Algérie : les chrétiens kabyles persécutés depuis la décennie noire

31/01/2026 – La rédaction de Mondafrique

La liberté de culte des chrétiens d’Algérie, en particulier des Kabyles évangéliques, est devenue lettre morte. Depuis 2016, leurs 47 églises sont fermées et pour eux, la pratique religieuse n’est plus possible qu’en secret. Cette histoire méconnue – qui remonte dans l’agenda diplomatique depuis l’élection de Donald Trump – ne peut pas être séparée de celle des relations compliquées entre Alger et la Kabylie.

Par Charlotte Touati

Le 13 janvier 2026 le pasteur Nourredine Benzid était auditionné par la United States Commission on International Religious Freedom à Washington sur la situation des chrétiens en Algérie. Pour la première fois, un pasteur kabyle exposait directement la situation devant une institution fédérale américaine : fermetures d’églises, arrestations, pressions au quotidien.

La trajectoire du pasteur Benzid est emblématique. Converti durant la décennie noire – « Ma vie a dramatiquement changé en 1993, lorsque j’ai rencontré Jésus », dit-il – il fonde en 2004 l’église évangélique de Makouda dans la wilaya de Tizi Ouzou, rassemblant entre 600 et 700 fidèles, soit l’une des plus grandes communautés chrétiennes du pays. En octobre 2019, l’église est fermée définitivement sur décision administrative confirmée par le tribunal administratif de Tizi Ouzou. Le pasteur Benzid affirme avoir déposé tous les dossiers réclamés par l’administration dès 2018. Mais l’église est bouclée sans préavis en 2019, les autorités disant n’avoir rien reçu. Le pasteur décrit aussi le chantage à l’article 87 bis du Code pénal algérien concernant les « actes terroristes et subversifs », qui sert à criminaliser les opposants, parmi lesquels les chrétiens et les Kabyles.

47 églises fermées et plus de 130 000 fidèles

Les 47 églises protestantes de Kabylie sont désormais fermées. Des rapports d’ONG ont récemment documenté des arrestations ainsi que les contraintes imposées aux chrétiens dans l’exercice de leur liberté de culte. Cette répression empêche d’évaluer le nombre des chrétiens et l’ampleur du phénomène de conversion. Selon l’université de Baylor, ils seraient 380 000 et selon la World Christians Database reprise par Open Doors, 139 000. Comme les fidèles pratiquent et se baptisent en secret, il n’existe aucun registre.

Cette situation n’est ni marginale ni conjoncturelle. Elle s’inscrit dans une histoire longue, une logique juridique cohérente et un calcul politique assumé par les autorités algériennes, aujourd’hui mises sous pression par l’internationalisation du dossier. Auditions officielles à Washington, au Sénat français et au parlement britannique, classements mondiaux, articles de presse : les faits s’accumulent, dessinant le portrait d’une persécution administrative lente mais profondément structurée.

Audition du pasteur Nourredine Benzid devant la Commission américaine sur la liberté internationale de culte. Capture d’écran.

Un histoire religieuse singulière

La Kabylie appartient à l’ancienne Numidie, l’un des berceaux du christianisme africain. Dès le IIᵉ siècle, les premiers martyrs chrétiens d’Afrique –les martyrs de Scillium (180)– y sont attestés. En 203, Perpétue et Félicité, jeunes femmes numides mortes en martyres face à l’envahisseur romain, entrent dans l’histoire universelle du christianisme. Aux siècles suivants, la région donne naissance à des figures majeures de la pensée chrétienne : Tertullien, Cyprien, Donate, Saint Augustin, sans oublier le pape Gélase Ier.

Islamisée tardivement et partiellement, la Kabylie conserve pendant des siècles un rapport singulier à la religion, marqué par le pluralisme, la médiation communautaire et une faible institutionnalisation du religieux. Au 15e siècle, des sources espagnoles évoquent encore les        « Cabiles chrétiens ». Cette particularité est notée par les chroniqueurs ottomans, puis les observateurs européens. Au 19e siècle, la mission des Pères Blancs sous l’impulsion du Cardinal Lavigerie est bien accueillie. 

Famille chrétienne de Grande Kabylie, avant 1922. Wikimédia.

