Un certain nombre de clans à Madagascar qui avaient bénéficié des largesses du pouvoir de l’ex président Andry Rajoelina, avant de se retourner contre lui et de le pousser vers la sortie en octobre 2025, se déchirent aujourd’hui entre eux pour accaparer la richesse nationale, notamment dans la filière de l’or. vers les Émirats Arabes Unis. Les arrestations se multiplient y compris au sein des milieux industriels. Une belle foire d’empoigne !
Daniel Sainte Roche
Shemir Sokataly interpellé à l’Ile Maurice
L’interpellation à l’île Maurice de l’homme d’affaires français d’origine indienne né à Majunga (Madagascar) Shemir Sokotaly, considéré comme un financier influent au départ dans les cercles politico-économiques de « la Refondation », un processus de transition politique, engagé après la chute du pouvoir d’Andry Rajoelina, en octobre 2025. Ce rebondissement judiciaire inattendu pourrait lever le voile sur les luttes de pouvoir qui secouent actuellement Madagascar.
Entre projets présumés de déstabilisation, réseaux d’affaires, contrebande d’or et rivalités entre clans économiques, l’arrestation d’in homme clé du nouveau régime par ses anciens amis prend une tournure inattendue.
Une arrestation qui fait trembler
Le colonel Patrick, un Robin des bois » malgache
Arrêté à Flic-en-Flac, à l’île Maurice, en exécution d’un mandat délivré par le tribunal de district de Port-Louis Nord, Shemir Sokotaly se retrouve aujourd’hui au cœur d’un dossier explosif. Selon plusieurs sources, l’homme d’affaires serait soupçonné d’avoir participé à un projet visant à incendier la prison de haute sécurité de Tsiafahy. Son but aurait été de favoriser l’évasion du colonel Patrick, nommé directeur d’un organe placé auprès de la Présidence au début de la Refondation, « le bureau des doléances », avant de se retourner contre le nouvel homme fort malgache, le colonel Michaël Randrianirina, qu’il avait servi au départ au nom d’une « Refondation » d’institutions mises à mal.
Si les faits restent à établir devant la justice, cette arrestation d’un homme d’affaires au parcours fluctuant et contesté intervient dans un contexte particulièrement tendu au sein des sphères dirigeantes malgaches. Au cours des derniers mois, Shemir Sokotaly, tout sauf un perdreau de l’année, apparait dans différentes enquêtes médiatiques consacrées aux connexions entre affaires, politique et sécurité à Madagascar.
Un parcours controversé au Mozambique
Installé depuis de nombreuses années au Mozambique, Shemir Sokotaly dirige le groupe Maeva, fondé en 1998 et présent notamment dans les secteurs de l’huile végétale et de l’énergie. En 2019, le groupe a notamment pris des participations dans la centrale thermique de Maputo.
Mais la trajectoire de l’homme d’affaires a été jalonnée de controverses. En 2012, les autorités mozambicaines lui avaient interdit d’exercer des activités professionnelles au Mozambique après plusieurs accusations portant sur les conditions de travail au sein de ses entreprises. Selon le ministère mozambicain du Travail, les sociétés du groupe Maeva auraient à plusieurs reprises enfreint les droits fondamentaux des salariés. Des différends majeurs avaient alors opposé la direction aux syndicats, notamment après le licenciement de plusieurs représentants du personnel.
Certaines installations industrielles du groupe ont également fait l’objet de fermetures administratives en raison de problèmes d’hygiène, d’irrégularités dans les autorisations d’exploitation et de manquements environnementaux.
Fin 2024, des critiques visant les infrastructures du groupe Maeva avaient encore émergé dans la presse mozambicaine, mettant en cause l’insuffisance des équipements sur plusieurs sites industriels, notamment à la Gare centrale de Maputo.
Les connexions malgaches de Sokotaly
Mamy Ravatomanga, le Parrain des affaires malgaches
Au Mozambique, Shemir Sokotaly est également associé au sein d’Amarante International Mozambique avec Norodine Donne Jiva, autre entrepreneur français d’origine indienne né à Madagascar. Ce dernier a dirigé entre 2019 et 2025 la société CSPI Madagascar, chargée de la sécurité de plusieurs aéroports malgaches. Autant de réseaux où navigue le puissant homme d’affaires malgache et faiseur de rois, Mamy Ravatomanga, que la justice mauricienne vient de maintenir en prison. Une première demande avait déjà été refusée en décembre 2025, décision ensuite confirmée par la Cour suprême en mai 2026. Les magistrats avaient alors estimé que les risques de fuite, d’interférence avec les témoins et d’altération des preuves étaient « réels et plausibles ».
