Les ventes de « La légende » de Boualem Sansal plafonnent !

24/08/2026 – La rédaction de Mondafrique

Annoncé comme le livre de l’année, porté par un tirage colossal, un à-valoir d’un million d’euros et toute la puissance médiatique de la galaxie Bolloré, La Légende de Boualem Sansal plafonne à 48 000 ventes en France. Un résultat honorable devenu, à cette échelle, un retentissant fiasco industriel et idéologique.

Il devait être le livre que tout le monde lirait, commenterait et offrirait. Celui dont les piles imposantes, disposées à l’entrée des librairies et des Relay, signaleraient moins une nouveauté éditoriale qu’un événement national. Publiée le 2 juin chez Grasset, La Légende. Libres méditations d’un prisonnier encombrant avait été préparée comme on lance une superproduction : un tirage initial de 150 000 exemplaires, un à-valoir exceptionnel d’un million d’euros et une campagne promotionnelle dont le coût avoisinerait 500 000 euros. Il ne manquait plus que les lecteurs.

Deux mois et demi après sa parution, l’institut NielsenIQ BookData recensait 48 000 exemplaires vendus en France. Hachette Livre, soucieux de donner au tableau quelques couleurs estivales, avançait 55 242 ventes en ajoutant la Belgique et la Suisse. Le groupe s’est publiquement félicité d’un résultat « très satisfaisant » dans un marché du livre atone. C’est son droit. Les éditeurs, comme les gouvernements les soirs d’élection, disposent d’un vocabulaire suffisamment souple pour transformer une défaite en résistance honorable.

Car 48 000 exemplaires ne représentent nullement un mauvais chiffre dans l’absolu. Beaucoup d’écrivains en rêveraient. Mais tous ne bénéficient pas d’un million d’euros d’avance, d’un tirage de 150 000 exemplaires, de pleines pages de publicité et de l’empressement coordonné d’un empire médiatique. À ce niveau d’investissement, le résultat ne se mesure plus à l’aune d’un roman ordinaire. Il se compare aux ambitions affichées, aux dépenses engagées et au dispositif mobilisé. Et, sous cet éclairage, le triomphe annoncé ressemble furieusement à une coûteuse déconvenue.

Le démarrage avait pourtant permis d’entretenir l’illusion. Avec 16 993 exemplaires écoulés entre le 2 et le 7 juin, La Légende s’était installée à la quatrième place des ventes en France. Grasset saluait alors la meilleure performance du groupe Hachette et promettait d’inscrire le livre dans la durée. Mais dès la semaine suivante, l’ouvrage reculait à la huitième place du classement Datalib avant de disparaître rapidement des sommets. La fusée avait bénéficié d’un lancement spectaculaire ; elle n’avait simplement pas assez de carburant pour rester en orbite.

Un best-seller fabriqué sans les lecteurs

Vincent Bolloré n’avait pourtant rien laissé au hasard. CNews consacra à Sansal une journée spéciale, une grande interview et un documentaire. Europe 1 multiplia les émissions et les podcasts. Le Journal du dimanche recueillit les sentences de l’écrivain sur l’Algérie, l’immigration, l’islam et la supposée « déchéance » de la France. Relay, autre pièce de la mécanique Lagardère, assura une présence massive du livre dans les gares et les aéroports. La promotion ne relevait plus seulement du travail éditorial : elle ressemblait à une opération de saturation.

Le montage capitalistique mérite d’être précisé. Grasset appartient à Hachette Livre, intégré à Lagardère, dont Louis Hachette Group détient 66,3 %. Bolloré possède pour sa part 30,4 % de Louis Hachette Group. Grasset n’est donc pas juridiquement une filiale directe de Bolloré, mais évolue bien dans sa sphère d’influence. Une nuance de droit qui ne change guère la réalité observable lorsque les journaux, les radios, les chaînes de télévision et les réseaux de distribution du même univers se mettent simultanément au service d’un ouvrage.

L’opération était d’autant plus politique que Boualem Sansal est devenu, depuis sa libération des prisons algériennes, l’une des figures préférées de la droite radicale française. Son courage face au régime d’Alger et le caractère arbitraire de son incarcération ne sont pas en cause. Mais cette épreuve a été progressivement convertie en capital idéologique. Ses déclarations sur l’islam, l’immigration et la France ont été accueillies avec gourmandise par des médias qui cherchaient moins à entendre un écrivain qu’à installer une autorité morale au service de leurs obsessions.

La publication de La Légende a d’ailleurs accompagné une reprise en main brutale de Grasset. L’arrivée de Sansal avait été décidée sans consulter Olivier Nora, patron de la maison depuis vingt-six ans. Celui-ci souhaitait repousser la sortie à l’automne afin de retravailler un texte rédigé, selon son auteur, en quarante jours. Il fut limogé le 14 avril et remplacé par Jean-Christophe Thiery, proche de Vincent Bolloré. Plus de 130 auteurs annoncèrent alors leur départ, dénonçant une atteinte à l’indépendance éditoriale et refusant de devenir les figurants d’une guerre idéologique.

Le marché a finalement rendu un verdict moins tonitruant que la polémique, mais plus cruel. À titre de comparaison, Le Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy, également publié dans le giron d’Hachette, avait écoulé 90 000 exemplaires dès sa première semaine. Quant à 2084 : la fin du monde, le grand succès de Sansal publié par Gallimard, il avait atteint plus de 270 000 ventes en grand format. La Légende pourra encore progresser, mais elle paraît très éloignée de ces sommets.

L’épisode révèle surtout les limites d’une stratégie fondée sur la confusion entre puissance médiatique et désir du public. On peut imposer un auteur sur les plateaux, disposer son livre dans toutes les gares et répéter qu’il constitue l’événement de l’année. On ne peut pas obliger les lecteurs à le vouloir. À force de vouloir fabriquer une légende, la galaxie Bolloré n’a produit qu’une morale assez classique : le battage fait du bruit, pas nécessairement des ventes.