La décennie noire, un tournant

La décennie noire algérienne ne s’est pas seulement soldée par des dizaines de milliers de morts et un traumatisme collectif durable ; elle a aussi provoqué des ruptures intimes, spirituelles et politiques profondes, dont certaines continuent de produire leurs effets. En Kabylie, région fortement politisée, la guerre civile des années 1990 a agi comme un révélateur brutal : de la faillite morale de l’islamisme armé, de l’ambiguïté de l’État, d’un vide éthique et spirituel, enfin, que nombre de Kabyles ont cherché à combler. C’est dans ce contexte précis que s’inscrit le phénomène des conversions au christianisme.

Lorsque la guerre civile éclate au début des années 1990, la Kabylie se distingue. Les groupes islamistes armés se heurtent à une hostilité sociale massive. Les villages s’organisent, les intellectuels, les artistes et les femmes deviennent des cibles privilégiées des islamistes parce que la région refuse l’ordre moral qu’ils entendent imposer. Pour beaucoup de Kabyles, l’islamisme n’est pas seulement une violence politique : il constitue une rupture morale radicale, une profanation du religieux lui-même. La question n’est plus seulement politique, elle devient existentielle. « Comment continuer à croire lorsque la foi est invoquée pour justifier l’égorgement, le viol, l’assassinat d’enseignants, de femmes non voilées, de journalistes ? » s’exclame Samia, adolescente pendant la décennie noire, qui se définit aujourd’hui comme apostate et féministe.

Des expériences mystiques incomprises

C’est dans cette brèche que s’inscrivent les conversions au christianisme. Elles touchent en priorité des jeunes, instruits, citadins ou semi-ruraux, souvent marqués par la violence directe. « J’avais 25 ans et j’étais étudiant à Alger », se souvient pasteur M.. « Pour nous les jeunes, l’Islam n’était qu’une accumulation d’interdits et nous étions athées. Mais il me manquait quelque chose. Nous fêtions Noël dans ma famille en Kabylie et j’avais vu Jésus quand j’étais enfant. Je pensais que c’était un prophète, mais ce nom réussissait à m’apaiser. Un ami m’avait prêté un Nouveau Testament ; c’était interdit. Un week-end, j’étais retourné dans les montagnes et j’étais seul. Je l’ai ouvert et mon monde a basculé. Le feu [le Saint-Esprit] s’est abattu sur moi. J’ai pleuré pendant des heures, mais je n’étais pas triste. »

En s’entretenant avec les convertis, les témoignages d’expériences mystiques spontanées, qui laissent ceux qui en font l’objet démunis, font rapidement surface. « J’étais désorienté, ajoute pasteur M., alors je suis allé voir les catholiques à Alger, mais j’ai été rejeté. Ils ne voulaient pas de problèmes, pas de convertis, pas de Kabyles. Alors je suis retourné en Kabylie et j’ai découvert que je n’étais pas seul. Nous avons constitué des groupes de prières à l’Université de Tizi Ouzou et à Azazga. »

Des conversions en langue kabyle et dans les communautés locales

Ces conversions ne sont pas vécues comme une occidentalisation ou une rupture culturelle : elles se font en langue kabyle, dans des communautés locales, et s’orientent majoritairement vers le protestantisme évangélique, perçu comme plus horizontal, moins institutionnel, plus proche de l’éthique communautaire locale. Pour beaucoup, le christianisme renoue également avec une mémoire spirituelle antérieure à l’islamisation.

Lorsque la guerre s’achève à la fin des années 1990, la Kabylie – et avec elle les chrétiens kabyles – espère une reconnaissance. La région a résisté à l’islamisme armé et payé un lourd tribut humain. Or la sortie de guerre choisie par l’État algérien prend une tout autre direction. Avec l’élection d’Abdelaziz Bouteflika en 1999, puis surtout avec la Charte pour la paix et la réconciliation nationale de 2005, le pouvoir opte pour une amnistie quasi générale, sans justice, sans vérité, sans reconnaissance des victimes. Les islamistes armés sont réintégrés, les crimes ne sont ni jugés ni même discutables publiquement et la parole des familles de disparus est juridiquement étouffée.

