À Londres, Mo Abudu offre une vitrine au cinéma africain

29/10/2026 – Patricia Bechard

À Londres, la productrice nigériane Mo Abudu inaugure EbonyLife Place, un centre culturel dédié au cinéma africain et aux créations des diasporas noires. Avec ce projet inédit en Europe, cette figure majeure de Nollywood entend offrir aux artistes une vitrine internationale et permettre à l’Afrique de raconter ses propres histoires.

À quelques encablures de Big Ben et du Parlement britannique, une imposante façade de béton abrite une nouvelle adresse culturelle londonienne. Derrière l’enseigne discrète « EbonyLife Place London » se cache un projet ambitieux : offrir au cinéma africain et aux créations des artistes noirs du monde entier un lieu qui leur soit entièrement consacré. À l’origine de cette initiative, Mosunmola Abudu, plus connue sous le nom de Mo Abudu, l’une des personnalités les plus influentes de l’industrie audiovisuelle nigériane.

À 62 ans, cette productrice, née à Londres, réalise ce qu’elle décrit comme un « rêve un peu fou ». À la tête d’EbonyLife, un empire médiatique qui a largement contribué au rayonnement international de Nollywood, elle poursuit une ambition qui traverse toute sa carrière : permettre aux Africains de raconter eux-mêmes leurs histoires. Classée en 2025 parmi les cent femmes les plus influentes au monde par Forbes, elle entend désormais inscrire cette démarche au cœur de la capitale britannique.

« Nous avons tant consommé la culture du reste du monde. Mais à quel point le monde nous a-t-il consommés en retour ? », s’interroge-t-elle dans un entretien à l’AFP. Une question qui résume sa volonté de rééquilibrer les échanges culturels et de donner davantage de visibilité aux créations africaines.

Un espace pour raconter l’Afrique autrement

Le projet trouve ses racines dans les souvenirs d’enfance de Mo Abudu. Lorsqu’elle grandissait en Angleterre, les lieux permettant de découvrir des films réalisés par des cinéastes noirs ou mettant en scène des acteurs noirs étaient pratiquement inexistants. Aujourd’hui, elle veut combler ce manque et rapprocher les cultures africaines du public européen.

« Je n’attends plus que les gens fassent un voyage de plus de six heures en avion depuis Londres pour comprendre ce qu’est un film nigérian ou découvrir la mode nigériane. C’est désormais disponible ici », explique-t-elle.

Déployé sur deux étages, EbonyLife Place London dépasse largement le cadre d’une simple salle de projection. Le centre abrite un bar, un restaurant, une boutique consacrée aux créateurs africains et issus de la diaspora, ainsi qu’un espace de détente baptisé « fẹhinti », un terme yorouba évoquant le repos. Des œuvres d’artistes africains habillent également les murs.

Mais le véritable joyau du complexe reste son cinéma, baptisé « Amani », qui signifie paix et harmonie en swahili. Avec ses fauteuils rouges, ses boiseries et ses luminaires soigneusement disposés, la salle entend offrir un écrin aux productions du continent.

Presque entièrement financé par le groupe EbonyLife, ce nouvel établissement prolonge l’expérience d’un complexe culturel et de loisirs haut de gamme inauguré à Lagos en 2019.

Pour Mo Abudu, l’enjeu dépasse la seule diffusion cinématographique. Les créateurs africains doivent cesser d’attendre qu’on leur accorde une place et prendre eux-mêmes l’initiative de construire leurs espaces de représentation. Elle décrit ainsi son centre comme un « lieu protégé », où les récits, la mode, la musique et les arts africains peuvent s’exprimer librement.

De Nollywood à Paris, une ambition sans frontières

L’accès à EbonyLife Place London reposera sur un système d’adhésion, dont les modalités restent à préciser. Mo Abudu tient cependant à écarter toute ambiguïté : aucune condition d’origine ou de nationalité ne sera imposée. « Elle est ouverte à tous », insiste-t-elle.

La programmation cinématographique, encore en cours d’élaboration, reflétera cette même ouverture. L’objectif consiste à représenter toutes les régions du continent, sans privilégier exclusivement Nollywood. Les œuvres du Sénégalais Ousmane Sembène, figure fondatrice du cinéma africain, comme celles de l’Algérien Mohammed Lakhdar-Hamina, Palme d’or à Cannes en 1975 pour Chronique des années de braise, auront leur place sur les écrans.

Le cinéma accueillera également des productions internationales mettant en lumière les acteurs et les récits noirs, notamment les films de la franchise Black Panther. Les créations du groupe EbonyLife figureront naturellement au programme, tandis que la semaine inaugurale mettra à l’honneur des cinéastes nigérians, parmi lesquels Nwani Orire et Ifeyinwa Arinze.

Au-delà de Londres, Mo Abudu envisage déjà d’autres implantations européennes. Paris figure parmi ses destinations privilégiées, éventuellement dans le cadre d’un partenariat avec des acteurs culturels locaux.

« J’adorerais faire la même chose à Paris », confie-t-elle, se déclarant prête à multiplier les collaborations.

Avec EbonyLife Place London, la productrice entend ainsi transformer une revendication ancienne en réalité culturelle : faire des cinémas africains et des créations noires non plus des expressions périphériques, mais des composantes pleinement reconnues du paysage artistique international.