Dans son sixième roman, Hemley Boum traverse les désillusions du Cameroun à travers des femmes que tout oppose. Entre passion amoureuse, répression politique et solidarités clandestines, elle explore ce qui demeure vivant lorsque le pouvoir prétend confisquer tous les avenirs.
Une femme emprisonnée s’adresse à l’homme qu’elle aime. Depuis sa cellule, Ndolo Elimbi remonte le cours de leur histoire, indissociable des espérances et des défaites de son pays. Nous sommes au Cameroun, en 2018. L’avocate a défié un régime qui sait neutraliser ses adversaires. Avec Nos vies sauvages, Hemley Boum ouvre une interrogation : que deviennent les existences lorsque le pouvoir semble avoir aboli toute possibilité d’alternance ?
Le récit embrasse plusieurs décennies, les promesses démocratiques, les révoltes étouffées et cette fatigue collective qui finit par modifier les comportements les plus personnels. Paul Biya, arrivé à la présidence en 1982, constitue son horizon politique. Mais le roman déplace le regard vers ceux qui vivent sous ce règne interminable. Comment continuer à désirer, à transmettre, à se reconnaître lorsque les années passent sans que le pays puisse changer de direction ? Dans un entretien à Afrique Magazine, l’écrivaine explique vouloir reconstituer cette durée à l’échelle d’une génération.
Ndolo possède les moyens sociaux de se croire protégée. Fille d’un bâtonnier influent, formée au droit, elle aurait pu poursuivre une carrière confortable. Les émeutes de 2008 et la défense des manifestants réprimés infléchissent son parcours. Son engagement prend place dans une histoire personnelle traversée de passions, de blessures et de certitudes. Ce déplacement donne au personnage son intérêt : son courage ne dissout ni son orgueil ni les habitudes de son milieu.
Enow Alaka, opposant en exil et amour persistant, introduit une autre forme d’enfermement. Avoir quitté le territoire ne signifie pas avoir échappé à son emprise. L’ailleurs demeure habité par le pays perdu, les fidélités impossibles et la culpabilité de survivre loin des autres. Leur relation pose une question douloureuse : quelle place reste-t-il pour un couple lorsque chacun porte une certaine idée du Cameroun ?
Les femmes dans les failles du pouvoir
Face à Ndolo, la commissaire Zeinabou Ndam connaît les mécanismes de la surveillance et les accommodements nécessaires à une carrière dans l’appareil répressif. Leur confrontation pourrait installer une frontière morale rassurante. Hemley Boum préfère suivre les contradictions de cette femme qui participe à la violence tout en conservant la conscience de ses propres renoncements. Comprendre son cheminement oblige à regarder comment une institution recrute les ambitions, obtient les fidélités et transforme les compromis successifs en servitude.
Autour d’elles, Sippora, la mère de Ndolo, et Arlette, son mentor, élargissent le champ des résistances. L’expérience, la discrétion, la connaissance des hommes et de leurs faiblesses deviennent des ressources. Ces femmes ont appris à composer avec un ordre qui les tient à distance des décisions tout en exigeant leur concours. Leurs alliances font apparaître une puissance longtemps sous-estimée : celle de personnes qui observent, attendent et savent reconnaître le moment d’agir.
L’autrice récuse d’ailleurs, dans ses entretiens, l’idée d’une délivrance concentrée dans un grand soir. Elle s’intéresse aux transformations souterraines, aux gestes accumulés, à ce qui se prépare derrière une apparente soumission. Cette perspective donne à la solidarité féminine une portée politique précise. Elle implique des risques, des intérêts parfois divergents, des fidélités à construire. L’entente devient possible entre des femmes qui ne partagent ni les mêmes méthodes ni la même histoire.
La construction polyphonique accompagne cette circulation du regard. Les récits personnels reprennent les événements, déplacent les responsabilités, éclairent autrement un silence ou une décision. Cette ampleur réclame de l’attention : les trajectoires et les retours dans le passé composent une histoire dont personne ne possède seul la vérité. Le suspense tient alors autant à la découverte des êtres qu’aux manœuvres du pouvoir. Derrière les positions publiques apparaissent des dépendances affectives, des humiliations anciennes, des désirs de reconnaissance.
Le titre prend ainsi toute sa résonance. Hemley Boum rapporte le « sauvage » à ce qui déborde les cadres, aux forces du vivant et à la complexité humaine. Dans ce Cameroun travaillé par la prédation, les personnages cherchent encore à disposer de leur existence. Le roman laisse ouverte cette possibilité fragile : qu’une rencontre, une décision ou une alliance rende à quelqu’un la capacité d’infléchir son destin.
Hemley Boum, Nos vies sauvages, Gallimard, collection Blanche, 336 pages, 22 euros.