Un choc profond 

Pour les chrétiens kabyles, le choc est profond. Ceux qui ont parfois fui les groupes armés, parfois perdu des proches, voient leurs bourreaux bénéficier de l’amnistie, tandis qu’eux-mêmes demeurent sans protection. La logique est cruelle : l’État pardonne au nom de la paix ceux qui ont tué au nom de l’Islam, mais commence à regarder avec suspicion ceux qui ont quitté l’Islam. À ce moment précis, les chrétiens kabyles sont sacrifiés politiquement, non pas par une décision explicite, mais par un choix structurel : la stabilité autoritaire, au détriment des minorités dissidentes.

Cette logique se durcit encore après le Printemps noir de 2001. La mort du jeune Massinissa Guermah tué par un gendarme déclenche une révolte massive en Kabylie. L’État répond par la violence : près de 130 morts, des milliers de civils désarmés blessés, aucune sanction significative, aucune reconnaissance officielle. La décennie noire est terminée, mais les méthodes de guerre – tir à balles réelles et explosives, poursuite de l’ennemi intérieur – sont intactes. La contestation politique kabyle est écrasée ; la dissidence culturelle est contenue. Il reste alors à verrouiller la dissidence spirituelle.

C’est ce que permet l’ordonnance 06-03 de 2006, qui encadre les cultes non musulmans. Présentée comme une loi de régulation, elle institue en réalité une interdiction de fait du christianisme algérien, selon l’ONG Minority Rights Group. Toute église doit obtenir une autorisation administrative qui n’est jamais délivrée ; le prosélytisme est criminalisé ; l’exercice collectif du culte devient juridiquement risqué. Cette loi ne vise pas prioritairement le catholicisme institutionnel, discret et diplomatiquement protégé. Elle vise les chrétiens algériens, c’est-à-dire les convertis, majoritairement kabyles, visibles, communautaires, non contrôlés par l’État.

Une architecture légale au service de la discrimination

La répression des chrétiens et des Kabyles en Algérie repose sur un cadre juridique précis, souvent présenté comme neutre, mais appliqué de manière systématiquement restrictive. Dès le préambule 2 de la Constitution, il est affirmé que l’Algérie est arabe et l’Islam religion de l’État. Les Amazighs et les non-musulmans sont de facto exclus et s’élever contre cela transforme l’opposant en une menace à l’unité nationale.

Manifestation de chrétiens kabyles. Photo Facebook.

À l’ordonnance 06-03 s’ajoute l’article 144 bis 2 du Code pénal, qui punit l’« offense à l’Islam », notion volontairement floue permettant des poursuites pour des faits aussi variés que la possession de livres religieux, l’expression de convictions personnelles ou l’échange privé sur la foi. La conversion est criminalisée. Les apostats sont également visés, cet article donnant un fondement légal aux poursuites pour blasphème.

Les ONG internationales sont unanimes. Christian Solidarity Worldwide (CSW) note que les autorités exigent des autorisations qu’elles refusent ensuite de délivrer, créant une interdiction de fait du culte chrétien. La United States Commission on International Religious Freedom (USCIRF) parle d’un cadre juridique qui criminalise l’exercice pacifique de la religion.

Une pression sociale et administrative constante

Depuis 2016, toutes les églises protestantes de Kabylie ont été fermées. Cela concerne au moins quarante-sept lieux de culte, souvent scellés par la gendarmerie, parfois manu militari. Ces fermetures ne sont ni isolées ni accidentelles. Elles s’inscrivent dans une campagne nationale documentée par Open Doors, CSW, la USCIRF, l’ECLJ, Amnesty International. Les fidèles se retrouvent sans lieu de culte légal, exposés à des poursuites et à des peines de prison dès qu’ils se rassemblent, même en privé.

Au-delà des fermetures d’églises, et comme en témoignent les chrétiens interrogés, la pression sociale et administrative est permanente : poursuites judiciaires contre des pasteurs, condamnations pour « exercice de culte sans autorisation », licenciements, refus d’embauche, harcèlement scolaire d’enfants portant des prénoms chrétiens, obstacles administratifs lors des enterrements, surveillance policière accrue pendant le Ramadan, dissuasion des célébrations de Noël.

