Notre série Tunisie (6/7), la succession de Kaïs Saïed à l’ordre du jour

04/08/2026 – La redaction de Mondafrique

Cinq ans après le corps d’État du 25 juillet 2021, la canicule et ses effets font éclater au grand jour les défaillances du système et l’échec de Kais Saïed, alors que des rumeurs sur son état de santé ont ouvert la question de sa succession.

Le gouvernement tunisien a annoncé vendredi 24 juillet au soir avoir convoqué l’ambassadrice française à Tunis après la diffusion d’un entretien jugé hostile sur une « chaîne publique française ». Selon l’AFP, la séquence jugée litigieuse serait un entretien de France 24 avec l’ancien président, Moncef Marzouki, opposant au gouvernement actuel.

Par Sélim Jaziri

Cinq ans après, la Tunisie semble être revenue à la situation d’avant le coup d’État du 25 juillet 2021. À l’époque, le système de santé publique menaçait de s’effondrer sous l’effet d’une vague meurtrière de Covid : les images des sacs mortuaires entassés jusque dans les couloirs et les bureaux des hôpitaux, là même où, une semaine plus tôt, les malades suffoquaient, livrés à eux-mêmes, et celles de Hichem Mechichi, le Chef du gouvernement, s’ébrouant au même moment dans la piscine de l’hôtel de Hammamet où les ministres étaient réunis en séminaire de crise, condensaient la dérive de la transition démocratique aux yeux d’une majorité des Tunisiens. Déliquescence de l’État et impéritie d’une classe politique occupée à jouir du pouvoir. La crise n’était plus une abstraction, elle avait pris la forme d’une angoisse de mort : pas une famille en Tunisie qui ne pleurait un parent emporté par l’épidémie, ou ne tremblait pour un proche se débattant en vie et trépas. Kais Saïed s’emparant de tous les pouvoirs et congédiant ministres et députés apparaissait alors en sauveur.

Réaction en chaine

Mais les grands soubresauts de la planète n’en finissent de mettre les régimes politiques face à leurs limites et, cette fois, c’est une vague chaleur caniculaire qui dévoile de manière implacable les défaillances de  l’État et l’incapacité de Kais Saïed à tenir ses promesses.

Les températures accablantes atteignant les 50° provoquent des réactions en chaîne. La ruée sur les climatiseurs fait exploser la demande d’électricité au moment même où une panne du réseau électrique algérien réduit l’électricité importée. Cette tenaille oblige la compagnie d’électricité (la STEG) à généraliser les délestages à travers tous les pays. Annoncés ou sauvages, ils peuvent durer jusqu’à 35 heures. Résultat, des journées entières sans frigo, sans même un ventilateur ; les restaurateurs et les commerçants doivent jeter des kilos de nourriture ; des patients sont morts dans les hôpitaux en raison des coupures d’oxygène.

Sans électricité, les équipements de pompage de la compagnie de distribution d’eau (la SONEDE) s’arrêtent, provoquant le dérèglement du réseau et des coupures d’eau interminables. Les incendies gigantesques qui dévorent des forêts entières autour de Bizerte ou du Kef, avec leur lot de victimes, éclairent cette atmosphère suffocante d’une lueur d’apocalypse. L’angoisse de mort rôde à nouveau.

Face à une telle détresse, les slogans de Kais Saïed sur le « compter sur soi », sur l’État social », sa propension à accabler les « traîtres » sonnent creux. Plus personne n’y croit. Alors la colère grandit, depuis quelques jours, tous les soirs, des jeunes brûlent des pneus pour bloquer les routes et affrontent la police.

La population de Gabès avait cru avoir suffisamment démontré sa volonté par une mobilisation historique en octobre dernier, pour contraindre l’État à tenir sa promesse, renouvelée par Kais Saïed, de délocaliser les installations hors d’âge du Groupe chimique qui lâchent régulièrement leurs émanations méphitiques de dioxyde de soufre et d’ammoniac dans l’atmosphère, qui depuis 1972, ont détruit cette oasis maritime unique au monde. Non seulement la Justice a rejeté leur demande de geler les activités du groupe au prétexte invraisemblable qu’il n’existe pas de preuve des effets des rejets sur la santé, mais les Gabèsiens sont à nouveau sous un nuage toxique par 50°. « La déception a démobilisé les gens, constatent les animateurs de la mobilisation, mais elle ne restera pas sans lendemain. » Les attentes déçues du 21 juillet 2021 se sont transformées en réquisitoire contre un Président qui a rompu le contrat moral qui légitimait ses excès de pouvoir.

