Que peuvent encore les mots lorsque la guerre semble avoir détruit jusqu’à la possibilité de s’entendre ? Dans Les Déflagrations de Gaza, l’humanitaire Jean-François Corty et la rabbine israélienne Nava Hefetz confrontent leurs expériences et leurs désaccords, unis par une même exigence : défendre la vie et les droits humains.
À l’origine de ce livre, il y a un projet qui n’a jamais abouti. Au printemps 2025, alors que la guerre se prolonge à Gaza et que l’attention internationale commence déjà à s’émousser, Nava Hefetz découvre un documentaire consacré aux enfants d’Izieu, ces quarante-quatre enfants juifs réfugiés dans l’Ain avant d’être arrêtés, déportés et assassinés à Auschwitz. La rabbine israélienne imagine alors d’accueillir temporairement en France cent enfants gazaouis âgés de 6 à 12 ans, tous orphelins de père, de mère ou des deux.
Avec Tahani Abu Daqqa, ancienne ministre palestinienne de la Culture et des Sports, elle mobilise plusieurs partenaires, parmi lesquels la ville de Grenoble, les Guerrières de la paix et la Ligue de l’enseignement. Il reste à trouver une organisation médicale capable d’accompagner cette évacuation. C’est ainsi qu’elle rencontre Jean-François Corty, médecin généraliste engagé dans l’humanitaire depuis 1998 et président de Médecins du monde depuis juin 2024.
Le dispositif paraît solidement préparé. Les enfants ont été identifiés dans des camps de réfugiés, leurs dossiers médicaux constitués, l’accord de l’Autorité palestinienne obtenu et les structures d’accueil mobilisées. Mais le feu vert des autorités françaises ne viendra jamais. Nava Hefetz parle sans détour de lâcheté politique. Jean-François Corty souligne, dans un registre plus mesuré, le décalage entre les capacités de la France, les valeurs qu’elle revendique et la faiblesse de son engagement concret. Tandis que l’Italie a accueilli plus de deux cents enfants gazaouis, la France n’en a reçu qu’une vingtaine.
L’échec aurait pu mettre fin à leur collaboration. Il devient au contraire le point de départ d’une autre entreprise. Au fil des visioconférences et des échanges, Jean-François Corty et Nava Hefetz découvrent qu’ils partagent un socle commun : la conviction que la vie humaine doit primer sur les appartenances, les frontières et les récits nationaux. De cette rencontre est né Les Déflagrations de Gaza, un dialogue mené par le journaliste Antoine Lannuzel, ancien rédacteur en chef de la revue We Demain.
Deux expériences de terrain, une même exigence
Jean-François Corty refuse de se définir comme pro-israélien ou pro-palestinien. Héritier du mouvement humanitaire sans-frontiériste né dans les années 1970, il revendique l’impartialité, l’indépendance et le désintéressement. Ces principes ne le conduisent pourtant pas à une neutralité abstraite qui placerait sur le même plan les responsabilités, les rapports de force et les souffrances. Sa boussole demeure le besoin des populations civiles, associé au respect du droit international humanitaire.
Après avoir mené des missions avec Médecins sans frontières en Érythrée, au Liberia, en Afghanistan, au Niger ou encore en Iran, il a rejoint Médecins du monde, organisation présente depuis de longues années à Gaza et en Cisjordanie. Son expérience lui permet d’aborder la guerre à partir de ses conséquences les plus concrètes : l’effondrement des structures sanitaires, les obstacles imposés aux secours, l’épuisement des soignants et la détresse de populations privées des conditions élémentaires de survie.
Son analyse ne commence pas le 7 octobre 2023. Sans rien retrancher à la gravité des massacres commis ce jour-là par le Hamas, il replace l’offensive israélienne dans une histoire plus longue, marquée par le blocus de Gaza, l’extension de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est et l’effacement progressif de toute perspective politique. Trois ans après le début de la guerre, les habitants de Gaza continuent de survivre dans des conditions inhumaines, tandis que leurs besoins fondamentaux et leurs droits semblent devenus négociables.
