Thélyson Orélien, un cas d’école de plagiat de l’IA

26/09/2026 – La redaction de Mondafrique

En quelques jours, Thélyson Orélien est passé du statut de révélation de la rentrée à celui d’auteur inspiré par l’intelligence artificielle. Tandis que plusieurs écrivains prennent sa défense et interrogent la dimension raciale de l’affaire, l’Académie Goncourt a décidé, vendredi, de retirer son roman de sa sélection.

Il y a quelques jours encore, C’était ça ou mourir suivait une trajectoire presque idéale. Publié au Québec par Boréal puis en France chez Grasset, le premier roman de l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, 38 ans, s’était imposé parmi les succès de la rentrée. Prix du roman Fnac, sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina, du Médicis et du prix Décembre : le récit de Jonas Dorléon, professeur haïtien contraint de fuir son pays et de remonter vers le Canada, semblait promis à un long parcours. Jusqu’à ce qu’un compte sur X accuse, le 21 septembre, son auteur d’avoir très largement eu recours à l’intelligence artificielle.

L’accusation repose initialement sur l’analyse d’extraits par Pangram, un logiciel conçu pour détecter les textes générés par IA. D’autres médias ont ensuite effectué leurs propres tests, obtenant eux aussi des résultats attribuant à l’intelligence artificielle une part importante du texte. Orélien dément catégoriquement. Il affirme avoir commencé son roman à l’automne 2017 et achevé un premier jet en 2019, avant la diffusion massive des IA génératives. Grasset lui a d’abord renouvelé sa « confiance absolue », dénonçant des accusations péremptoires. Les détecteurs, aussi performants soient-ils, analysent un texte final : ils ne fournissent ni historique des versions, ni prompts, ni trace matérielle du processus d’écriture. 

Des écrivains refusent le procès expéditif

La controverse a rapidement débordé la seule question technologique. Parmi les prises de position les plus remarquées figure celle de Mohamed Mbougar Sarr. Le prix Goncourt 2021 refuse deux simplifications : considérer toute interrogation sur Orélien comme raciste, mais aussi faire comme si la dimension raciale était absente de l’emballement. Il rappelle que l’histoire littéraire francophone compte plusieurs écrivains noirs dont l’authenticité, l’autonomie ou l’originalité ont été mises en doute, de René Maran à Yambo Ouologuem, en passant par Ahmadou Kourouma, Calixthe Beyala ou Sony Labou Tansi. 

Sa défense est d’autant plus singulière qu’elle n’est pas une défense du roman. Sarr explique avoir trouvé C’était ça ou mourir largement surévalué, peu mémorable par son histoire comme par son style. Mais les lourdeurs qu’il avait perçues à la lecture lui avaient semblé être celles d’un écrivain, non celles d’une machine. « J’ignore si Thélyson Orélien a usé pour ce livre de l’IA », écrit-il, refusant de conclure avant que l’auteur ne produise les éléments annoncés avec ses éditeurs. Même si un recours à l’IA était finalement établi, ajoute-t-il en substance, deux positions resteraient compatibles : condamner cette pratique littéraire et défendre Orélien contre les attaques racistes. 

Dany Laferrière choisit une autre voie. L’académicien franco-haïtien ne se transforme ni en enquêteur ni en expert de Pangram : il revient au livre. Dans Le Devoir, il salue chez Orélien « une vraie promesse d’écrivain », évoquant une écriture dense, un « phrasé musical », un style « haché, syncopé ». Il reconnaît des faiblesses et des passages où le récit piétine, mais considère qu’Orélien possède un instinct pour restituer la douleur humaine et l’expérience des migrants. 

Virginie Despentes a, elle, attaqué frontalement le principe même d’un procès fondé sur un détecteur. Invitée de C ce soir le 23 septembre, elle s’est interrogée sur la facilité avec laquelle une accusation anonyme pouvait devenir une quasi-certitude publique. Sa formule, « Pangram, va te faire foutre », a largement circulé. Marc Levy a également pris la défense d’Orélien, dénonçant sur RTL la « lâcheté » de l’accusation anonyme et estimant que le contexte racial ne pouvait être écarté. 

Au Québec, le soutien est également manifeste. India Desjardins et Catherine Dorion ont écrit qu’elles croyaient Orélien. La poète Pascale Cormier a défendu le romancier et dénoncé le paradoxe d’outils d’intelligence artificielle nourris d’œuvres humaines qui deviennent ensuite les arbitres de leur authenticité. L’écrivaine Laura-Ève Lambert se montre plus prudente : elle accorde à Orélien le bénéfice du doute tout en s’interrogeant sur la différence de traitement. Les quelque 460 romans de la rentrée française ont-ils été soumis au même contrôle ? Elle estime qu’« il y a un élément de racisme » dans l’intensité avec laquelle le travail de l’auteur a été scruté. 

Entre-temps, cependant, le dossier s’est alourdi. Des médias canadiens ont documenté des emprunts dans d’anciens textes d’Orélien, antérieurs à son roman. Ces accusations de plagiat constituent un dossier distinct de celui de l’IA : elles peuvent peser sur la crédibilité de l’auteur, mais ne prouvent pas, à elles seules, comment C’était ça ou mourir a été écrit.

Le Goncourt retire le roman de sa sélection

C’est dans ce contexte que l’Académie Goncourt a pris, vendredi 25 septembre, une décision spectaculaire : C’était ça ou mourir est retiré de sa première sélection. Deux jours auparavant, son président Philippe Claudel appelait encore à « la prudence » et refusait de « jeter en pâture » un écrivain sur la base d’accusations non définitivement établies. Il expliquait avoir lui-même beaucoup apprécié le roman sans avoir soupçonné l’intervention d’une IA et demandait des « preuves irréfutables » avant une éventuelle décision. 

Vendredi, le ton a changé. L’Académie invoque désormais les « plagiats dont son auteur s’est rendu coupable au fil du temps » et les résultats qu’elle juge convergents de plusieurs analyses de chercheurs et de journalistes. Ceux-ci mettraient en évidence que le roman est, « selon toute vraisemblance, très largement le produit d’une intelligence artificielle ». L’institution explique vouloir « préserver l’intégrité du prix Goncourt » et rappeler que sa mission consiste à promouvoir et couronner une littérature « écrite par des femmes et des hommes ». 

La décision marque un tournant. Elle ne constitue pas la démonstration technique de la genèse du roman : l’Académie rend une décision de jury et non une expertise judiciaire. Mais elle transforme une controverse née sur X en affaire institutionnelle majeure. Au moment de son annonce, le roman demeurait présent dans les premières sélections du Renaudot, du Femina, du Médicis et du prix Décembre. 

L’affaire Orélien dépasse désormais son auteur. Elle pose une question à laquelle l’édition n’a pas encore apporté de réponse commune : comment établir qu’un écrivain a utilisé une IA, et à partir de quel degré d’assistance considère-t-on que le pacte entre l’auteur, l’éditeur et le lecteur est rompu ? Elle en soulève une autre, plus ancienne, sur la rapidité avec laquelle le soupçon se transforme en condamnation publique.

Mohamed Mbougar Sarr refuse précisément de choisir entre ces deux problèmes. On peut, écrit-il en substance, exiger d’un écrivain qu’il réponde sur les conditions dans lesquelles son livre a été écrit et refuser parallèlement qu’il soit essentialisé ou soumis à un procès racial. Entre la défense inconditionnelle et la condamnation immédiate, l’affaire Thélyson Orélien montre surtout combien cette ligne devient difficile à tenir lorsque la machine, la littérature et les réseaux sociaux se retrouvent dans le même tribunal.