Belhassen Trabelsi, symbole de l’ère Ben Ali, dans l’impasse

17/05/2026 – La rédaction de Mondafrique

Tête pensante de « la Famille » de l’ancien dictateur Ben Ali qui avait pris le contrôle de l’économie tunisienne dans les années 2000, le frère de Leïla Trabelsi, aujourd’hui établi en France, tente en vain d’obtenir une réhabilitation. Sa situation est le symbole de l’échec de la justice post-révolution.

Par Selim Jaziri

Belhassen Trabelsi, le frère de Leïla Trabelsi, l’épouse de l’ancien dictateur tunisien Zine el Abiddine Ben Ali, envisagerait de porter plainte contre l’État tunisien devant des juridictions internationales, selon un article d’Afrique Intelligence. Il cherche une issue à la longue cavale qu’il a entamée le 14 janvier 2011.

Aujourd’hui âgé de 65 ans, considéré comme « le parrain » du groupe qui avait fait main basse sur l’économie tunisienne au début des années 2000, Trabelsi est l’un des symboles les plus détestés du régime. Il avait fui la Tunisie à bord de son yacht en direction de l’Italie au matin du 14 janvier 2011 – plus avisé que les autres membres du clan, cueillis dans l’après-midi par la brigade anti-terroriste à l’aéroport, juste avant leur départ pour la France.

D’abord hôte encombrant du Canada, il s’était vu refuser le statut de réfugié politique puis s’était évaporé en mai 2016, quelques jours avant l’expiration des derniers délais de recours pour l’obtention d’un titre de séjour qu’il sollicitait en vain. Il est réapparu trois ans plus tard en France où il a été interpellé le 14 mars 2019 et mis en examen pour « blanchiment en bande organisée, recel, usage et complicité de faux documents administratifs » et pour entrée irrégulière sur le territoire. Il aurait en effet bénéficié de faux papiers lui permettant de séjourner en France incognito. Libéré après deux semaines, il est placé depuis sous contrôle judiciaire.

Zone d’attente juridique

Il est à présent bloqué dans une sorte de zone d’attente juridique, où les poursuites s’accumulent : visé par une demande d’extradition que la justice française a déjà rejetée à sept reprises – dont une dernière fois le 12 novembre dernier – au motif d’un « risque réel de traitement inhumain et dégradant », inéligible au statut de réfugié politique, considéré comme fugitif par la justice tunisienne, sous le coup de 43 mandats d’arrêt internationaux, poursuivi pour autant d’affaires de détournement de fonds publics et de blanchiment d’argent et condamné à un total de plus de 150 ans de prison. Ses avoirs accumulés durant cette période, en Tunisie et à l’étranger, ont été gelés, notamment au sein de l’Union européenne par une décision de la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) du 31 janvier 2011, reconduite chaque année.

C’est de cette impasse judiciaire qu’avec le conseil de Me Marcel Ceccaldi, avocat des causes sulfureuses – notamment de feu Seïf al-Islam Kadhafi, de Laurent Gbagbo ou de Marine Le Pen – il cherche à la source, contre les décisions de la justice et de l’administration tunisiennes, s’estimant victime d’une vendetta et de calomnies.

« Victime » de sa proximité avec Ben Ali

C’est cette version de l’histoire qu’il a tenté de faire valoir en mars 2012, dans une lettre ouverte adressée depuis le Canada aux Tunisiens auxquels il présentait des excuses, mais sans mea culpa : en raison de ses rapports familiaux avec le Président, « les portes s’ouvraient devant [lui] », s’était-il défendu, le faisant bénéficier de privilèges qu’il ne sollicitait pas.

