À Bruxelles, « Héritages vivants. Réinventer les formes » réunit jusqu’au 1er novembre la sculptrice mozambicaine Reinata Sadimba et le dessinateur congolais Raymond Tsham. Argile et stylo à bille y confrontent deux trajectoires, deux générations et une même question : comment transformer l’héritage sans le figer ?
Présentée à la galerie Christophe Person, l’exposition ne repose pas sur une proximité de technique. Reinata Sadimba travaille la céramique, souvent rehaussée de graphite ou de chaux ; Raymond Tsham construit ses dessins au stylo à bille, principalement noir. Ce qui les rapproche se situe ailleurs : dans leur manière d’utiliser des formes, des récits et des savoirs transmis sans les reproduire à l’identique. La galerie réunit ainsi deux artistes dont les œuvres partent d’héritages identifiables pour aboutir à des langages très personnels.
Chez Sadimba, cet héritage est d’abord celui de la poterie makonde. Née en 1945 dans le village de Nemu, sur le plateau de Mueda, dans le nord du Mozambique, elle apprend l’argile dans un cadre familial où la fabrication de récipients relève traditionnellement du travail des femmes. À partir de ce savoir utilitaire, elle développe progressivement une sculpture figurative qui s’affranchit de la fonction première de l’objet.
Ses personnages aux corps étirés, assemblés ou volontairement disproportionnés abordent notamment la maternité, la famille, la condition féminine et les relations entre individus. Plusieurs œuvres exposées à Bruxelles, comme La polygamie, Mère protectrice, Deux bisous ou La Reine à la recherche d’eau, montrent combien les scènes du quotidien peuvent devenir chez elle des compositions autonomes, parfois tendres, parfois plus inquiètes.
De la poterie transmise au dessin au Bic
Face à cette matière modelée, Raymond Tsham répond par une technique presque minimale. Né en 1963 dans le Kasaï-Oriental, en République démocratique du Congo, il vit et travaille à Kinshasa. Le stylo à bille, qu’il utilise comme médium principal depuis la fin des années 1980, lui permet de produire des dessins extrêmement détaillés, construits par accumulation de traits, de hachures et de variations de densité.
Le choix du Bic est aussi lié à son parcours. Tsham a expliqué qu’à son arrivée à Kinshasa, l’accès aux peintures et au matériel artistique restait coûteux et difficile. Le stylo, déjà familier depuis l’enfance, s’est alors imposé. Ce qui pouvait apparaître comme une contrainte économique est devenu sa signature technique.
Ses dessins convoquent masques, figures sculptées et références aux cultures d’Afrique centrale, mais ils ne restent pas enfermés dans ce répertoire. Visite chez Magritte, Hommage à Maurice Béjart, Grand place Bruxelles ou encore Tintin au Congo introduisent des références européennes et belges dans un vocabulaire visuel façonné au Congo. L’exposition insiste précisément sur cette circulation : il ne s’agit pas d’opposer patrimoine africain et modernité occidentale, mais de montrer comment les références passent d’un espace culturel à l’autre et changent de sens.
Cette reconnaissance dépasse désormais le cadre des galeries : selon Le Monde, un dessin de Raymond Tsham est entré durant l’été 2026 dans la collection permanente du musée du quai Branly-Jacques Chirac à Paris.
Réinventer plutôt que conserver
Le titre de l’exposition résume son parti pris. « Héritages vivants » ne désigne pas un patrimoine immobile qu’il faudrait préserver intact. Chez Sadimba comme chez Tsham, les formes héritées continuent d’exister précisément parce qu’elles sont transformées. La première déplace une technique traditionnelle de poterie vers une sculpture très personnelle ; le second fait passer les références statuaires et spirituelles d’Afrique centrale dans le champ du dessin contemporain.
Le dialogue fonctionne aussi par contraste. Sadimba modèle des volumes que l’on contourne du regard ; Tsham construit la profondeur sur une feuille plane. Elle part de la terre et du geste transmis ; lui d’un outil industriel ordinaire devenu instrument de précision. Pourtant, leurs œuvres aboutissent à une même constatation : la tradition n’est pas nécessairement ce qui précède la création contemporaine. Elle peut en être l’un des matériaux.
Informations pratiques
Exposition : Héritages vivants. Réinventer les formes
Artistes : Reinata Sadimba et Raymond Tsham
Dates : du 6 septembre au 1er novembre 2026
Lieu : Galerie Christophe Person, 63 rue Émile Claus, 1000 Bruxelles
