Avec plus de 400 km de frontière avec le Mali et des relations commerciales particulièrement développées avec ce pays, le Sénégal est préoccupé par la situation chez son voisin de l’est et au grand Sahel, qu’il essaie d’endiguer en renforçant son dispositif.
Par Mor Amar
Dakar ne veut pas de bruit sur sa stratégie de lutte contre le terrorisme. Elle joue la carte de la discrétion face à une menace qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Sur les transporteurs sénégalais bloqués au Mali et les camions incendiés depuis l’attaque du 25 avril, les officiels sénégalais restent muets. « Ce que je puis vous dire, c’est que nous suivons de près la situation, avec notamment les transporteurs. Pour le moment, nous n’avons pas été saisis de demande de rapatriement, nous continuons d’être attentifs », confie de façon très laconique un agent du département des Affaires étrangères.
Même si elles ont choisi de se faire discrètes, les autorités sénégalaises prennent très au sérieux la menace djihadiste qui frappe l’Afrique de l’ouest. Ces dernières années, des investissements importants ont été réalisés pour renforcer le dispositif de contrôle au niveau des zones frontalières avec le Mali, plus précisément dans les régions de Tambacounda et de Kédougou, au sud-est du pays. Les derniers actes en date ont été posés les 8 et 9 avril 2026, avec l’inauguration de trois nouveaux points d’appui, pour le compte du Groupe d’action et d’intervention rapide (Garsi 2) de Saraya, financé par l’Union européenne.
Le Garsi et le Cico, piliers du dispositif
La création de ces points d’appui entre dans le cadre, selon la gendarmerie, du renforcement de la stratégie de lutte contre le terrorisme et les autres menaces transfrontalières. « Ils permettront de réduire les délais d’intervention, de renforcer les capacités de réaction dans la zone de responsabilité du Garsi 2 et de garantir une meilleure présence et une bonne proximité avec les populations », explique-t-on. Ces points constituent, selon les autorités militaires, l’œil avancé du dispositif sénégalais de lutte contre le terrorisme et le grand banditisme.
Cet officier supérieur de l’armée revient sur l’importance de ces infrastructures dans le dispositif sécuritaire. « Vous savez, on a 420 km de frontières avec le Mali. Il est impossible d’avoir des militaires à chaque kilomètre. Mais il y a des points de passage obligés et nous misons sur la surveillance de ces zones. Les points d’appui nous permettent aussi de pouvoir réagir rapidement en cas de nécessité », indique le haut gradé. Revenant plus généralement sur le Garsi, il précise que « c’est un excellent outil, un outil opérationnel. Ils sont bien équipés et sont dotés du bagage nécessaire pour faire face à ce genre de menaces. Nous en avons deux : un à Kidira et un autre à Kédougou, plus précisément à Saraya. Ces deux unités peuvent, dans des patrouilles combinées, surveiller les frontières. »
Des patrouilles combinées le long des frontières
Outre le Garsi et ses points d’appui, le dispositif sénégalais mise également sur le Cico (Cadre d’intervention et de coordination interministériel) des opérations de lutte anti-terroriste, un cadre de réflexion chargé de préparer la réponse de l’État face à la menace terroriste. Par exemple, explique notre interlocuteur, en cas d’attaque, si des groupes armés franchissent la frontière ou mènent une attaque sur le territoire, il faut tout un dispositif pour leur faire face : des hôpitaux pour prendre en charge les blessés, des ambulances pour évacuer les victimes, des policiers et des gendarmes pour sécuriser la scène de crime, des hélicos pour transporter les blessés graves, l’armée, etc. « Coordonner tout ça n’est pas une mince affaire. Le Cico a été mis en place pour coordonner toutes les actions liées à la prise en charge de la menace terroriste.»
La montée en puissance s’est poursuivie ces derniers mois, avec notamment l’inauguration de l’état-major légion à Kédougou, l’inauguration de la section de recherches et de plusieurs autres unités et infrastructures techniques. Rappelons que, bien que n’étant pas frappé directement, le Sénégal fait partie des États qui consacrent le plus de budget à la défense dans la région voire au-delà.
