Souad Massi, une voix algérienne entre folk, rock et liberté

29/09/2026 – La rédaction de Mondafrique

Quelques jours après son passage au festival Grand 8 de l’Université Paris 8, Souad Massi poursuit une trajectoire entamée il y a plus de trois décennies entre Alger et Paris. Guitare acoustique, folk, rock, chaâbi et héritage arabo-andalou composent un langage musical qu’elle n’a cessé d’élargir. Avec Zagate, paru en mars 2026, l’artiste algérienne confirme aussi la place croissante de l’engagement dans son œuvre.

Née en 1972 à Alger dans une famille de mélomanes, Souad Massi a grandi entourée de musique. Elle apprend la guitare, suit une formation classique et s’initie au patrimoine arabo-andalou. Très tôt, cependant, elle élargit son horizon. Au chaâbi algérien viennent se mêler le folk et le rock anglo-saxons, le flamenco ou encore la country. Cette diversité ne sera jamais pour elle un assemblage d’influences mais la matière même d’une identité musicale difficile à enfermer dans une catégorie.

Adolescente, elle joue avec le groupe Triana d’Alger avant de rejoindre, dans les années 1990, Atakor, formation de rock algéroise. La décennie est celle de la guerre civile, qui frappe durement la vie culturelle du pays et rend l’espace public particulièrement difficile pour les artistes. Souad Massi poursuit parallèlement des études liées à l’urbanisme, avant que la musique ne prenne définitivement le dessus.

D’Alger à Paris, la naissance d’une signature

Le tournant intervient à la fin des années 1990. Après une première cassette solo en 1998, Souad Massi est invitée en janvier 1999 au festival «Femmes d’Algérie» à Paris. Sa prestation attire l’attention d’Island-Mercury. Elle s’installe en France et publie, en 2001, Raoui, «le conteur», son premier album international.

Le disque pose les fondations d’un style qui restera immédiatement identifiable : une voix sans effets inutiles, une guitare acoustique au premier plan et des chansons capables de passer du folk occidental aux traditions algériennes sans rupture artificielle. Raoui rencontre un large public en France et conduit Souad Massi sur les scènes de La Cigale et de l’Olympia.

Avec Deb en 2003, puis Mesk Elil en 2005, son audience devient internationale. Les tournées se succèdent en Europe, en Afrique, en Amérique du Nord et en Océanie. Mesk Elil, traversé par les thèmes de l’exil, de l’éloignement et de la nostalgie, reçoit en 2006 la Victoire de la musique du meilleur album dans la catégorie musiques du monde. Souad Massi avait déjà été faite chevalier des Arts et des Lettres en 2002. Elle sera promue officier en 2017 et recevra également, en 2011, le Grand Prix des musiques du monde de la Sacem.

Cette reconnaissance ne la conduit pourtant jamais à reproduire une formule. Ô Houria, en 2010, produit avec Francis Cabrel, accentue la présence du rock et du français. Cinq ans plus tard, El Mutakallimûn l’emmène vers la poésie arabe classique et moderne. Elle y met en musique, notamment, des textes du Libanais Élia Abou Madi, du Tunisien Abou el-Kacem Chebbi et d’Al-Mutanabbi.

Une artiste algérienne sans frontières musicales

C’est précisément cette liberté de mouvement qui distingue Souad Massi dans le paysage musical maghrébin. Alors que le raï avait largement dominé la visibilité internationale de la musique algérienne dans les années 1990, elle a emprunté une autre voie. La guitare acoustique, la chanson d’auteur et le folk deviennent chez elle les outils d’une musique profondément liée à l’Algérie mais débarrassée de toute obligation de représentation folklorique.

Elle chante principalement en arabe algérien et en français, passe d’un registre musical à l’autre et peut faire cohabiter, au sein d’un même album, blues, rock, traditions maghrébines, sonorités sahéliennes ou arrangements plus occidentaux. Cette circulation musicale accompagne une écriture elle-même traversée par plusieurs territoires : celui du pays quitté, celui de l’exil, celui de la mémoire familiale et celui des sociétés contemporaines.

Ses chansons parlent d’amour et de séparation, mais aussi de liberté, de condition féminine, d’inégalités et d’appartenance. Chez elle, le politique ne s’impose généralement pas comme un discours extérieur à la chanson. Il passe par des histoires individuelles, des départs, des blessures ou des destins auxquels elle donne une portée plus large.

Oumniya, paru en 2019, marque ainsi un retour plus direct vers les préoccupations contemporaines de l’Algérie, à travers les thèmes de l’émancipation et de l’attachement au pays. Avec Sequana, en 2022, réalisé par le guitariste et producteur britannique Justin Adams, elle ouvre encore davantage son univers au blues, au rock, à la bossa nova et aux musiques du Sahel.

Avec Zagate, l’engagement au premier plan

Sorti le 6 mars 2026, Zagate prolonge cette évolution tout en durcissant certains contours de sa musique. Souad Massi y retrouve Justin Adams et confronte sa voix à des arrangements où se croisent rock, blues, afrobeat et sonorités électroniques.

Le regard porté sur le monde s’y fait également plus frontal. Guerres, racisme, violences économiques et fractures contemporaines occupent une place importante dans les textes. Sur «D’ici, de là-bas», elle chante avec Gaël Faye autour de l’intolérance et du racisme. «Congo Connection», enregistré avec Youssoupha, évoque l’exploitation des ressources minières de la République démocratique du Congo et ses conséquences humaines.

Son passage, le 24 septembre, sur la Grande scène du Grand 8 de l’Université Paris 8 à Saint-Denis intervenait dans ce contexte. Plus qu’un simple rendez-vous de tournée, le concert rappelait l’ampleur du chemin parcouru depuis ses premières scènes algéroises.

De Raoui à Zagate, Souad Massi a changé d’arrangements, de producteurs et de paysages musicaux sans renoncer aux éléments qui constituent depuis l’origine le noyau de son travail. Une guitare, d’abord, mais aussi une écriture attentive aux trajectoires individuelles et une manière très personnelle de faire dialoguer Alger avec le reste du monde. À 54 ans, elle reste ainsi l’une des voix algériennes qui ont le plus durablement construit leur carrière hors des frontières de genre, de langue et de territoire.