Pour un peu, il aurait blâmé les fonctionnaires qui signaient les autorisations, les banquiers qui accordaient les crédits et les dirigeants qui lui cédaient leurs entreprises. Il aurait acquis sa fortune « non par le pillage des richesses du pays, mais grâce à [son] labeur, à [ses] efforts et aux investissements consentis pour le bien de l’économie de [son] pays ». Un bienfaiteur, en somme, qui n’aurait dû sa disgrâce qu’« aux haines aveugles, aux vengeances sourdes, aux mensonges, aux fausses allégations, à la vendetta et aux intrigues » entretenus par des rivaux malveillants et des médias qui lui imputaient « les pratiques d’autres individus ». Il se disait même disposé à venir se défendre devant un tribunal tunisien pour rétablir la vérité. Ce plaidoyer pro domo a été réitéré en janvier 2017 lors d’une interview pour le moins complaisante sur la chaîne Attessia TV.

La tête pensante de « la Famille »

Mais cette défense est peu crédible. « Le frère de Leïla, Belhassen Trabelsi, le membre de la famille la plus célèbre, est réputé avoir été impliqué dans une large gamme d’affaires de corruption, du réaménagement récent du conseil d’administration de la Banque de Tunisie à l’expropriation de biens et l’extorsion de pots de vin », avait ainsi notifié l’ambassade des États-Unis au Département d’État en juin 2008, dans un câble diplomatique révélé fin 2010 par Wikileaks.

Photo publiée en 2019 par la fille de Ben Ali, Nessrine (à droite), avec sa mère Leïla (en vert à gauche) et Ben Ali (2e à partir de la gauche).

D’origine modeste, la famille Trabelsi avait connu une ascension fulgurante après le remariage de Ben Ali avec Leïla, en 1992. À partir de 1996, « la Famille » avait évincé les hommes d’affaires alors bien établis, notamment Marwan Mabrouk, Slim Chiboub et Kamel Ltaief, et bâti des positions dominantes dans quasiment tous les secteurs lucratifs de l’économie tunisienne : le transport aérien, la téléphonie mobile, la grande distribution, les concessions automobiles…

Petit entrepreneur modeste dans le ciment dans les années 1980, Belhassen Trabelsi s’est révélé particulièrement doué pour construire cet empire. Beau-frère du chef de l’État, marié à la fille du patron des patrons (Hedi Jilani, président de l’organisation patronale UTICA), actionnaire de la Banque de Tunisie, il détenait plusieurs clés pour ouvrir les portes à sa famille. Appropriation de terrains classés au patrimoine national et de terres domaniales, accès inconditionnel et illimité au crédit bancaire, attribution des marchés publics, le clan avait tous les passe-droits…

Pas une affaire ne se faisait sans que les Trabelsi y aient leur part, quand ils ne se l’attribuaient pas tout simplement. Pas un projet sans recourir aux prestations de leurs entreprises, pas une licence d’import-export délivrée sans passer par eux. Dans ce système, tout un chacun était leur obligé. L’intimidation – du contrôle fiscal à la violence, en passant par l’accusation calomnieuse – dissuadait de tenter d’échapper à leur emprise. Selon une étude de la Banque mondiale publiée en 2014, « à la fin 2010, quelque 220 entreprises connectées à Ben Ali et à sa famille élargie s’accaparaient 21 % de tous les bénéfices annuels du secteur privé en Tunisie ». A la révolution, les biens ainsi mal acquis de 142 personnes ont été confisqués par l’État. Les avoirs de 48 personnes ont été gelés dans l’Union européenne ainsi qu’en Suisse, ceux de 8 au Canada, et ceux de 5 au Liban.

Un système dont tous les mystères n’ont pas été levés

Durant ses années de cavale, Belhassen Trabesli n’a pas ménagé ses efforts pour tenter de relancer ses affaires et récupérer ses avoirs. D’après les « Paradise papers », issus des documents confidentiels d’un cabinet d’avocats suisse rendus publics en novembre 2017 par le  Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), il aurait tenté en 2012 de réactiver deux sociétés écrans créées en 1999 dans les îles Vierges : Zenade Ressources Limited et Zenade Finance Limited, qui lui permettaient d’échapper à l’obligation de rapatrier ses devises en Tunisie.

