Le sculpteur Jems Koko Bi, à l’écoute des arbres

05/11/2026 – La rédaction de Mondafrique

Par Valerie Bony

À la Fondation Donwahi, à Abidjan, le sculpteur ivoirien présente une exposition singulière, nourrie par sa relation intime au bois. Une plongée dans les profondeurs de l’arbre, mais aussi dans les histoires, les croyances et les mémoires qu’il abrite.

Il y a des artistes qui sculptent le bois et puis il y a Jems Koko Bi, qui semble préférer l’écouter. Depuis des années, cet Ivoirien a fait de l’arbre son compagnon de route, son matériau de prédilection et son interlocuteur privilégié. Armé de ses tronçonneuses, il parcourt les forêts, observe les formes dessinées par le temps et cherche dans les troncs ce qui demande à prendre forme.

Ses œuvres ont voyagé à travers le monde. Pour cette exposition à la Fondation Donwahi, le sculpteur entreprend toutefois un voyage plus intime, celui qui conduit de l’autre côté de l’arbre.

Le titre, De l’autre côté de l’arbre, invite à regarder derrière l’écorce, vers ce que le regard ne perçoit pas au premier abord. Il renvoie aussi à une origine personnelle. « De l’autre côté de l’arbre sous lequel je suis né et qui symbolise en fait tous les arbres du monde », explique-t-il. Cet arbre fondateur devient le symbole d’une nature sans frontières, dont les ramifications relient les continents et les êtres vivants.

Jems Koko Bi _AHIPAUD_ Sculpture en bois de Dabema /De l’autre côté de l’Arbre 2026 / crédit coulibaly abdoul Aziz photo @Fondation Donwahi
Quand le bois dit des histoires et libère ses esprits

Pour réaliser cette série, Jems Koko Bi a passé plusieurs mois dans la région de La Mé, dans le sud-est de la Côte d’Ivoire. Il y a trouvé ce qui constitue depuis longtemps le point de départ de son travail : des arbres morts dont l’histoire n’est pas terminée.

Dans la salle d’exposition, les sculptures s’élancent, s’arrondissent et se masquent. Elles sont nées du même arbre, un géant couché, les racines en l’air, au cœur des champs de La Mé. C’est là que Jems a trouvé ce dabéma, également appelé arbre piment. Lorsqu’on le travaille, sa poussière provoque des éternuements et des brûlures dans le nez. Malgré son masque de travail, le combat est dur, car les particules irritantes s’insinuent partout.

Avec persévérance, l’artiste sculpte le tronc et les racines pour découvrir ce que le bois peut lui donner. « Je n’avais aucune forme en tête », confie-t-il à propos de certaines pièces. Il a donc collaboré avec le tronc, laissant les formes émerger au fil du travail, une démarche qui exige autant de savoir-faire que de patience et d’attention.

Cette disponibilité au bois prend une dimension particulière dans De l’autre côté de l’arbre. Pour la première fois, Jems Koko Bi choisit de donner une forme à ce qu’il appelle ses esprits.

Son imaginaire s’enracine dans l’enfance. Il est né sous un arbre et a grandi avec des contes peuplés de forêts, d’arbres et d’esprits, dans une région où la culture des masques occupe une place importante.

« À chaque fois que je vais dans la forêt et que je vois un arbre, j’ai l’impression de voir un être vivant dedans », raconte-t-il.

C’est cet être vivant qu’il appelle son esprit, une présence perçue dans l’arbre et que la sculpture tente de faire apparaître. L’artiste n’avait pas dessiné de modèle à l’avance. Il a demandé au bois de lui donner ses formes. De cette collaboration sont nées des figures qui semblent habiter la matière plutôt que lui être imposées, comme des êtres cherchant leur chemin entre l’intérieur du tronc et le monde extérieur.