Vacance du pouvoir

Alors que cette situation s’installait, le week-end du 17 juillet, la rumeur se propageait que Kais Saïed était hospitalisé suite à un malaise. Infarctus et pose de stent, selon les uns. AVC selon les autres. Aphasique, incapable de marcher, en réanimation, à l’article de la mort : l’opacité du Palais présidentiel, et probablement des agents actifs de désinformation, alimentaient la machine à spéculer. Les sources « bien informées » assuraient qu’un coup d’État n’était plus qu’une question d’heures, des mouvements inhabituels des forces de sécurité et de l’armée accréditaient le scénario. Mais au profit de qui ?

Depuis, Kais Saïed est réapparu, ni plus ni moins en forme que d’habitude. On n’en saura pas plus, mais il est désormais plus fragile. L’aura du 21 juillet 2021 est définitivement dissipée, et désormais problème politique numéro un, c’est celui de la succession. Une fin prématurée de la présidence de Kais Saïed ouvrirait la porte sur l’inconnu.

D’abord en raison d’un vide institutionnel. L’article 109 de la Constitution de 2022 prévoit qu’en cas de vacance de la Présidence, l’intérim est assuré par le Président de la Cour constitutionnelle. Or, elle n’a pas été formée. Ce vide laisserait le champ libre à toutes sortes d’aventures. À ce stade, on ne peut que faire l’inventaire des hypothèses évoquées à Tunis.

Les scénarios

L’option du Président de l’Assemblée, Brahim Bouderbala, ou de la Cheffe du gouvernement, Sarra Zaafrani, seraient des choix faibles, compte tenu de leur peu d’envergure politique. Ils ne pourraient remplir guère davantage qu’une fonction formelle le temps de gérer une transition, mais sans scénario préconçu. Ce qui laisse le problème entier.

Les premiers intéressés à la question de la succession sont les plus proches du Président, dont l’influence sur le Président serait significative. Leur priorité serait évidemment de maintenir le système. Il semblerait néanmoins que le frère du Président, Naoufel Saïed, et sa belle-sœur, Aatka Chebil, ne soient pas sur la même longueur d’ondes. Le premier plus motivé par la poursuite du projet idéologique (la « nouvelle construction » institutionnelle, les sociétés communautaires…), la seconde plus intéressée aux connexions avec le monde des affaires. Dans les deux cas, le candidat à la succession n’est pas plus clair.

Le ministre de la Santé, Mustapha Ferjani, médecin militaire, promu général de Corps d’Armée par Kais Saïed en août 2024, serait leur candidat idéal. Même s’il acceptait la charge à titre personnel, et non investi par l’Armée, il incarnerait inévitablement une forme de pouvoir militaire, entre les mains d’un homme seul. Or, c’est une constante de l’histoire tunisienne, l’Armée s’est toujours refusée à engager son crédit dans une aventure politique où elle est plus à perdre qu’à gagner.

Il se dit de plus en plus que, dans les coulisses, la réalité du pouvoir sur les questions les plus vitales de l’État serait assurée par un conseil de neuf généraux (dont le général Ferjani) et cet aréopage pourrait se voir confier le soin de gérer une transition. Un peu à la manière du Haut comité d’État qui, en Algérie où les militaires n’ont pas les pudeurs de leurs homologues tunisiens à l’égard du pouvoir, avaient assuré l’intérim pendant un peu plus d’un an après la démission forcée de Chadli Bendjedid, en décembre 1992.

De leurs côtés, des médias italiens, notamment le journal Al Foglio, — peut-être en accord avec le gouvernement – avancent le nom de Kamel Ghribi, un homme d’affaires italo-tunisien qui de toute évidence cultive son profil de leader d’envergure internationale. Sa fonction serait de rassurer les investisseurs pour les encourager à reprendre le chemin de Tunis. Parfaitement inconnu en Tunisie, il n’y aurait légitimité populaire et serait immanquablement perçu comme le proconsul au service des puissances étrangères et des entreprises. Les forces politiques tunisiennes auront-elles une solution à proposer ?

Les intérêts étrangers

De toute évidence, la question ne sera pas tranchée seulement entre Tunisiens. Les intérêts d’un certain nombre d’États sont engagés entre Tunisie. L’Italie, donc, dont les priorités sont d’abord de garantir le respect des accords sur le contrôle de la migration, et ensuite d’ouvrir les portes du pays aux investisseurs italiens attirés par le potentiel d’un marché sinistré.