Les Swiss Leaks ont révélé, en février 2015, que Belhassen Trabelsi était le bénéficiaire depuis 2006 de trois comptes à la banque suisse HSBC ouverts au nom de Zenade Resources Limited, pour un total de 2,8 millions de dollars, et de quatre comptes numérotés crédités de 22 millions de dollars. (Ceci dit, il n’était pas le seul, puisque 256 Tunisiens ou sociétés tunisiennes disposaient de 679 comptes chez HSBC pour un total de 556 millions de dollars).

D’après les Pandora Papers, rendus publics en octobre 2021, son nom apparaissait le 11 janvier 2016 en tant qu’unique actionnaire de trois sociétés domiciliées à la même adresse à Panama, créées en 2008 et toujours en activité, mais dont on ignore la finalité dans le dispositif de Belhassen Trabelsi qui n’a pas encore livré tous ses secrets.

Impossible réhabilitation

Plus formelles, ses tentatives d’obtenir son retrait de la liste de sanctions européennes qui visaient initialement 48 personnes des familles liées à l’ancien dictateur – les Ben Ali, les Trabelsi, les Mabrouk… – sont restées vaines. Depuis 2011, 21 personnes ont été supprimées de la liste : plusieurs membres de la famille Trabelsi ayant joué un rôle mineur ainsi que des personnalités plus exposées comme Marwan Mabrouk, en janvier 2019. Le dernier recours de Belhassen Trabelsi a été rejeté par la justice européenne le 14 avril dernier, pour une raison qui, du reste, ne manque pas de piquant : non seulement la procédure était adressée au Conseil de l’Europe au lieu du Conseil de l’Union européenne, mais surtout elle visait la lettre du 28 janvier 2025 qui l’informait de la décision de renouvellement des sanctions rendue la veille par la CJUE et non l’arrêt de la Cour lui-même.

Une double erreur relevée par les juges non sans ironie. La lettre en elle-même n’étant qu’« un acte à caractère purement informatif », elle n’était « pas susceptible de faire l’objet d’un recours en annulation ». En conséquence, la demande a été jugée irrecevable, sans même avoir été examinée sur le fond. À vrai dire, la décision sur le fond aurait sans doute été la même, puisque les observations adressées à la Cour en décembre 2024 et en janvier 2025 avaient été déjà rejetées par la décision du 27 janvier 2025.

Côté tunisien, Belhassen Trabelsi avait demandé en juin 2016 à bénéficier du mécanisme d’arbitrage de l’Instance Vérité Dignité (IVD) et proposé une compensation de 350 millions de dinars (100 millions d’euros) en contrepartie d’un arrêt des poursuites. Mais la procédure n’a jamais abouti. Beji Caïd Essebsi, le président de la République, et les gouvernements successifs ont tout fait pour saboter le travail de l’IVD, notamment sur les aspects économiques, et ils ont enterré le rapport qu’elle avait publié en 2019 décrivant en profondeur le système de corruption dont Belhassen Trabelsi n’était que la pointe émergée. C’est, sans aucun doute, pour protéger des intérêts encore actifs que Beji Caïd Essebsi s’opposait à l’IVD. Et c’est en ce sens que Belhassen Trabelsi est fondé à estimer que l’État tunisien est fautif.

Les raisons d’un échec

Si Ben Ali est tombé en 2011, c’est en grande partie en raison de la prédation de l’économie par sa famille, du sentiment d’une profonde injustice sociale qu’elle a nourri et de l’attente d’une refondation morale de l’État et de la société. Or, sur ce plan, comme sur d’autres, la transition démocratique a échoué. Les Tunisiens ont été privés d’un grand procès cathartique qui aurait dévoilé la vérité, sanctionné les responsables et refondé le contrat social.