Jems Koko Bi _Passage__Sculpture en bois de Dabema / De l’autre côté de l’Arbre 2026 /crédit Aziz photo @Fondation Donwahi

Parmi ces œuvres, Le Passage : une forme humaine semble traverser le bois, comme si elle tentait de sortir de l’autre côté. La sculpture donne une image presque littérale du titre de l’exposition. Derrière la matière, quelque chose attend d’être découvert.

Mais Jems Koko Bi ne veut pas imposer son interprétation. Il aurait aimé que ses sculptures parlent, dit-il, avant de rappeler qu’elles sont « la parole dans le silence ». L’artiste ouvre la porte, il ne dicte pas ce qu’il faut trouver derrière.

Du sculpteur à l’artiste, et retour

Cette exposition marque aussi une rupture dans le parcours de Jems Koko Bi, dont le travail est connu pour sa puissance visuelle. Cette fois-ci, il insiste surtout sur le caractère exceptionnel de l’expérience : « Cette façon de faire, c’est la première fois », dit-il.


Jems Koko Bi _SLOCOÏ & GOBERO TÔTÔ_ Sculpture en bois de Dabema De l’autre côté de l’Arbre 2026 Crédit Aziz photo @Fondation Donwahi

En effet, cette fois-ci, il distingue l’artiste, qui cherche à produire du beau et à créer des œuvres capables d’émerveiller, du sculpteur qui, ici, s’est mis au service d’une force qui le dépasse. Il ne s’agissait plus de fabriquer une forme spectaculaire, mais de répondre à une nécessité intérieure.

Si la plupart des sculptures sont en bois brut, celles exposées à l’extérieur gardent l’une des signatures de l’artiste : le feu qui noircit le bois.

Ceci n’est pas un simple effet esthétique. Il appartient à l’histoire de l’artiste, à celle de sa famille et à la terre où poussent les arbres. Son père était planteur. Pour préparer les premiers plants, il fallait brûler le sol. Le feu est aussi associé à la transformation, à la naissance et à la vie.

L’artiste ne renie donc pas son langage. Il s’est laissé conduire, le temps d’une exposition, vers un territoire.

« À présent, je peux me retirer, je me sens reposé », dit-il. Les sculptures peuvent commencer leur propre existence et faire naître des récits qui ne m’appartiennent plus.

Ce que l’arbre nous transmet

Au-delà de l’expérience artistique, Jems Koko Bi nous invite à modifier notre regard sur la nature. Un arbre mort n’est pas sans valeur. Il conserve les traces d’un paysage, d’une époque, et devient le point de départ d’une réflexion sur nos propres origines.

L’arbre enseigne la patience et l’interdépendance. Il pousse dans un lieu précis tout en appartenant au vaste monde. Même après sa chute, il porte une histoire. Dans le travail de Jems Koko Bi, celle-ci se devine et se construit dans la rencontre entre l’œuvre et celui qui la regarde.

C’est peut-être l’essentiel de son message. Nous considérons souvent la nature comme une ressource disponible pour nos besoins. Le sculpteur ivoirien propose une autre relation : non plus seulement prendre à l’arbre, mais recevoir de lui.

Lorsqu’on lui demande ce qui lui rappelle son enfance, Jems répond : « La graine. » Non pas celle qu’on met dans la sauce, précise-t-il, mais celle que l’on fait pousser pour donner un arbre.

Tout est là, dans cette promesse de croissance. Et son rêve le plus fou est « d’aimer sans arrêt, toujours au service de l’arbre », une déclaration qui résume sa démarche.

À la Fondation Donwahi, De l’autre côté de l’arbre invite à regarder autrement les sculptures, mais aussi les forêts, les racines et les troncs que nous croisons sans toujours y prêter attention.

De l’autre côté de l’arbre, une histoire nous attend peut-être vraiment.

Informations pratiques

De l’autre côté de l’arbre – Jems Koko Bi, Fondation Donwahi, Abidjan. Exposition annoncée jusqu’au 30 novembre.