Le Palestinien Rakan Mayasi filme les femmes sacrifiées de la Békaa

30/10/2026 – La rédaction de Mondafrique

Dans la Békaa, une disparition suffit à réveiller les vieilles lois du silence. Avec Yesterday the Eye Didn’t Sleep, présenté à Cannes avant El Gouna et Marrakech, le Palestinien Rakan Mayasi signe un premier long métrage âpre et sensible sur les femmes sacrifiées, la vengeance et l’appartenance à leur communauté.

Après une première mondiale dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes 2026, Yesterday the Eye Didn’t Sleep (البارح العين ما نامت) poursuit son parcours international et part à la rencontre du public arabe. Présenté au Festival du film d’El Gouna, organisé du 15 au 23 octobre, le premier long métrage du réalisateur palestinien Rakan Mayasi est également attendu au Festival international du film de Marrakech, du 20 au 28 novembre. Deux rendez-vous majeurs pour une œuvre qui plonge au cœur des traditions bédouines de la vallée de la Békaa et interroge, sans détour, le prix que certaines femmes doivent payer pour préserver l’ordre d’une communauté.

Car sous les apparences d’un drame familial, le film explore une réalité autrement plus troublante : celle d’une société où l’honneur collectif peut primer sur les destinées individuelles, où les conflits entre hommes se règlent parfois au détriment des femmes et où la fidélité aux coutumes devient une injonction à laquelle il semble impossible d’échapper.

Rakan Mayasi choisit pourtant de ne pas aborder cette réalité sous l’angle du réquisitoire. Son cinéma privilégie l’observation, les tensions souterraines et les gestes ordinaires. La violence n’y éclate pas nécessairement au grand jour. Elle se glisse dans les silences, les regards détournés, les décisions prises à huis clos. Et c’est précisément cette violence presque invisible qui donne au récit sa force.

Une disparition, deux femmes et le prix de l’honneur

Tout commence dans les brumes de la vallée de la Békaa, près de la frontière entre le Liban et la Syrie. Un camion est incendié. L’incident, en apparence isolé, met le feu aux poudres au sein d’une communauté bédouine où les rancunes anciennes n’attendent qu’une étincelle pour ressurgir.

Au même moment, Gamra disparaît. A-t-elle fui ? Se cache-t-elle ? Son cousin Yaser se lance à sa recherche, mais son enquête le conduit sur les traces de conflits enfouis, de blessures anciennes et d’une logique de vengeance qui semble se transmettre d’une génération à l’autre.

Pendant que les hommes cherchent à régler leurs comptes, deux jeunes femmes se retrouvent au centre d’un arrangement dont elles ne maîtrisent rien. Jawaher et Reem, les sœurs de Yaser, sont désignées pour restaurer la paix. Leur consentement n’entre pas en ligne de compte. Elles sont offertes en compensation, comme si leur avenir pouvait effacer une offense et rétablir un équilibre rompu.

L’une accepte en apparence, l’autre résiste. Mais derrière ces attitudes différentes se dessine une même réalité : celle de femmes auxquelles la communauté impose le poids de sa réconciliation. Leur corps, leur liberté et leur avenir deviennent les instruments d’une paix négociée sans elles.

Le réalisateur installe cette violence au milieu des gestes les plus simples. On coupe du bois, on lave la laine, les journées s’écoulent selon le rythme immuable de la vie rurale. Les conversations sont mesurées, les regards se baissent, les émotions se dissimulent. Pourtant, sous cette tranquillité apparente, quelque chose se fissure. Une chanson murmurée en secret, un adieu inquiet, une trace de rouge à lèvres dans l’obscurité deviennent autant de signes d’une résistance intime.

Le film semble ainsi poser une question essentielle : jusqu’où une communauté peut-elle exiger le sacrifice de ses membres pour préserver ses propres règles ? Et que reste-t-il du libre arbitre lorsque la tradition décide à la place de l’individu ?

Une histoire profondément personnelle

Si Yesterday the Eye Didn’t Sleep s’attache à une communauté particulière, son inspiration plonge dans l’histoire familiale du cinéaste. Rakan Mayasi a puisé dans le destin de sa grand-mère, contrainte de se marier à quatorze ans, pour construire cette réflexion sur les mariages imposés, l’appartenance et la transmission des coutumes.

Le retour dans la Békaa constitue donc pour lui une démarche à la fois intime et cinématographique. Il ne s’agit pas seulement d’explorer un territoire, mais de comprendre ce qui, dans les traditions, continue de façonner les existences longtemps après leur transmission.

« Je suis retourné dans la vallée de la Békaa, où ces traditions subsistaient encore, non pas pour les affronter, mais pour les observer de l’intérieur. Ce qui m’intéressait, c’était cet espace entre l’appartenance et l’étrangeté, ainsi que la manière dont les individus évoluent au sein de systèmes qui leur préexistent », explique le réalisateur.

