Il y a des silences qui finissent par devenir assourdissants. Le 10 septembre 2026, Amnesty International a rompu avec l’absence de réactions des chancelleries occidentales et des pays traditionnellement proches de la Tunisie en publiant un communiqué alarmant sur la situation de Rached Ghannouchi. À quatre-vingt-cinq ans, le président du Parlement tunisien issu des dernières élections législatives libres et transparentes de Tunisie est détenu depuis plus de trois ans à la prison de Mornaguia, dans un état de santé qui suscite désormais de très sérieuses inquiétudes. L’organisation demande sa libération immédiate, l’annulation de ses condamnations, l’abandon des poursuites qu’elle considère comme motivées politiquement et un accès urgent aux soins médicaux dont il a besoin.
Par Ridha Driss
10 septembre 2026
Ce communiqué d’Amnesty n’est pas une pièce administrative parmi d’autres. Il dresse le constat d’un homme privé de liberté depuis avril 2023 et confronté à une succession de poursuites et de condamnations politiques d’une sévérité exceptionnelle. Parmi elles figure une condamnation à la réclusion à perpétuité prononcée en juin 2026 dans l’affaire dite de l’« appareil secret ». Heba Morayef, directrice régionale pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International, souligne qu’il s’agit de la première peine de perpétuité infligée à une personnalité politique de premier plan en Tunisie depuis la révolution de 2011. Cette seule donnée mesure la distance parcourue entre les espoirs de cette révolution et la réalité politique de 2026.
Quelques mois plus tôt, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire avait déjà franchi un pas supplémentaire. Dans son Avis n° 63/2025, adopté en novembre 2025, il a qualifié la détention de Rached Ghannouchi d’arbitraire et demandé sa libération immédiate ainsi que l’octroi d’un droit à réparation. Ses conclusions font état de violations de ses droits à la liberté, à un procès équitable et à la liberté d’expression, ainsi que d’une discrimination fondée sur ses opinions politiques.
Le tableau médical décrit par Amnesty est tout aussi préoccupant : maladie de Parkinson, apnée du sommeil, douleurs chroniques invalidantes, pertes de connaissance lors d’une visite de ses avocats le 17 juillet 2026, hospitalisations répétées durant l’été, chaleur extrême dans les cellules et restrictions imposées aux contacts avec sa famille et ses avocats pendant ses séjours à l’hôpital.
Mais au-delà de l’urgence humaine et judiciaire, cette captivité invite à regarder une trajectoire politique et intellectuelle longue de plus d’un demi-siècle. Non pour soustraire Rached Ghannouchi à la critique — son parcours, ses idées et ses choix politiques ont été et continueront d’être discutés — mais pour comprendre ce que l’épreuve actuelle révèle de l’homme, de son évolution et, finalement, de la Tunisie elle-même.
Trois dimensions de cette trajectoire méritent particulièrement d’être retenues.
I. La résistance comme respiration
Il y a chez Rached Ghannouchi une remarquable continuité dans l’épreuve : emprisonné, il résiste ; contraint à l’exil, il poursuit son engagement ; vieilli et malade, il refuse encore de renoncer à ses convictions. Cette endurance ne date ni de 2021 ni de 2023. Elle traverse plus d’un demi-siècle de vie politique tunisienne.
« Une véritable école supérieure de résistance pacifique et démocratique » — ainsi le décrivait déjà un précédent portrait publié sur ce site.
Il a connu la prison sous Habib Bourguiba, notamment une condamnation aux travaux forcés à perpétuité, avant d’être libéré à la faveur de l’amnistie présidentielle de 1988. Il a ensuite connu deux décennies d’exil à Londres sous le régime de Zine el-Abidine Ben Ali, après avoir de nouveau été condamné à la perpétuité par contumace.
Il connaît aujourd’hui les prisons de la Tunisie de Kaïs Saïed.
Le Parlement qu’il présidait a été suspendu le 25 juillet 2021, puis dissous le 30 mars 2022. Rached Ghannouchi a finalement été arrêté le 17 avril 2023, quelques jours après avoir prononcé un discours dans lequel il dénonçait l’autoritarisme du pouvoir et plaidait pour le rassemblement de l’ensemble des forces politiques afin de restaurer la démocratie.
Ces trois périodes sont profondément différentes et toute comparaison historique doit conserver sa mesure. Mais elles présentent une continuité frappante : Ghannouchi a passé une part considérable de sa vie politique entre clandestinité, prison et exil, sans faire de la violence une méthode d’action politique.
Le Groupe de travail des Nations unies l’a souligné dans son examen des poursuites actuelles : les autorités n’ont pas démontré que les propos ayant notamment conduit à son arrestation constituaient une incitation à la violence. L’appel à éviter l’exclusion politique et à préserver la possibilité d’une coexistence entre les différentes familles tunisiennes ne saurait être transformé en projet de confrontation.
