Le 25 juillet 2021 restera dans l’histoire de la Tunisie post révolution le jour où un homme a concentré entre ses mains l’ensemble des pouvoirs de l’État.
Ce jour-là, les Tunisiens las de deux années d’un chaos sans précédent de la scène politique s’étaient réjouis de l’action du Président Kais Saied et avaient entendu ses promesses d’un État plus efficace, d’une lutte implacable contre la corruption, d’une administration enfin libérée des blocages politiques et d’une amélioration rapide de leurs conditions de vie. Malheureusement, ce qui fut présenté par Saied comme une « correction du processus révolutionnaire » est rapidement devenu le démantèlement méthodique des institutions du pays. Cinq ans plus tard, le contraste entre ces promesses et la réalité est saisissant. Le pays traverse simultanément une crise économique profonde, une régression du pouvoir d’achat, un isolement diplomatique inédit, un recul spectaculaire des libertés publiques et une dégradation visible de ses infrastructures essentielles.
Jamais, dans l’histoire contemporaine de la Tunisie, les coupures d’électricité et les pénuries d’eau n’ont atteint l’ampleur actuelle. Depuis plusieurs jours et frappant toutes les régions, elles rythment le quotidien des citoyens. Elles paralysent l’activité économique, fragilisent les services publics et alimentent un profond sentiment d’abandon.
Certes, l’ensemble des pays du bassin méditerranéen subit actuellement des vagues de chaleur exceptionnelles et des incendies d’une forte intensité mais la plupart d’entre eux disposent d’institutions capables d’anticiper, de planifier et de mobiliser rapidement les moyens nécessaires. En Tunisie, ces mêmes défis mettent surtout en lumière les conséquences d’un pouvoir qui a privilégié les slogans à la stratégie, le populisme à la planification et la communication politique à la conduite de l’État.
L’énergie illustre parfaitement cette dérive.
En effet, le pays faisait face depuis plusieurs années à une hausse continue et parfaitement prévisible de la demande en électricité. Pourtant les deux dernières grandes centrales électriques mises en service en Tunisie, Radès C et Mornaguia, remontent à 2019 sous le gouvernement Chahed. Elles constituent les derniers investissements majeurs venus renforcer les capacités nationales de production d’électricité. Tandis que les besoins augmentaient, les investissements ralentissaient et alors que les infrastructures vieillissaient, aucune vision énergétique crédible n’était mise en œuvre. En conséquence, le pays se retrouve avec un réseau sous haute pression, des capacités insuffisantes et des coupures de plus en plus fréquentes. Le même constat vaut pour la gestion de l’eau. Les alertes des experts se sont multipliées depuis des années. Les effets du changement climatique étaient connus. Les besoins d’investissements étaient documentés. Pourtant, les réponses structurelles sont restées largement insuffisantes.
Le problème dépasse cependant les infrastructures, il est d’abord politique.
Les grandes politiques publiques exigent de la continuité, des administrations solides, des arbitrages contradictoires, de la transparence et une capacité à remettre en cause les choix du pouvoir. Elles supposent précisément ce que le système politique mis en place depuis le 25 juillet 2021 a progressivement affaibli. En effet, depuis cinq ans, le pouvoir populiste du President Said n’a pas uniquement modifié l’architecture constitutionnelle du pays ; il a délégitimé l’idée même d’institution. À de nombreuses reprises, le président Kaïs Saïed a dénoncé le Parlement, mis au pas les autorités indépendantes, anéanti les partis politiques, les corps intermédiaires et, plus largement, les mécanismes de contrôle démocratique, les présentant comme des structures inutiles, paralysées ou capturées par des « lobbies » et des intérêts occultes. Dans cette vision, les contre-pouvoirs ne protégeaient plus l’intérêt général : ils empêchaient l’État d’agir. Plusieurs institutions de l’État telles que les municipalités ou le conseil supérieur de la magistrature ont été démantelés sans jamais être remplacées. En les supprimant, le pouvoir n’a pas supprimé les problèmes ; il s’est privé des instruments qui lui permettaient de les identifier, de les corriger et d’obliger les décideurs à rendre des comptes.
À force d’affaiblir, de contourner ou de discréditer ses propres institutions, le pouvoir de Saied a progressivement privé l’État de ses propres capacités d’anticipation. Un pays peut fonctionner quelque temps grâce à l’inertie de ses administrations et aux investissements hérités des années précédentes mais lorsque les institutions cessent de jouer leur rôle, les conséquences finissent toujours par apparaître : les grands projets prennent du retard, les investissements se raréfient, les infrastructures vieillissent et les crises deviennent plus difficiles à gérer. Le résultat est un État de plus en plus centralisé mais paradoxalement de moins en moins efficace.
À cette crise de gouvernance s’ajoute une crise politique d’une gravité exceptionnelle. Des centaines d’opposants, d’avocats, de journalistes, de militants, d’anciens responsables politiques et de citoyens ont été poursuivis, emprisonnés ou contraints à l’exil. La justice est accusée par de nombreuses organisations nationales et internationales d’être de plus en plus instrumentalisée contre les voix critiques. L’espace du débat public se rétrécit, tandis que la peur remplace le pluralisme. Ce climat n’a ni rassuré les investisseurs, ni renforcé l’économie, ni amélioré les services publics. Il a au contraire accentué l’isolement du pays et affaibli la confiance indispensable à tout redressement économique.
Le paradoxe est cruel.
En Tunisie au nom de l’efficacité, la démocratie a été démantelée et au nom du salut national, tous les leviers de décision ont été concentrés entre les mains d’un seul homme. Pourtant, jamais l’État n’a semblé aussi démuni face à des crises qui étaient largement prévisibles. Cinq ans après le coup anti-constitutionnel du 25 juillet 2021, le pays apparaît extrêmement fragile politiquement, très affaibli économiquement et beaucoup plus vulnérable face aux crises qu’il ne l’était auparavant. Le 25 juillet 2021 devait marquer le début du redressement. Il restera très probablement comme étant le point de départ d’un long décrochage politique, économique et institutionnel dont les Tunisiens paient aujourd’hui le prix au quotidien.