Ce fiasco tient à deux raisons : les résistances au sein de l’État et le morcellement des dispositifs chargés de faire la lumière sur le fonctionnement de la prédation économique. Preuve que le sujet était essentiel, la commission d’investigation sur les faits de corruption et de malversation confiée à Abdelfatah Amor a été créée par Ben Ali lui-même, dans une ultime tentative de sauver son régime. Son rapport extrêmement détaillé publié en novembre 2011 avait débouché sur la transmission de plus de 300 dossiers au parquet… qui n’en a instruit qu’une poignée, en partie faute de compétences techniques des magistrats tunisiens en matière financière.

À côté de cette voie judiciaire, la Tunisie a mis en place en 2014, sur la recommandation des experts internationaux en transition démocratique, un dispositif de justice transitionnelle, sur le modèle « vérité et réconciliation », incluant les crimes économiques. Idéal sur le papier. Sauf que non seulement l’IVD doublonnait le travail de la justice (assez poussive il est vrai), mais surtout elle était parasitée par les compromis passés en coulisses. Son mécanisme d’arbitrage a reçu 1897 demandes concernant les crimes économiques, dont seulement 24 ont abouti à une proposition de convention de restitution de biens spoliés. Le ministère du Domaine de l’État, chargé du contentieux de l’État, bien peu coopératif, en a refusé 22 alors qu’il était la victime de ces spoliations et aurait pu récupérer plusieurs milliards de dinars.

En 2015, Beji Caïd Essebsi a préféré essayer de mettre en place son propre mécanisme de conciliation, opaque et contrôlé par la présidence. Face aux critiques, seule la disposition permettant d’amnistier les hauts fonctionnaires impliqués dans les opérations frauduleuses a été adoptée. Dans le même temps, la restitution des biens mal acquis gelés à l’étranger s’est enlisée dans une invraisemblable accumulation de négligences et de lenteurs administratives et de difficultés de la justice tunisienne à prouver l’origine illicite des avoirs. Le bilan depuis 2011 n’est pas à la hauteur de la prédation : le Liban a restitué 28,8 millions de dollars en 2013, la Suisse environ 250 000 francs suisses (275 000 euros) en 2016, puis 3,5 millions d’euros en 2017, et encore 3,5 millions de dinars tunisiens (environ 1,05 million d’euros) en 2021.

Les fantasmes de Kaïs Saïed

Cet échec a entretenu le ressentiment des Tunisiens et les fantasmes sur la fortune mal acquise du clan Ben Ali-Trabelsi dont l’étendue n’a toujours pas pu être établie avec précision. Cette situation n’est pas pour rien dans le succès de Kaïs Saïed qui s’est posé en champion de la lutte contre la corruption. Dès octobre 2020, il a réactivé le comité pour le recouvrement des biens mal acquis à l’étranger, dont le mandat de quatre ans avait pris fin en 2015, en le plaçant, cette fois, directement sous son autorité. En mars 2022, pour financer des projets de développement, il a créé un mécanisme de conciliation pénale censé obtenir la restitution sous la menace d’arrestation, mais les promesses mirifiques n’ont pas été tenues.

Quinze ans après, les procès continuent à s’égrener sans fin. La justice, contrôlée par le pouvoir exécutif, n’est plus assez crédible pour que les extraditions soient autorisées. Plus personne ne croit que la restitution des milliards accumulés sous Ben Ali suffirait à remettre l’économie sur les rails et donner à l’État les moyens de réduire les fractures qui minent la société. Ce trésor fantasmé, aujourd’hui dévalué ou dispersé, n’est plus qu’une figure rhétorique dont l’effet s’estompe avec le temps. Même l’État tunisien se semble plus tellement y croire : il aurait mis fin à la mission de l’avocat genevois Enrico Monfrini, spécialisé dans la traque des fortunes des dictateurs, que la Banque centrale lui avait confiée en 2011.

Hier symbole d’un régime dont la corruption était devenue le moyen et la raison d’être, Belhassen Trabelsi pourrait bien devenir aujourd’hui le symbole de l’échec de la justice post-révolution.