C’est ce qui donne aux images de cet été leur dimension particulière : un homme de quatre-vingt-cinq ans, atteint de plusieurs pathologies, transporté à plusieurs reprises à l’hôpital et pourtant maintenu en détention. Il ne s’agit plus seulement de la confrontation entre un opposant et un pouvoir. C’est aussi l’aboutissement physique d’une endurance qui traverse plus d’un demi-siècle d’histoire tunisienne.
II. Une ouverture intellectuelle constante
Le second enseignement de cette trajectoire tient à la texture même de sa pensée : une pensée mobile, qui ne s’est jamais entièrement laissée enfermer dans une orthodoxie immuable.
Formé dans l’univers intellectuel de la Zitouna, marqué ensuite par le nationalisme arabe au Caire et à Damas, confronté à la philosophie occidentale lors de son séjour à Paris à la fin des années 1960, puis longuement immergé dans la culture politique et parlementaire britannique durant ses années d’exil à Londres, Ghannouchi a construit sa réflexion au croisement de traditions différentes.
Il dialogue avec Tocqueville sur la démocratie, avec Rawls sur le pluralisme, avec le politologue Alfred Stepan sur les rapports entre religion et démocratie. Sa réflexion s’est ainsi progressivement inscrite dans un dialogue plus large avec les grandes questions de la pensée démocratique contemporaine : pluralisme, souveraineté populaire, libertés publiques et rapports entre religion et État.
Parmi les intellectuels qui ont accompagné et interrogé cette évolution figure l’islamologue américain John L. Esposito, avec lequel s’est nouée au fil des décennies une proximité intellectuelle autour des rapports entre islam, pluralisme et démocratie. Même la prison n’en a pas entièrement interrompu le fil : jusqu’aux derniers mois de la vie d’Esposito, les échanges se poursuivaient indirectement, par l’intermédiaire de la famille de Ghannouchi.
Son ouvrage majeur, Al-Hurriyat al-‘Ammah fi al-Dawlah al-Islamiyyah (Les libertés publiques dans l’État islamique), élaboré en partie pendant ses années de prison, place déjà au centre de sa réflexion les libertés publiques, le pluralisme, la légitimité politique et le suffrage. Cette réflexion se poursuivra et évoluera pendant plusieurs décennies, jusqu’à On Muslim Democracy: Essays and Dialogues, publié en 2023 avec le politologue Andrew March.
Une pensée écrite depuis la geôle, pour penser la liberté — peut-être le paradoxe le plus éloquent de toute son œuvre.
L’intérêt de cette trajectoire intellectuelle ne réside d’ailleurs pas dans l’idée d’une parfaite continuité. C’est au contraire dans ses évolutions, ses hésitations et parfois ses révisions qu’elle devient intéressante. Ghannouchi n’a cessé de confronter les catégories de la tradition islamique — le Coran, la Sunna, les maqasid al-sharia — aux questions posées par la démocratie contemporaine : souveraineté populaire, pluralisme, citoyenneté, libertés individuelles, place de la religion dans l’espace public.
Le dixième congrès du parti Ennahdha, en mai 2016, marque l’une des étapes les plus visibles de cette évolution en actant la spécialisation du parti dans l’action politique et la distinction entre celle-ci et les activités religieuses.
Cette évolution a suscité des débats, y compris parmi ses compagnons de route et parmi les chercheurs qui ont étudié son œuvre. C’est précisément ce qui en fait l’intérêt : il ne s’agit pas d’une pensée figée dans les catégories de sa jeunesse, mais d’une tentative, poursuivie pendant plusieurs décennies, de penser la place d’une référence islamique dans un ordre politique pluraliste.
III. La modération à l’épreuve des faits
La troisième dimension de cette trajectoire est celle d’une modération politique qui doit être jugée non seulement à travers les discours, mais aussi à travers les choix effectués lorsque les rapports de force rendaient possibles d’autres voies.
Le bilan politique de Rached Ghannouchi est légitimement discuté. Les décisions prises par Ennahdha lorsqu’elle participait au pouvoir, les compromis qu’elle a conclus comme ceux qu’elle n’a pas su construire, et plus généralement sa part de responsabilité dans les difficultés de la décennie démocratique continueront de faire l’objet de débats. C’est le propre d’une expérience démocratique que de permettre ce jugement.
Mais la critique politique doit précisément être distinguée de la persécution judiciaire.
L’un des épisodes les plus révélateurs reste la crise de 2013. Après les assassinats de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, alors que la polarisation politique atteint un niveau extrêmement dangereux et que le coup d’État militaire en Égypte vient de renverser le président Mohamed Morsi, la Tunisie semble elle aussi menacée par une confrontation dont nul ne peut prévoir l’issue.