Ces relations permettent de mieux comprendre l’insertion progressive de Shemir Sokotaly au coeur de réseaux d’influence malgaches mis en cause ces dernières semaines.
Un ancrage dans les cercles du pouvoir
Depuis plusieurs années, Shemir Sokotaly a déployé de grands efforts pour se constituer une place de choix au sein de l’élite politico-économique malgache.
L’homme d’affaires aurait notamment bénéficié de solides relais auprès de personnalités influentes du régime Andry Rajoelina. Ainsi, sous l’égide du puissant homme d’affaires Mamy Ravatomanga, il a notamment été chargé du recouvrement d’importantes créances auprès de Madagascar Airlines.
Mais à Madagascar comme ailleurs, les alliances sont rarement définitives. Certaines sources avancent aujourd’hui que Shemir Sokotaly aurait joué un rôle majeur dans le coup d’Etat contre le même Andry Rajoelina, par le biais d’un financement indirect. Dans la foulée, il a financé l’ascension politique de certaines figures autour de l’actuelle junte militaire.
La filière de l’or, le coeur de la corruption
146 milliards de dollars d’or sont investis à Dubaï via des comptes offshore
C’est toutefois sur un autre terrain que l’affaire pourrait prendre une ampleur considérable : celui de la contrebande d’or. Dans plusieurs enquêtes, l’homme d’affaires Paul Sylvestra Koufali Daya est soupçonné d’avoir piloté des opérations de trafic d’or et de devises vers Dubaï et lre Émirats Arabes Unis, tandis que Shemir Sokataly aurait davantage joué un rôle de soutien financier et d’organisateur des infrastructures du réseau. Aucune condamnation définitive n’a toutefois été prononcée à ce stade concernant ces accusations.
Différentes enquêtes journalistiques ont associé le nom de Shemir Sokotaly à des circuits de sortie clandestine de l’or malgache transitant par les ports et aéroports de Tuléar et Nosy Be avant d’être acheminé vers le Mozambique, puis vers Dubaï. Ces investigations évoquent également l’utilisation de structures établies à l’île Maurice pour faciliter certains montages financiers et le recyclage des fonds générés par ces activités.
Le jeune affairiste, Koufali Daya, qui a passé une partie de son exil au Mozambique entre 2022 et 2025, est présenté comme un intermédiaire influent entre certains milieux économiques karana et des personnalités occupant des positions stratégiques à Madagascar.
Rappelons que les révélations des députés Fidele Razarapiera et Hanitra Razafimanantsoa dans l’émission radiophonique « Miara-Manonja » mettent directement en cause Koufali Daya dans le transfert illicite d’or et de devises vers Dubai, et que des signalements ont été transmis au Bureau indépendant anti-corruption (BIANCO) à cet égard. Mais c’était avant le coup d’Etat d’Octobre 2025…
Une guerre de clans en toile de fond
Au-delà du cas personnel de Shemir Sokotaly, son arrestation révèle surtout les fractures qui traversent aujourd’hui les élites économiques et politiques malgaches.
Alors que le colonel Michael Randrianirina a récemment évoqué l’existence de manœuvres visant à l’écarter du pouvoir, plusieurs observateurs décrivent une lutte acharnée entre groupes d’intérêts concurrents. Le regard se tourne désormais vers le sort de Koufali Daya, présenté comme proche parent du Chef de la junte militaire tout en ayant bénéficié du soutien financier de réseaux aujourd’hui fragilisés.
Pour Hassam S., jeune membre de la communauté Khoja Shiâh Isnâsheri, la crise actuelle illustre un aspect de la bataille entre clans économiques rivaux. Selon cette lecture, les grands groupes indiens implantés depuis longtemps à Madagascar verraient d’un mauvais œil l’arrivée de nouveaux acteurs jugés plus aventureux et moins contrôlables.
L’arrestation de Shemir Sokotaly pourrait n’être que le premier épisode d’un feuilleton judiciaire et politique dont les répercussions dépasseront largement les frontières de Madagascar. Plusieurs analystes considèrent que le colonel Michael Randrianirina est aujourd’hui fragilisé par sa volonté de satisfaire des intérêts concurrents. À force de vouloir ménager tous les camps, il pourrait bien se retrouver sans véritable soutien au moment décisif.
