Sortie en juin 2026, la chanson du rappeur ZD4, de son vrai nom Zakaria Slimane Kara, qui condamne la fermeture des frontières, a connu un immense succès aussi bien en Algérie qu’au Maroc.
« Zouj Bghal » est le titre de la chanson de rap qui vient de faire condamner son auteur, le rappeur ZDA, à un an de prison. Le rappeur est arrêté le 28 août par la police, jugé le 29 août en comparution immédiate et condamné à un an de prison ferme. La célérité de l’exécution de la condamnation traduit la volonté du système algérien de n’accepter aucun écart concernant toute critique de la fermeture des frontières entre l’Algérie et le Maroc. Alors que, du côté marocain, des manifestations appelant à la réouverture des frontières sont souvent organisées.
En Algérie, depuis la mise sous silence du Hirak, les voix discordantes doivent s’imposer un mutisme forcé par une politique de répression politico-judiciaire. Aucune remise en cause de la politique de rupture imposée par Alger ne doit faire l’objet de contestation. C’est dans ce contexte que le rappeur ZD4 est accusé de plusieurs chefs d’accusation, y compris le délit d’outrage au président de la République, qui est strictement réprimé par l’article 144 bis du Code pénal (introduit par la loi n° 01-09 du 26 juin 2001).
De quoi s’agit-il ? Le rappeur met le doigt sur un point sensible : la fermeture des frontières. Le titre du rap, « Zouj Bghal », est celui d’un poste-frontière fermé unilatéralement par l’Algérie le 27 août 1994, autrement dit depuis 32 ans. Le titre, « Zouj Bghal », signifie « deux mulets » en arabe dialectal maghrébin et est porteur d’une signification perceptible, en référence à la responsabilité des gouvernants des deux pays.
Une réalité confirmée par des paroles percutantes : la Hogra engendre la Harga
Les paroles du rappeur reflètent une perception partagée entre les populations frontalières.
« Zouj Bghal se jouent de nous, personne ne s’est rendu compte. Ils ont fait de nous une polémique au-dessus de la politique, la même merde pour toute l’Afrique. Jamais tu seras free, en Palestine ou en Afrique du Nord, l’union de la oumma quand il s’applique ? » renchérit l’auteur du rap. Des appels à l’éveil commun d’une jeunesse passive qui s’est réfugiée dans la résignation et l’acceptation du fait accompli.
Le contenu du rap évoque un destin commun partagé dans les deux pays, où la « Hogra », un vocable qui désigne à la fois l’oppression, le mépris, l’injustice et l’abus de pouvoir, règne en maître des lieux. Cette « Hogra » ne fait qu’engendrer la « Harga », qui se traduit par l’émigration clandestine de cette jeunesse maghrébine via des embarcations de fortune, au péril de leur vie, vers l’Europe.
Le rappeur rappelle la destruction progressive à laquelle est confrontée cette jeunesse par la drogue. Il décrit ainsi des similitudes : « De l’autre côté, le Kif (cannabis) et ici Lyrica (prégabaline), on a les mêmes cas et les mêmes dégâts », soulignent les paroles du rappeur. Il est vrai que la politique de répression contre le cannabis en Algérie a poussé les consommateurs à se rabattre sur un médicament neurologique, aux effets dévastateurs (addiction, désinhibition). Surnommé « Saroukh » — missile — ou « madame courage », ce médicament a fait l’objet d’un trafic massif et a été classé comme priorité de santé publique dans le pays. Même situation au Maroc, où le prix du cannabis a subi une chute vertigineuse, ouvrant la consommation à une large partie de la jeunesse.
La guerre des réseaux sociaux contre le Maghreb des peuples
En effet, en dépit du matraquage des trolls sur les réseaux sociaux, souvent financés par une monarchie du Golfe pour les Marocains qui insultent les Algériens ou inversement, et des militants pro-régime d’Alger présentant les Marocains comme un peuple passif soumis à la monarchie, le contenu de la chanson vient anéantir ce narratif décrivant les deux peuples comme proches et victimes du même mal : des gouvernants sans vision ni projet d’intégration régionale. « Nous, comme les salauds, nous ont manipulés », décrit l’auteur du rap.
L’affaire Pegasus, ce logiciel espion développé par la société israélienne NSO Group, qui a ciblé les numéros de téléphone de plus de 10 000 personnes, dont des personnalités politiques et militaires algériennes, a compliqué la situation. Cette affaire, révélée en 2021, a fait réagir le pouvoir algérien par la rupture totale des relations diplomatiques et la fermeture de l’espace aérien à l’aviation civile marocaine. Les populations frontalières continuent à maintenir des liens d’amitié et familiaux.
Il existe un décalage entre les stratégies de tension des gouvernants et les aspirations populaires des deux pays. Le rappeur ZD4 exprime cette volonté de dépasser les clivages imposés par des politiques non concertées et les souhaits des peuples de s’unir.
Les pouvoirs marocain et algérien unis contre la liberté d’expression artistique
Les organisations des droits humains ont fermement condamné les arrestations suivies de condamnations d’artistes, algériens comme marocains, pour avoir exprimé des opinions en dépit des garanties constitutionnelles.
Au Maroc, rien que pour l’année 2026, trois artistes sont poursuivis pour des faits d’expression dans le cadre de leur travail artistique. Le cas de Yasser Mounbir, arrêté et incarcéré le 15 juin de cette année. L’artiste graveur, âgé de 22 ans, attend son jugement et probablement une condamnation pour atteinte au roi Mohammed VI.
Le cas d’El Mahdi Lyoubi, rappeur et cinéaste résidant en France, connu sous le nom de Mehdi Black Wind, a été arrêté et détenu à la prison d’Oukacha, à Casablanca, en attendant sa comparution, pour atteinte à la personnalité du roi.
Le cas de Souhaib Qabli, connu sous le nom d’artiste « El Hassel », a été arrêté et condamné à huit mois de prison ferme pour atteinte à des corps constitués, en dénonçant la corruption au sein des services publics et la normalisation avec Israël.
Une situation similaire en Algérie : le rappeur Amine Bouguendoura a été condamné le 30 juillet dernier à trois ans de prison ferme par le tribunal d’Aïn El Beïda. Motif : critique, à travers une chanson de rap, de la situation politique et sociale ainsi que des dernières élections législatives. La poétesse franco-algérienne du Hirak a été arrêtée dès son entrée en Algérie. Elle a été jugée et condamnée, le 4 juillet 2024, par le tribunal de Dar El Beïda à deux ans de prison. Elle sera libérée le 26 décembre 2024 dans le cadre d’une « grâce présidentielle ».
Le cas marquant de Mohammed Tadjadit, connu comme le poète du Hirak. Il subit un véritable harcèlement judiciaire. Son vécu s’alterne entre arrestations, jugements et emprisonnements. Sa volonté de dénoncer les violations des libertés demeure intacte.