Ghannouchi choisit alors la négociation.
Sa rencontre avec Béji Caïd Essebsi à Paris, le 15 août 2013, ouvre l’un des canaux du compromis entre deux camps politiques qui se regardaient jusque-là avec une profonde méfiance. Parallèlement au Dialogue national conduit par le Quartet, cette dynamique contribue à la sortie pacifique de la crise, au retrait du gouvernement dirigé par Ennahdha et, quelques mois plus tard, à l’adoption largement consensuelle de la Constitution de janvier 2014.
Le mérite de cette sortie de crise appartient à de nombreux acteurs tunisiens — partis politiques, société civile, organisations nationales et membres de l’Assemblée constituante. Mais le choix de Ghannouchi compte précisément parce qu’une autre attitude était possible : considérer la légitimité électorale de 2011 comme suffisante pour refuser tout compromis.
Il choisit de ne pas le faire.
« La stabilité de la communauté prime sur l’affirmation doctrinale » : cette hiérarchie entre préservation de la communauté politique et victoire d’un camp éclaire une part importante de son itinéraire.
Après le coup d’État du 25 juillet 2021, cette logique demeure perceptible. Ghannouchi plaide pour le dialogue entre les différentes forces politiques et avertit qu’une Tunisie construite sur l’exclusion d’une partie de sa société risque d’ouvrir la voie à la confrontation.
Ses propos sur le risque d’un « projet de guerre civile » seront précisément retournés contre lui. Ils figurent parmi les éléments ayant conduit à son arrestation en avril 2023. Pourtant, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a considéré que les autorités n’avaient pas établi que ces déclarations constituaient une incitation à la violence et a replacé son arrestation dans le contexte de l’exercice de sa liberté d’expression politique.
C’est peut-être ici que réside le paradoxe le plus profond de la situation actuelle : un appel à ne pas exclure une partie de la société tunisienne a pu être transformé en élément à charge contre celui qui le formulait.
Ce que ce dossier dit du régime tunisien
Le constat d’Amnesty International ne se dresse pas isolément. Il rejoint désormais les conclusions du Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire et les inquiétudes exprimées depuis plusieurs années par des organisations des droits humains face à l’affaiblissement de l’indépendance de la justice et à la multiplication des poursuites contre les opposants, les avocats, les journalistes et les voix critiques.
La question posée par le cas de Rached Ghannouchi dépasse donc largement Rached Ghannouchi.
On peut avoir combattu ses idées. On peut contester ses choix, critiquer son bilan ou lui imputer une part des échecs de la décennie démocratique tunisienne. On peut avoir été son adversaire politique hier et le rester aujourd’hui.
Rien de cela ne justifie qu’un homme de quatre-vingt-cinq ans soit détenu arbitrairement, condamné à la perpétuité et à des décennies supplémentaires de prison au terme de procédures dont les graves violations ont été documentées par les Nations unies et Amnesty International.
C’est précisément là que commence le véritable test démocratique : dans la capacité à défendre les droits non seulement de ceux dont nous partageons les idées, mais aussi de ceux que nous avons combattus.
Ce principe devrait valoir pour Rached Ghannouchi comme pour tous les prisonniers politiques tunisiens, quelles que soient leur famille politique, leur idéologie ou leur histoire. Car une démocratie ne se mesure pas à la manière dont elle traite ses amis. Elle se mesure d’abord aux droits qu’elle garantit à ses adversaires.
Et cette question ne s’adresse pas seulement à la Tunisie.
Le silence persistant d’une grande partie des chancelleries étrangères devient lui aussi difficile à dissocier de cette histoire. Lorsque les mécanismes des Nations unies concluent à une détention arbitraire et réclament une libération immédiate ; lorsqu’Amnesty International documente de graves violations du droit à un procès équitable et alerte sur la santé d’un prisonnier de quatre-vingt-cinq ans ; lorsque celui-ci est condamné à passer le restant de ses jours en prison, le silence cesse d’être une simple absence de parole. Il devient une position.
À quatre-vingt-cinq ans, après avoir connu les prisons de Bourguiba, l’exil sous Ben Ali et désormais la détention sous Kaïs Saïed, Rached Ghannouchi se retrouve une nouvelle fois privé de liberté.
L’histoire jugera ses idées. Elle jugera ses décisions, ses réussites et ses erreurs, comme elle jugera celles de toute une génération qui a tenté, après 2011, de construire une démocratie tunisienne.
Mais ce jugement appartient à l’histoire, au débat public et aux citoyens — non à une justice utilisée pour faire disparaître l’adversaire politique.
C’est peut-être cela, finalement, que sa captivité révèle avec le plus de force : la grandeur d’une démocratie ne réside pas dans l’absence de désaccords, mais dans son refus de transformer le désaccord en exclusion, l’adversaire en ennemi et la politique en prison.