Nava Hefetz parle depuis un autre lieu, au sens géographique autant que politique et spirituel. Rabbine libérale israélienne, conférencière, formatrice et activiste, elle puise dans la tradition juive humaniste les fondements de son engagement. Depuis un quart de siècle, elle défend les droits humains et le dialogue interculturel en Israël, dans les territoires palestiniens occupés et à l’international. Membre des Guerrières de la paix et engagée auprès de l’Alliance pour la paix au Moyen-Orient, elle participe depuis 2025 aux activités de l’ONG Gaza Children’s Village.
Son parcours témoigne d’une obstination d’autant plus forte que le contexte lui est hostile. En Israël, dénoncer les violations commises à Gaza ou contester la conduite de la guerre expose à l’accusation de trahison. Nava Hefetz ne se situe pourtant pas à l’extérieur de la société israélienne. Elle l’interpelle depuis son histoire, sa langue et sa tradition religieuse, en refusant que celles-ci servent à justifier l’écrasement d’un autre peuple. Son action en faveur des demandeurs d’asile en Israël lui a d’ailleurs valu une nomination au prix Nobel de la paix.
Le désaccord comme forme de résistance
Les deux voix ne se confondent pas, et le livre ne cherche pas à fabriquer une unanimité de circonstance. Jean-François Corty et Nava Hefetz divergent notamment sur l’emploi du mot « génocide » pour désigner la destruction de Gaza. Cette divergence ne rompt pas leur dialogue. Elle lui donne au contraire son intérêt et sa nécessité, dans un débat où chacun est sommé de choisir un camp, de répéter ses mots d’ordre et de considérer toute nuance comme une compromission.
Tous deux refusent cette mécanique sans établir de symétrie artificielle entre les massacres du 7 octobre 2023 et l’ampleur de l’offensive israélienne qui leur a succédé. Ils n’effacent ni les victimes israéliennes ni la catastrophe infligée à la population palestinienne. Leur point de rencontre ne réside pas dans une lecture identique du conflit, mais dans une limite qu’ils refusent de voir franchie : aucune cause, aucune sécurité nationale et aucune mémoire collective ne peuvent autoriser la déshumanisation des civils.
Leur échange déborde ainsi les frontières de Gaza. Il interroge l’affaiblissement des droits fondamentaux, la progression des extrêmes droites et des courants suprémacistes, la fragilisation des contre-pouvoirs et l’accoutumance des démocraties à ce qu’elles prétendaient autrefois juger inacceptable. Les sociétés israélienne et française sont examinées à partir de leurs contradictions, entre les principes qu’elles proclament et les renoncements politiques auxquels elles consentent.
Les Déflagrations de Gaza ne propose ni une nouvelle théorie du conflit ni une solution diplomatique prête à l’emploi. Sa force est ailleurs : dans la parole de deux acteurs de terrain qui ramènent constamment le débat vers les existences que les discours militaires et géopolitiques repoussent à l’arrière-plan. Derrière les chiffres apparaissent des enfants privés de protection, des familles disloquées, des soignants empêchés d’exercer et des organisations humanitaires dont la présence même est menacée.
Le livre aborde également les origines de leurs engagements et leurs conséquences sur leurs vies privées. Car défendre les droits humains n’est pas ici une posture morale sans coût. C’est un choix quotidien, exposé aux pressions politiques, aux accusations et parfois à l’impuissance, comme l’a montré l’échec du projet d’évacuation. Mais c’est aussi la volonté de poursuivre malgré cet échec et de transformer une opération empêchée en parole publique.
Dans un espace saturé de certitudes et d’anathèmes, Jean-François Corty et Nava Hefetz maintiennent la possibilité d’une conversation exigeante. Leur dialogue ne prétend pas réconcilier artificiellement des positions irréductibles. Il montre qu’il est encore possible de désapprouver sans disqualifier, d’entendre sans renoncer à ses convictions et d’agir ensemble sans gommer ses différences. Au milieu des déflagrations, cette fidélité commune à la dignité humaine constitue déjà une résistance.
Les Déflagrations de Gaza. Dialogue entre un humanitaire et une rabbine activiste, de Jean-François Corty et Nava Hefetz, avec Antoine Lannuzel. Éditions Rue de l’Échiquier, parution le 2 octobre 2026, 120 pages, 13,90 euros. ISBN : 978-2-37425-610-8.