La répression religieuse prend également une dimension sécuritaire comme l’illustre l’histoire de Slimane Bouhafs. Converti en 1997, il est condamné à trois ans de prison en 2016 pour « offense à l’islam ». Libéré, il s’enfuit en Tunisie où il jouit du statut protégé de réfugié. Il est malgré tout enlevé sur le territoire tunisien en août 2021, ramené en Algérie, placé en détention préventive pour « appartenance à une organisation terroriste » et « atteinte à l’intégrité du territoire national » et finalement condamné à trois ans de prison supplémentaires à cause de ses liens supposé avec le Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK), considéré comme une organisation terroriste depuis le 18 mai 2021.

Ces faits ont conduit l’ONG Open Doors à classer l’Algérie au 20ᵉ rang mondial de son Index de persécution des chrétiens. Les États-Unis ont inscrit l’Algérie sur la Special Watch List du Département d’État. Le Royaume-Uni, via sa politique Freedom of Religion or Belief, identifie également l’Algérie comme un pays nécessitant une surveillance renforcée.

Entre Trump et le Pape, Alger sous pression

Cette internationalisation intervient alors qu’Alger cherche à améliorer son image diplomatique, notamment à travers une possible visite du pape après le Ramadan, associée aux commémorations de l’assassinat des moines de Tibhirine. Enlevés le 27 mars 1996, les sept moines trappistes ont été annoncés morts le 30 mai 1996 dans un communiqué du Groupe islamique armé, mais la version officielle est contestée.

Dans ce contexte, Mgr Jean-Paul Vesco, l’archevêque d’Alger, joue un rôle central dans le dialogue institutionnel avec les autorités. Se posant en figure clé de la « réconciliation », Mgr Vesco adopte une posture diplomatique prudente. Médiatique, il est engagé sur la scène politique tant en Algérie qu’en France. Il est également l’artisan de la visite d’Abdemadjid Tebboune au Saint-Siège le 24 juillet 2025. Ses prises de position publiques restent très mesurées, voire inexistantes sur les cas concrets de répression. Cette ambiguïté contribue à invisibiliser la situation spécifique des chrétiens kabyles, majoritairement évangéliques et dépourvus de relais diplomatiques.

Dans un contexte politique américain où la défense des chrétiens persécutés est devenue un thème mobilisateur, notamment dans les milieux évangéliques autour de Donald Trump – qui n’a pas hésité à envoyer ses bombardiers au Nigeria sous prétexte d’y défendre les chrétiens –la Kabylie devient un dossier potentiellement explosif pour Alger. Et en s’alliant à l’Église catholique au détriment des évangélistes, le gouvernement algérien a peut-être misé diplomatiquement sur le mauvais cheval. Résonne alors la boutade attribuée à Staline au sujet de la force réelle du Vatican : « Le Pape ? Combien de divisions ? ».

La « réconciliation » comme outil de répression

Le mot « réconciliation » occupe une place centrale dans le lexique politique algérien contemporain. Loin d’être un terme neutre ou simplement moral, il constitue, depuis plus de vingt ans, un outil de gouvernement, un mot-clé de légitimation, et parfois un instrument d’effacement. En Algérie, la « réconciliation » ne désigne pas un processus de vérité, de justice ou de reconnaissance des victimes, mais au contraire une sortie autoritaire du conflit fondée sur l’amnistie, l’oubli imposé et le silence. Cette idée est passée dans le langage commun que partagent des acteurs pourtant très différents : l’État algérien, une partie des élites religieuses, certains responsables français, et plus récemment des relais médiatiques inattendus.

La Charte pour la paix et la réconciliation nationale de 2005 visait à présenter l’amnistie quasi générale des islamistes armés comme un acte moral supérieur, tout en neutralisant toute demande de justice. Mais en réalité, cette réconciliation n’est ni bilatérale ni réparatrice : elle est verticale, décrétée par l’État, et assortie d’une criminalisation de la mémoire. Les familles de disparus n’ont pas le droit de porter plainte, les victimes ne peuvent pas nommer leurs bourreaux (quels qu’ils soient) et les forces de sécurité bénéficient d’une impunité totale. Human Rights Watch avait d’ailleurs titré « L’impunité ne doit pas être le prix à payer pour la réconciliation ». Le mot réconciliation transforme le traumatisme collectif en sujet tabou et impose un récit unique : celui d’un État sauveur ayant restauré la paix. Toute voix dissonante devient alors suspecte de vouloir « rouvrir les blessures ».

