«Les pleurs du bon Dieu» ou l’Afrique au vitriol !

04/11/2026 – La rédaction de Mondafrique

Dans Les pleurs du bon Dieu, l’écrivain togolais Zeus Komi Aziadouvo dépeint une république imaginaire minée par la corruption, le népotisme et l’autoritarisme. À travers un recueil de nouvelles mêlant ironie, satire politique et critique sociale, le journaliste exilé aux États-Unis interroge les contradictions des sociétés africaines contemporaines.

Au Pafiland, le pouvoir se transmet comme un héritage familial, les dirigeants confondent les intérêts de l’État avec les leurs et la corruption semble avoir remplacé toute forme de mérite. Ce pays n’existe sur aucune carte. Pourtant, les situations qu’y décrit Zeus Komi Aziadouvo dans son recueil Les pleurs du bon Dieu, publié aux Éditions Baudelaire, évoquent des réalités familières à plusieurs nations africaines.

Journaliste, écrivain et documentariste togolais, l’auteur choisit la fiction pour examiner les mécanismes de domination politique, les compromissions des élites et les contradictions d’une société où les principes affichés résistent rarement à l’épreuve des faits. Ses nouvelles composent un univers dans lequel l’absurde côtoie la violence, et où l’humour devient un instrument de dénonciation.

Le titre lui-même donne le ton. Dans cette république où le mal paraît avoir pris le dessus sur le bien, où le mensonge l’emporte sur la vérité et où le népotisme supplante le mérite, Dieu, pourtant constamment invoqué, semble dépassé par les événements.

Une république imaginaire

L’une des scènes les plus révélatrices du recueil s’ouvre sur la mort du dirigeant du Pafiland. Le pouvoir devient vacant, mais celui qui devrait assurer l’intérim, Babicho, président des « honorables », se trouve à Paris. Il est parti acheter du chocolat à la Porte de Clignancourt pour l’anniversaire d’un petit-fils du chef de l’État.

Le détail prête à sourire. Il révèle surtout le fonctionnement d’un régime où les responsables institutionnels sont réduits au rang de serviteurs personnels du président. Babicho incarne cette fidélité excessive qui fait de l’obéissance une condition de survie politique. Sa mission dérisoire prend le pas sur les responsabilités que lui impose sa fonction.

La succession du défunt ne soulève guère de débat constitutionnel. Une seule certitude s’impose : le pouvoir doit rester dans la famille. Encore faut-il choisir un héritier parmi une descendance particulièrement nombreuse.

Le choix se porte sur Djona, présenté comme un « métis » au sens pafilandais du terme : sa mère est originaire du Sud, son père du Nord. Cette double appartenance territoriale devient un argument de réconciliation nationale. La France, apprend-on, approuverait également cette solution.

En quelques lignes, Aziadouvo concentre plusieurs ressorts de la politique africaine : succession dynastique, instrumentalisation des équilibres régionaux et influence supposée de l’ancienne puissance coloniale.

Mais le futur héritier reste introuvable. Alors que les partisans du régime redoutent de perdre leur emprise, Djona est finalement découvert endormi dans les bras d’une jeune femme. L’urgence de la succession contraste avec l’insouciance du personnage.

Cette scène illustre la méthode narrative de l’auteur. Derrière le comique des situations apparaît une critique de la confiscation du pouvoir par des cercles familiaux et politiques préoccupés avant tout par leur propre conservation.

Le recueil aborde également les manifestations violemment réprimées, les oppositions muselées, la pauvreté et l’exploitation. Le Pafiland devient ainsi le théâtre d’une satire des régimes autoritaires, où les institutions existent, mais où leur fonctionnement paraît entièrement subordonné aux intérêts des gouvernants.

Désillusion morale

La critique d’Aziadouvo ne s’arrête cependant pas aux palais présidentiels. Les dernières nouvelles déplacent le regard vers les familles, les croyances et les conventions sociales.

Tchaa, enseignant retraité éprouvé par le destin, continue de s’accrocher à sa foi dans un environnement où les injustices semblent contredire les principes religieux proclamés. Ailleurs, une famille profondément pieuse doit affronter une réalité qu’elle peine à accepter : son fils unique est homosexuel.

À travers ces personnages, l’écrivain examine les tensions entre convictions personnelles, normes collectives et libertés individuelles. La religion occupe une place importante dans cet univers, mais son invocation permanente ne garantit ni la justice ni la tolérance.

Cette dimension sociale élargit la portée du recueil. Les abus politiques ne constituent qu’une manifestation des contradictions qui traversent le Pafiland. Les rapports familiaux, les préjugés et les tabous révèlent eux aussi les difficultés d’une société confrontée à ses propres exigences morales.

Le parcours de l’auteur éclaire également les préoccupations du livre. Ancien membre de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication du Togo, Zeus Komi Aziadouvo a démissionné de cette institution en février 2023 avant de quitter son pays pour les États-Unis. Son expérience journalistique et institutionnelle donne un contexte particulier à son intérêt pour les rapports entre pouvoir, information et liberté.

Avec Les pleurs du bon Dieu, il privilégie une écriture annoncée comme simple, incisive et volontiers ironique. Le rire naît de situations grotesques, mais leur portée est éminemment politique. Le Pafiland permet ainsi de décrire des mécanismes de domination sans désigner explicitement un régime.

Reste cette interrogation qui traverse l’ensemble : que devient une société lorsque ses dirigeants, ses institutions et ses citoyens finissent par s’accommoder de la contradiction entre les valeurs qu’ils proclament et les pratiques qu’ils tolèrent ?

Fiche livre
Titre : Les pleurs du bon Dieu
Auteur : Zeus Komi Aziadouvo
Éditeur : Éditions Baudelaire
Genre : Recueil de nouvelles
Pagination : 144 pages
Prix : 15,50 €
ISBN : 979-10-203-9442-2

L’auteur en bref

Zeus Komi Aziadouvo est un journaliste, écrivain et réalisateur de documentaires togolais. Titulaire d’une maîtrise en sociologie politique et d’une licence d’allemand, il a fondé le Groupe de Presse Liberté et participé à plusieurs associations professionnelles de journalistes. Élu en juin 2016 à la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC) du Togo, il en a démissionné en février 2023. Depuis cette date, il vit en exil aux États-Unis, à Germantown.