Dans Les âmes errantes convergent au purgatoire, Michel Romano raconte les destins anonymes que les guerres et les bouleversements du Proche-Orient condamnent à l’oubli. Un recueil de nouvelles où la littérature devient un refuge pour les disparus et leur mémoire.
Il y a les morts dont les noms traversent les journaux, ceux dont les visages occupent les écrans et ceux qui disparaissent sans laisser de traces. Quelques lignes dans une rubrique de faits divers, parfois une notice nécrologique, puis le silence. Qui se souviendra de leur existence, de leurs espoirs, de leurs amours, de leurs souffrances? C’est à ces êtres ordinaires, emportés par une Histoire qui les dépasse, que Michel Romano consacre son recueil Les âmes errantes convergent au purgatoire – Nouvelles (ordinaires) du Proche-Orient, publié aux éditions Les 3 Colonnes.
Le titre annonce une traversée singulière. Celle d’âmes suspendues entre la vie et la mort, entre le souvenir et l’effacement, comme si le purgatoire devenait le lieu symbolique où se retrouvent toutes les existences auxquelles le monde n’a pas accordé suffisamment d’attention.
Inspirées de faits réels, ces nouvelles explorent un Proche-Orient souvent raconté à travers ses guerres, ses affrontements religieux et ses rivalités politiques. Mais ici, les événements ne constituent pas le centre du récit. Ils forment l’arrière-plan tragique d’existences fragiles, confrontées à la violence, aux injustices, aux croyances et aux contradictions de leurs sociétés.
Des vies qui méritent d’être racontées
Le mérite de ce projet littéraire tient d’abord au déplacement du regard. Là où l’actualité comptabilise les victimes, classe les conflits et analyse les rapports de force, Michel Romano s’intéresse à ce que les chiffres ne disent jamais. Derrière chaque disparition, il y a une enfance, une famille, une histoire singulière, des attachements que la mort interrompt sans les effacer complètement.
Un extrait du recueil donne la mesure de cette attention à l’intime. Dans un petit village kurde du nord de la Syrie, près de la frontière turque, naît Farhan, un enfant au sourire immuable, que ses parents considèrent d’abord comme porteur d’un signe divin. Son père, Erdem, cultive la terre. Sa mère, Gulnaz, issue d’une famille d’apiculteurs, veille sur la maison et les animaux. Autour de Farhan gravitent sa sœur Newroz, son frère Roustom et Rocky, un labrador brun devenu son compagnon inséparable.
Mais l’enfant présente un handicap intellectuel important qui exige une attention permanente. Sa famille l’entoure d’une affection indéfectible. Farhan répond à cette tendresse par des gestes simples, des noms balbutiés, des mains embrassées et des visages caressés.
En quelques paragraphes, Romano fait exister tout un univers familial, avec sa modestie, ses croyances et ses solidarités. Le lecteur découvre un enfant à travers les liens qui l’unissent aux siens, avant même de connaître la suite de son destin.
Cette manière d’écrire prend tout son sens dans une région où la violence historique menace constamment d’engloutir les histoires individuelles. Le recueil rappelle que les populations du Proche-Orient ne se résument ni à leurs appartenances communautaires ni aux conflits qui traversent leurs territoires. Elles sont aussi faites de gestes quotidiens, de fidélités silencieuses, de vulnérabilités et d’élans d’amour.
Une écriture contre l’oubli
Né à Beyrouth en 1946 au sein d’une communauté juive, Michel Romano a grandi au contact de plusieurs cultures et traditions. Cet héritage pluriel nourrit une œuvre marquée par l’interrogation spirituelle, la résistance aux dogmes et la recherche de sens.
Dans ce recueil, la mémoire occupe une place centrale. Écrire devient une manière de soustraire les disparus à cette seconde mort qu’est l’oubli. Une conviction résumée par le dicton malgache cité dans l’ouvrage: «Les morts ne sont vraiment morts que lorsque les vivants les ont oubliés.»
La démarche possède également une dimension éthique. Comment restituer une dignité à ceux qui n’ont jamais eu la possibilité de raconter leur propre histoire? Comment évoquer la souffrance sans en faire un spectacle? Comment préserver la singularité des êtres dans un monde qui transforme si rapidement les tragédies humaines en statistiques?
Le dossier de présentation met en avant une écriture sobre, attentive aux détails et aux nuances psychologiques. La brièveté des nouvelles répond à cette volonté de saisir des existences dans ce qu’elles ont de plus révélateur, sans les enfermer dans de longues démonstrations.
Le sous-titre, Nouvelles (ordinaires) du Proche-Orient, prend alors une résonance particulière. Le mot «ordinaires», placé entre parenthèses, semble interroger la banalisation des drames dans une région où la souffrance est devenue presque familière. Rien pourtant n’est ordinaire dans la disparition d’un être humain.
Avec ses 154 pages, le livre s’adresse autant aux lecteurs de littérature qu’à ceux qui cherchent à comprendre le Proche-Orient autrement que par les analyses géopolitiques.
En donnant une place à ces destins effacés, Michel Romano rappelle une vérité essentielle: les guerres ne détruisent pas seulement des villes et des territoires. Elles interrompent des histoires, dispersent des souvenirs et menacent la mémoire de ceux qui les ont vécues. La littérature peut alors devenir ce dernier espace où les âmes errantes trouvent encore quelqu’un pour les écouter.
Informations pratiques
- Titre: Les âmes errantes convergent au purgatoire – Nouvelles (ordinaires) du Proche-Orient
- Auteur: Michel Romano
- Éditeur: Les 3 Colonnes
- Genre: Recueil de nouvelles
- Pagination: 154 pages
- Format: 15 × 21 cm
- Prix: 16 € (papier), 10,99 € (numérique)
- ISBN: 979-10-406-2147-8
- Site: www.lestroiscolonnes.com