Ce schéma ne s’arrête pas aux frontières algériennes. Il est réactivé dans le cadre des relations franco-algériennes, notamment avec le rapport publié en 2021 par Benjamin Stora et qui cite en préambule la lettre de mission à lui confiée par le président de la République : «Je souhaite m’inscrire dans une volonté nouvelle de réconciliation des peuples français et algériens. Le sujet de la colonisation et de la guerre d’Algérie a trop longtemps entravé la construction entre nos deux pays d’un destin commun en Méditerranée.’ » Ce thème structure l’ensemble du rapport Stora, censé « apaiser les mémoires » sans jamais poser la question de la justice historique, ni du rapport de force mémoriel entre l’État algérien et les Kabyles.

La Kabylie, de l’indépendance au berbérisme

La Kabylie était indépendante avant la colonisation française et a été rattachée de force à l’Algérie coloniale après la bataille d’Icheriden (1857). La région a ensuite été le fer de lance de nombreuses révoltes anticoloniales et du déclenchement de la guerre de libération. Mais dès l’indépendance, les combattant kabyles ont été trahis par l’Armée des frontières qui n’avait pas combattu. « L’indépendance nous a été confisquée ! », estime amer, un acteur de cette époque. Ce sentiment a été renforcé par l’élimination, par la suite, des leaders kabyles taxés de berbérisme et l’adoption de la constitution d’une Algérie « arabe » en 1965. La langue et la culture kabyles sont interdites, mais la Kabylie conserve sa combativité : Printemps berbère (1980), grève du cartable (1994), Printemps noir (2001).

Le rôle des Kabyles n’est jamais mentionné dans le rapport Stora. La « réconciliation » permet à la France de reconnaître des souffrances sans assumer de responsabilités politiques et à l’Algérie de préserver son récit national univoque. Elle offre un terrain diplomatique confortable, précisément parce qu’elle évite les sujets qui fâchent.

Ce vocabulaire est repris dans une tribune commune publiée le 24 août 2025 dans Le Monde par Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, et Mgr Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger. La fraternité est invoquée sans que soient nommées les réalités concrètes des répressions passées et actuelles. Ce qui frappe, c’est ce que cette réconciliation ne voit pas : les protestants de Kabylie. Le dialogue interreligieux mis en avant repose sur des institutions reconnues et contrôlables, mais ignore les communautés dissidentes, précisément celles qui paient aujourd’hui le prix de la réconciliation de 2005. Cette cécité n’est pas accidentelle. La réconciliation suppose un ordre, une hiérarchie, et une discipline mémorielle. Les catholiques institutionnels, discrets et diplomatiquement intégrés, peuvent y trouver leur place.

Une réconciliation réservée à ceux qui se taisent

Le président Abdelmadjid Tebboune cite régulièrement la réconciliation dans ses discours, souvent associée à l’unité nationale et à la stabilité. Mais cette réconciliation reste strictement conditionnelle : elle vaut pour ceux qui se taisent, pas pour ceux qui revendiquent.

Lors du conseil des ministres du 11 janvier 2026, le Président a lancé un appel officiel aux jeunes Algériens de l’étranger : qu’ils rentrent et ils seront amnistiés des délits commis. Cette annonce a été très mal perçue à l’intérieur du pays, car elle signifie que des délinquants de droit commun seront amnistiés au nom de la réconciliation tandis que les prisonniers d’opinion ne peuvent être élargis qu’en signant le reniement de leurs convictions. Ce discours a été tenu à l’occasion de Yennayer, le Nouvel An amazigh. Les militants amazighs du MAK réfugiés en France sont également ciblés. Condamnés en Algérie au titre de l’article 87 bis – ce qui les distingue clairement des criminels de droit commun – ils peuvent bénéficier de la réconciliation à condition de signer le reniement de leur activisme. Cette réconciliation-là n’est pas un processus moral, mais un dispositif politique de clôture. Elle transforme la justice en menace et le silence en vertu. Dans ce cadre, demander vérité et droits devient un acte de rupture, voire de terrorisme. Et tant que la réconciliation sera brandie pour justifier l’arrestation de familles chrétiennes au petit matin, le silence des autorités religieuses, ou le sacrifice répété de la Kabylie sur l’autel de la stabilité, il ne désignera pas la paix mais la continuation du conflit par d’autres moyens.