Le Mbari Club au musée du quai Branly (jusqu’au 11 octobre)

31/08/2026 – La rédaction de Mondafrique

Au musée du quai Branly, archives, revues et œuvres ressuscitent le Mbari Club, foyer intellectuel fondé à Ibadan en 1961. Autour de Chinua Achebe et Wole Soyinka, écrivains, peintres et dramaturges y inventèrent une modernité africaine affranchie des cadres coloniaux et résolument ouverte au monde.

Au début des années 1960, le Nigeria vient d’accéder à l’indépendance et cherche les formes capables d’exprimer cette liberté nouvelle. Les écrivains, les artistes et les dramaturges ne veulent plus être considérés comme les représentants d’une tradition immobile, ni mesurer leur travail aux seules catégories héritées de l’Europe. À Ibadan, le Mbari Club devient l’un des lieux où cette émancipation culturelle se pense et se pratique.

L’exposition présentée jusqu’au 11 octobre dans la Boîte arts graphiques du musée du quai Branly–Jacques Chirac revient sur cette aventure décisive. Elle rassemble des œuvres, des revues, des livres, des cartons d’invitation et plusieurs ensembles d’archives qui témoignent de la densité des échanges noués autour du club.

Le projet prend forme dans le sillage de Black Orpheus, revue fondée en 1957 par le linguiste et éditeur d’origine allemande Ulli Beier. La publication offre une tribune à une nouvelle génération d’écrivains africains anglophones, tout en faisant circuler des textes venus des espaces francophones et des diasporas noires. Chinua Achebe, Wole Soyinka et le Sud-Africain Es’kia Mphahlele participent à cette effervescence.

Ibadan, capitale d’une modernité africaine

En 1961, Ulli Beier, son épouse Susanne Wenger et plusieurs écrivains et artistes créent à Ibadan un lieu consacré aux débats et à la création. Chinua Achebe propose de l’appeler Mbari, mot igbo associé à l’acte créateur. La référence renvoie aux maisons sacrées décorées de sculptures et de peintures, édifiées collectivement dans certaines communautés igbo avant d’être abandonnées au temps et aux éléments.

Le Mbari Club transpose cet esprit dans le Nigeria indépendant. Installé dans un ancien restaurant du marché de Dugbe, il comprend une cour ouverte, une galerie, une bibliothèque, un bar et un restaurant. On y organise des expositions, des concerts, des lectures, des débats et des représentations théâtrales. Le lieu ne sépare pas les disciplines: la littérature dialogue avec la peinture, la musique avec le théâtre et la réflexion politique avec la sociabilité quotidienne.

Wole Soyinka y présente certaines de ses premières pièces. Les écrivains Christopher Okigbo, J. P. Clark et Amos Tutuola fréquentent également le club, aux côtés des artistes Uche Okeke, Demas Nwoko et Bruce Onobrakpeya. Des créateurs venus d’autres pays africains, d’Europe, des États-Unis et des Caraïbes y sont invités. Cette ouverture dément l’idée selon laquelle l’affirmation d’une culture nationale devrait passer par le repli.

Mbari devient aussi une maison d’édition. Il publie des textes d’auteurs africains à une époque où les circuits éditoriaux restent largement contrôlés depuis Londres ou Paris. Éditer depuis le Nigeria ne constitue donc pas un simple choix pratique. C’est une manière de déplacer le centre de légitimité et de permettre aux écrivains de parler depuis leur propre espace intellectuel.

D’Osogbo à une scène transnationale

L’expérience se prolonge dès 1962 à Osogbo, où le dramaturge Duro Ladipo fonde avec Ulli Beier le Mbari Mbayo Club. La structure accueille théâtre, arts visuels et ateliers, contribuant à l’émergence d’une scène locale dont sortiront plusieurs artistes majeurs. Le mouvement est moins une école au programme rigide qu’un environnement favorable aux rencontres et aux expérimentations.

L’exposition accorde une place importante à Susanne Wenger, artiste autrichienne profondément engagée dans la culture yoruba, ainsi qu’à Nike Davies-Okundaye, dont le travail textile prolonge et réinvente les techniques du batik et de l’adire. Elle présente aussi The Story of the Otin River d’Asiru Olatunde, artiste connu pour ses reliefs sur panneaux d’aluminium.

Les exemplaires de Black Orpheus et les documents liés aux événements du Mbari Mbayo Club montrent comment les idées circulaient entre littérature, arts graphiques et performance. Cette circulation dépassait les frontières du Nigeria. Elle reliait Ibadan et Osogbo à Dakar, Kampala, Johannesburg, Paris, Londres et aux scènes afro-américaines.

Le déclenchement de la guerre du Biafra en 1967 brise une partie de cet élan. Le Mbari Club ne survit pas durablement aux fractures politiques du pays. Son influence demeure pourtant considérable. Il a démontré qu’une institution culturelle africaine pouvait produire ses propres réseaux, publier ses auteurs et accueillir le monde sans lui abandonner la définition de sa modernité.

L’accrochage du quai Branly restitue cette ambition sans transformer le Mbari en légende figée. Il rappelle surtout qu’avant d’être un chapitre de l’histoire de l’art, ce club fut un lieu concret où une génération venait travailler, discuter et imaginer l’Afrique qu’elle voulait construire.

Informations pratiques
Exposition: Le Mbari Club, un espace de création transnationale au Nigeria
Dates: jusqu’au dimanche 11 octobre 2026
Lieu: Boîte arts graphiques, musée du quai Branly–Jacques Chirac
Adresse: 37, quai Jacques-Chirac, 75007 Paris
Horaires: de 10 h 30 à 19 heures; nocturne le jeudi jusqu’à 22 heures; fermeture le lundi
Tarifs: 14 euros; tarif réduit 11 euros
Commissariat: Sarah Frioux-Salgas, Sarah Ligner et Joël Zouna
Informations: Musée du quai Branly