Sur la période 2020-2025, rappelait le chercheur Moctar Ann en s’appuyant sur les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, le pays a occupé le deuxième rang des importateurs d’armes en Afrique subsaharienne, avec 8,8 % des importations régionales. Parmi les acquisitions les plus importantes : des véhicules blindés de transport de troupes Puma M36 fabriqués par la société sud-africaine OTT Technologies. « Ces blindés, conçus pour résister aux mines et aux engins explosifs improvisés, répondent directement aux enseignements tirés des conflits sahéliens, où les convois militaires sont régulièrement la cible d’embuscades », analysait l’universitaire. Des contrats importants ont également été conclus avec la Turquie en 2025.
Les autres facteurs de résilience
Mais la résilience du Sénégal ne s’explique pas seulement par des efforts militaires. Les experts évoquent également très souvent des facteurs sociaux pour expliquer pourquoi le Sénégal est jusqu’ici moins vulnérable à la percée djihadiste. À en croire le professeur Bakary Sambe, de l’Institut Timbuktu, les communautés ethniques et religieuses y vivent dans la concorde et la cohésion, ce qui constitue un rempart contre les tactiques de division du JNIM (Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn). À Kédougou, zone névralgique, cette cohésion est renforcée par les mariages mixtes et le respect mutuel entre les Bassari, les Bédik et les Peuls, insiste-t-il, ce qui permet de constituer une sorte de « bouclier culturel ».
Un « bouclier culturel » et religieux
« Contrairement au Mali et au Burkina Faso, où le JNIM a exploité les tensions entre les éleveurs et les groupes sédentaires, les relations intercommunautaires harmonieuses du Sénégal font qu’il est difficile pour le groupe de gagner du terrain », écrit Bakary Sambe dans un article publié sur la plateforme de son Institut. Le spécialiste évoque également le rôle essentiel joué par les confréries, et les religieux en général. «Bien que l’influence des soufis soit moins prononcée dans les zones frontalières orientales, l’absence de radicalisation généralisée et les efforts de collaboration des chefs religieux avec le gouvernement et les personnalités de la communauté renforcent la résilience », poursuit-il, soulignant que les chefs religieux sont considérés comme des acteurs clé dans le dispositif de prévention de la radicalisation.
Les plus hautes autorités semblent conscientes que quel que soit le dispositif en place, il est difficile de contrer cette menace en raison, principalement, de la porosité des frontières et de l’imbrication des peuples. Lors d’une interview accordée à des médias sénégalais le 2 mai dernier, le président de la République Bassirou Diomaye Faye insistait sur la nécessité de susciter des synergies pour faire face au fléau. Selon lui, le terrorisme et l’insécurité en général doivent mobiliser tout le continent, car c’est une menace qui n’épargne aucun pays. «Même le Nigeria, qui est le plus grand pays de la Cedeao, est touché depuis des années. On se rappelle aussi les États-Unis, qui ont eu à subir des attaques que personne n’osait imaginer. Cela montre qu’aucun pays n’est épargné. D’où la nécessité de synergies, d’échanges de renseignements… », a plaidé le chef de l’État sénégalais, saluant la mise en place par la communauté régionale ouest-africaine de la force en attente (qui reste à activer.)
Le Sénégal plaide pour une collaboration entre les organisations
Regrettant le départ des États du Sahel de la Cedeao, le président sénégalais a invoqué la nécessité, pour les organisations, de se parler et de travailler ensemble en vue d’une prise en charge efficace des préoccupations communes. « Le Sénégal ne peut pas rester insensible aux problèmes que traverse le Mali. Nous partageons une même histoire, la même devise, nos pays ne faisaient qu’un à l’indépendance… Ce qui touche le Mali touche forcément le Sénégal, parce que c’est le même peuple », a martelé le Président Faye, témoignant de sa disponibilité et la solidarité du peuple sénégalais.
« Le peuple malien peut compter à tout moment et à toute époque sur la solidarité agissante du peuple et du gouvernement sénégalais, comme nous l’avons plusieurs fois démontré. Tout ce qui doit se faire aussi par le dialogue. Nous sommes prêts à le faire pour le retour de la paix au Mali. Maintenant, tout ne peut pas être exposé sur la place publique », a conclu le chef de l’État, non sans rappeler que patrouilles et échanges de renseignements se poursuivent entre les deux pays.