L’Algérie ensuite, qui jusqu’à présent maintient Kais Saïed en place, a besoin d’abord de stabilité chez son voisin, mais surtout veut éviter à tout prix un rapprochement de la Tunisie avec le Maroc qui ouvrirait la porte à une coopération sécuritaire avec Israël aux frontières algériennes. Ce serait quasiment un casus belli. Les États-Unis chercheraient à protéger l’accord de réunification sur le point de conclure en Libye des incertitudes tunisiennes. Les Saoudiens et les Émirats qui avaient facilité l’opération du 25 juillet dans le but d’évincer Ennahdha du pouvoir ne se sentent plus tenus de soutenir Kais Saïed.

Entre le mécontentement interne et la configuration géologique, les planètes s’alignent en faveur d’un changement politique. Mais Kais Saïed a démontré plus d’une fois son étonnante capacité à survivre.

Les douze travaux d’Hercule

Mais la question essentielle, c’est de savoir qui serait capable d’assumer le redressement de la situation. Le défi s’apparente aux douze travaux d’Hercule.

La dette publique est passée de 79 % à 85 % depuis le coup de force du 21 juillet. Mais le plus grave est caché sous le tapis : la dette des entreprises a explosé mais n’apparaît directement dans les comptes de l’État. Comme le rappelle le site Inkyfada, « Selon une note de la Direction générale du Trésor français publiée en avril 2025, l’endettement de ces entreprises représente à lui seul l’équivalent de 40 % du PIB, dont environ 15 % garantis par l’État. Une fois ces engagements ajoutés, le passif total dépasse potentiellement 120 % du PIB ».  L’État vote des crédits d’investissement, mais n’a pas les moyens de les financer.

La situation de la STEG illustre à elle seule la faillite du système : au juin, sa dette atteignait 7,36 milliards de dinars et les factures impayées par ses clients, dont de nombreux établissements publics, 6,06 milliards. Pour maintenir des prix abordables par une population dont le pouvoir d’achat n’a cessé de baisser, le STEG vend à perte (à 291 millimes le kilowattheure en moyenne, pour un coût de production de 456 millimes), les subventions à l’énergie sont passées de 550 millions de dinars en 2011 à plus de 7 100 millions en 2025, soit près de 9 pour cent du budget de l’État. Sans investissement, les infrastructures vieillissent et une restructuration coûterait 12 milliards de dinars.

Pour combler son déficit budgétaire, comme il n’a plus accès aux marchés internationaux, l’État essore les capacités financières intérieures et s’autorise directement à emprunter auprès de la Banque centrale à taux zéro (la fameuse planche billets). Une stratégie intenable à terme. Pour pouvoir à nouveau emprunter sur les marchés financiers, il faudra en repasser par le Fonds monétaire international que Kais Saïed avait congédié en avril 2023. Donc se livrer à une opération vérité sur les comptes publics, et s’attaquer de front à deux dossiers explosifs : la restructuration des entreprises publiques et la réduction du coût des subventions de l’énergie et des premières nécessités qui encaissent de plein fouet l’augmentation des cours mondiaux et font flamber le déficit budgétaire. Il faudra probablement en passer par une opération vérité sur les prix de l’essence et de l’électricité et tailler dans les effectifs des entreprises publiques. De quoi plonger les Tunisiens les plus fragiles dans la pauvreté.

Une transition autoritaire ?

Quel responsable politique serait assez suicidaire ou assez légitime pour endosser ce mauvais rôle ? Dans ces conditions, il est probable qu’il faille en passer par une période autoritaire et qu’il faille attendre pour des élections.

Mais au-delà d’un redressement financier, il manque une vision politique large pour mener de front des réformes qui s’attaquent aux racines du mal tunisien : réforme de l’État, réformes fiscales, réforme du système bancaire, politique industrielle, réforme du modèle agricole, réforme du cadre juridique d’investissement, réforme foncière notamment pour la valorisation des 800 000 hectares du domaine de l’État…

En plus du mécontentement social, il faudrait donc aussi avoir la légitimité suffisante pour s’attaquer aux corporatismes, aux situations de rente, et assumer un débat sur des divergences fondamentales d’intérêt dans les orientations stratégiques du pays, de son positionnement international, imposer une vision nationale aux bailleurs de fonds. En un mot, réussir là pour le moment, tous les gouvernements ont échoué depuis la Révolution…