Cette déclaration éclaire toute sa démarche. Mayasi ne cherche pas à opposer mécaniquement tradition et modernité, ni à réduire les personnages à des figures de victimes ou d’oppresseurs. Ce qui l’intéresse, c’est la complexité des liens : l’attachement à une communauté dont on subit pourtant les contraintes, la difficulté de rompre avec un ordre ancestral et la manière dont les individus intériorisent des règles qu’ils n’ont pas choisies.

La vallée de la Békaa joue, dans cette perspective, un rôle essentiel. Ses paysages, ses champs, ses habitations et ses routes ne forment pas un simple décor. Ils dessinent un univers où l’espace paraît immense, tandis que les possibilités de s’affranchir des conventions demeurent étroites.

Le film s’attarde sur ce qui échappe habituellement aux grands récits : les instants entre deux événements, les conversations derrière les rideaux, les silences à l’intérieur des camionnettes, les gestes qui disent davantage que les mots. L’intime devient alors le lieu où se révèlent les rapports de pouvoir.

Entièrement tourné avec des acteurs non professionnels et sans scénario écrit au sens traditionnel, le long métrage revendique une approche singulière, nourrie par les situations, les présences et les réalités du terrain. Un choix qui témoigne de la volonté du réalisateur de privilégier la spontanéité et de laisser une place centrale à ceux qui incarnent cet univers.

Mémoire, poésie et engagement

Avec ce premier long métrage, Rakan Mayasi franchit une nouvelle étape dans un parcours déjà marqué par une attention constante aux questions d’identité, d’exil, de mémoire et de liberté.

Né en Allemagne, originaire de Palestine et aujourd’hui installé à Bruxelles, le cinéaste a construit son regard au croisement de plusieurs cultures. Après des études de cinéma et de psychologie au Liban, il s’est formé auprès du grand réalisateur iranien Abbas Kiarostami, en Corée du Sud, dans le cadre de l’Asian Film Academy. Il a ensuite obtenu un master en réalisation à la LUCA School of Arts, en Belgique, avant de poursuivre sa formation notamment auprès du cinéaste Béla Tarr, à Budapest.

Ce parcours se reflète dans une filmographie où la dimension politique ne se sépare jamais totalement de la recherche esthétique.

Dès 2012, son court métrage Roubama est sélectionné au Festival du film de Locarno. En 2017, Bonboné, présenté en première mondiale au Festival international du film de Toronto, aborde un sujet aussi singulier que sensible : la contrebande de sperme de prisonniers palestiniens détenus dans les prisons israéliennes. Le film remporte 35 prix du meilleur court métrage, confirmant l’intérêt porté à son travail sur la scène internationale.

Avec Trumpets in the Sky, distingué par une mention honorable au Festival international du film de Toronto en 2021, Mayasi explore davantage la poésie visuelle, la métaphore et la mythologie. Son court métrage The Key, présenté en première mondiale au festival SXSW, emprunte quant à lui les codes du thriller politique et du fantastique pour aborder la question du droit au retour des Palestiniens.

Ces œuvres, différentes dans leurs formes, partagent une même préoccupation : raconter des existences prises dans des systèmes politiques, sociaux ou historiques qui les dépassent, tout en laissant émerger le désir individuel de résistance.

Avec Yesterday the Eye Didn’t Sleep, cette recherche trouve un nouveau terrain d’expression. Le réalisateur déplace son regard vers une communauté bédouine de la Békaa, mais conserve son intérêt pour les êtres confrontés à des règles plus anciennes qu’eux.

La présentation du film à Cannes, puis dans deux festivals majeurs du monde arabe, marque une étape importante dans cette trajectoire. Elle permet surtout à une histoire profondément enracinée dans un territoire de rencontrer des publics susceptibles d’y reconnaître des tensions qui dépassent largement les frontières libanaises.

Car si les coutumes décrites appartiennent à un contexte particulier, les questions qu’elles soulèvent sont universelles. Comment concilier fidélité à ses origines et liberté personnelle ? Comment rompre avec une tradition sans renier ceux qui l’ont transmise ? Et pourquoi les femmes demeurent-elles si souvent chargées de réparer les conflits qu’elles n’ont pas provoqués ?

En donnant une place centrale à ces interrogations, Rakan Mayasi propose un cinéma qui ne cherche pas à imposer des réponses, mais à rendre visibles les mécanismes du silence. Un cinéma où la révolte ne passe pas forcément par les cris, où un geste minuscule peut devenir une affirmation de soi et où le refus de se soumettre commence parfois par la décision de ne plus baisser les yeux.

Fiche technique

Titre – Yesterday the Eye Didn’t Sleep (البارح العين ما نامت)
Réalisation – Rakan Mayasi
Scénario – Wahid Ajmi et Pôl Seif
Production – Belgique, Liban, Palestine, Qatar, Arabie saoudite
Année – 2026
Durée – 100 minutes
Langue – Arabe
Sélections – Cannes (Un Certain Regard), El Gouna et Marrakech 2026