L’écrivain algérien Mustapha Benfodil privé de se rendre à Avignon

24/07/2026 – Nicolas Beau

Alors qu’il avait fait le projet de se rendre au Festival d’Avignon où il devait présenter un nouveau projet de pièce de théâtre, Mustapha Benfodil a appris, à sa surprise, qu’une ISTN (Interdiction de Sortie du Territoire National) lui interdit désormais de quitter son pays.

Une chronique d’Arezki Ighemat, Master of francophone literature (USA)

Mustapha Benfodil (58 ans) est un écrivain connu mondialement pour ses œuvres de grande qualité. Mustapha Benfodil est né à Relizane, dans l’Oranais, le 7 novembre 1968 et a consacré toute sa vie à l’écriture de romans, de poèmes, de pièces de théâtre, d’essais et d’articles journalistiques portant presque tous sur des sujets concernant la société et le Pouvoir algériens.

L’interdiction qui lui a été signifiée de se rendre au festival d’Avignon a été prononcée à la suite d’un article que Mustapha Benfodil aurait écrit sur le gaz de schiste en Algérie. Le sujet avait soulevé, ces dernières années, une controverse sur l’opportunité et les effets de l’exploitation de ces gaz, vus les effets nocifs sur l’environnement et sur les nappes aquatiques du pays.

Des révoltes s’étaient produites notamment dans le sud du pays, pour demander qu’on s’abstienne d’exploiter ces gisements que le gouvernement avait projeté de mettre en valeur.

            « La littérature n’a pas pour mission de changer le monde,

            mais seulement de le singer. S’il ne fait que cela, un artiste

            engagé est un artiste encagé. Il devient un fonctionnaire de

            la colère. Il s’aigrira et se grillera très vite. Si l’écriture se

            fonctionnalise, elle se fonctionnarise » (Mustapha

                            Mustapha Benfodil, « L’archéologie du chaos« 

Mustapha Benfodil est connu et reconnu et pas seulement en Algérie, le pays où il réside et qu’il n’a jamais voulu quitter. Ses œuvres, dans les domaines de la littérature, de la poésie, du théâtre, sans oublier le journalisme, notamment dans le journal « El Watan », ne se comptent plus. .

Ses romans les plus marquants sont « Body Writing : vie et mort de Karim Fatimi »; « Terminus Babel »; « Alger, journal intense »; « Zarta ; Archéologie du chaos (Amoureux) »; « Les bavardages du seul » ; « La solitude du pantalon » ; Bibliocaust ; Al Dante ; « Dilem-Président « : « Biographie d’un émeutier »; « Bazar de l’amour à Alger ». Ou encore d’un livre en hommage à Maatoub Lounès) ou sur le drame des Palestiniens: « La Palestine n’a pas d’intimité », etc. Citons au théâtre « Zizi dans le métro »; « ça va merder à l’Elysée « ;  « Papa c’est quoi un faux barrage «  ; « Les Borgnes ou le colonialisme intérieur brut ».

Mustapha Benfodil a été (et est peut-être encore) membre du groupe « Bezzef » en compagnie du talentueux Chawki Amari et dee l’incontournable Kamel Daoud). C’est dire combien Mustapha Benfodil est engagé dans la vie culturelle de son pays au delà.

Au plus haut niveau de l’Etat—en l’occurrence de la bouche du président de la République, lors de sa récente visite en Allemagne—il a été déclaré que « les opposants algériens résidant à l’étranger sont les bienvenus en Algérie ». Entre le « discours politique » et la « real politics », il y a un fossé. On autorise, supposément, des « opposants » à rentrer dans le pays, mais on empêche des hommes de théâtre de voyager. La Constitution algérienne ne garantit-elle pas le droit de sortie et d’entrée au pays? Les écrivains, et les intellectuels en général, ne font-ils pas leur métier en rapportant des faits négatifs ET positifs sur le système de gouvernance de leur pays?

Dans son roman « L’archéologie du chaos (amoureux), notre écrivain Mustapha explique le rôle de l’écrivain et de la littérature engagés : « La littérature n’a pas pour mission de changer le monde, mais seulement de le singer. S’il ne fait que cela, un artiste engagé est un artiste encagé. Il devient un fonctionnaire de la colère. Il s’aigrira et se grillera très vite. Si l’écriture se fonctionnalise, elle se fonctionnarise »

 Un autre écrivain algérien, avant lui, en l’occurrence Kateb Yacine, dira aussi quel rôle doit jouer l’écrivain dans une société : « L’écrivain n’est pas seulement un écrivain. Il est un homme, un citoyen, et il doit prendre position d’autant qu’il est écrivain, parce qu’il est un citoyen qui a un pouvoir d’expression qui peut être multiplié, qui peut porter et faire avancer une idée ou une cause » (Katab Yacine, Le poète comme boxeur, entretiens 1958-89, Editions Seuil, 1994, p. 146). Toujours sur la place de l’écrivain, Abdelhamid Benhadouga écrit : « L’écrivain est celui qui pose les problèmes dans la perspective d’une vie meilleure ; il ne fait pas que les poser simplement, mais il participe à son projet dans l’avenir, un projet de l’avenir […] La plume n’est pas faite pour rêver. L’acte d’écrire est une manifestation de la liberté et un facteur de libération »

Toutes ces citations indiquent bien que l’écrivain n’est pas un « va-t-en guerre » contre son pays ou son gouvernement. Il ne fait que déterrer, au sein de la société et du Pouvoir dans lesquels il évolue, ce qu’il y a de bien et ce qu’il y a de mal, en vue d’allerter sur les actions à prendre pour améliorer la vie des citoyens. Parlant de la lierté d’expression, Kateb Yacine écrit : « La liberté d’expression exige l’indépendance […] Le seul juge, en principe, ce devrait être le public […] Ça ne devrait pas l’empêcher, si le pouvoir est révolutionnaire, de travailler dans le sens de la révolution, de prendre des responsabilités, mais sans jamais perdre son esprit critique » (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur, entretiens 1958-89, Editions Seuil, 1994, p. 145).

L’écrivain n’est pas, intrinsèquement, contre son gouvernement ou pour fomenter des « coups » contre le pouvoir Encore moins pour attenter à la stabilité ou à la sécurité de son pays, celui qu’il adore, par-dessus tout.  Interdire, donc à un écrivain de se rendre à une rencontre internationale pour présenter un de ses projets, c’est comme lui couper ses deux jambes, pire, c’est le priver de ce ressourcement que les échanges culturels avec l’extérieur peuvent apporter à son œuvre. A contrario, contraindre un écrivain à se contenter des seules ressources et idées de son pays c’est le condamner à la stagnation, voire à un retard dans le développement de son œuvre créative, et dans le développement du pays dans son ensemble.

Nous émettons l’espoir que Mustapha Benfodil retrouve très vite la liberté de se déplacer Nous espérons  qu’après être sorti du pays, il pourra aussi y entrer sans problèmes. Nous pensons, en effet, que notre cher pays, notre pays adoré, a mieux à faire que de pourchasser son élite intellectuelle. Les défis et les enjeux sont dans les réformes que le pays a besoin d’entreprendre sur les plans intérieur et extérieur pour un développement équitable et durable qui tienne compte de la spécificité de l’Algérie