloigne de la politique nationale, Diomaye sera le principal favori à la récupération d’une bonne partie de son électorat anti-sonkiste. Ce, d’autant plus que ni l’APR ni le PDS n’ont de leaders capables de mobiliser leurs troupes respectives.

Avantages et inconvénients de cette jonction

Si ces retrouvailles ont été saluées par certaines franges de l’opinion qui y voient un esprit de dépassement au service des intérêts supérieurs de la Nation, chez les partisans de Ousmane Sonko on parle plutôt de reniement et de virage à 180 degrés par rapport aux engagements électoraux. Cette perception a d’ailleurs accéléré le départ de certains responsables comme Alioune Ibnou Abitalib Sow alias Bentaleb, désormais ex conseiller spécial du Président. “Dès lors que s’installe une nouvelle ligne politique qui n’est pas la mienne, que les méthodes que nous avons combattues reviennent une à une, il devient nécessaire de prendre ses responsabilités”, a-t-il écrit sur sa page Facebook, informant qu’il avait remis sa démission au chef de l’État.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, selon le désormais ex-conseiller, c’est précisément la décision de recevoir Macky Sall au Palais de la République deux ans après son départ.

Aux origines d’une rupture

Au cœur des accusations contre Bassirou Diomaye Faye figure le refus supposé de rendre la justice dans certains dossiers, notamment celui des morts survenus durant la crise pré-électorale. Le concerné a toujours rejeté cette accusation et de façon circonstanciée. « Parmi ceux qui manifestent leur colère, plusieurs ont été auditionnés. Ce sont des dizaines et des dizaines, voire des centaines de personnes qui ont été auditionnées sur plus d’un millier de personnes identifiées comme de potentiels témoins ou victimes », s’est-il défendu lors d’un face à face avec la presse.

Diomaye a également insisté sur la chronologie des faits pour démontrer qu’il est injuste de lui imputer les lenteurs supposées. D’abord, la loi d’amnistie, puis l’absence d’une majorité parlementaire jusqu’au mois de décembre 2024…. Il aura fallu attendre la loi portant interprétation de l’amnistie et la décision du Conseil constitutionnel intervenue le 23 avril 2025 pour enfin poser des actes. Depuis le 22 juillet 2025, la justice fait son travail en toute sérénité et en toute rigueur, a souligné le président de la République.

« Il ne faut pas non plus oublier les conditions dans lesquelles ces morts ont été enregistrées. Et il a fallu attendre 2025 pour ouvrir des enquêtes. Ce ne sont pas des choses simples. Ce qui est de mon ressort c’est de transmettre les dossiers aux enquêteurs et de les laisser travailler en toute impartialité», a insisté Diomaye Faye au sujet des lenteurs de la justice. Le pire dans la vie serait de se battre contre une chose au péril de sa vie et une fois au pouvoir, de reproduire les mêmes pratiques, a-t-il estimé. Et il qualifie de « malsain » le fait d’exploiter la colère des victimes comme une arme politique contre lui.