La justice iranienne vient de confirmer la condamnation à un an de prison de Jafar Panahi pour « propagande contre le régime ». Derrière cette décision se dessine le destin singulier d’un cinéaste devenu, au fil des interdictions, des arrestations et des films clandestins, l’un des symboles mondiaux de la liberté de création.
En Iran, peu de réalisateurs incarnent autant que Jafar Panahi la confrontation entre l’art et le pouvoir. À 65 ans, celui qui vient de voir sa condamnation à un an de prison confirmée par la Cour révolutionnaire de Téhéran n’est plus seulement un cinéaste reconnu. Il est devenu, malgré lui peut-être, une figure politique, un symbole de résistance culturelle dont chaque film constitue désormais un acte de défi.
La décision de justice, rendue ces derniers jours, confirme une peine prononcée en décembre 2025 pour « propagande contre l’État ». Son avocat affirme toutefois qu’un ultime recours reste possible dans les vingt jours.
Pour beaucoup d’Iraniens, cette nouvelle condamnation n’a rien d’une surprise. Depuis plus de quinze ans, les autorités cherchent à contenir un homme qui n’a jamais cessé de raconter son pays tel qu’il le voit.
Né en 1960 dans une famille modeste de la ville de Mianeh, dans le nord-ouest de l’Iran, Panahi appartient à cette génération de cinéastes formés dans le sillage du maître du cinéma iranien, Abbas Kiarostami. Il débute comme assistant réalisateur avant de signer, en 1995, son premier long métrage, Le Ballon blanc.
Le succès est immédiat. Le film remporte la Caméra d’or au Festival de Cannes. D’autres suivront : Le Cercle, Hors Jeu ou encore Taxi Téhéran. À travers ses œuvres, Panahi filme les femmes, les exclus, les laissés-pour-compte, tous ceux qui peinent à trouver leur place dans une société verrouillée.
Son cinéma n’est jamais frontalement militant. C’est précisément ce qui le rend si redoutable aux yeux du pouvoir. Il montre davantage qu’il ne dénonce. Il laisse parler les situations. Il observe les contradictions de la vie quotidienne jusqu’à ce qu’elles deviennent impossibles à ignorer.
L’année 2010 marque un tournant. Après les manifestations qui suivent la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad, le réalisateur est arrêté. Il est condamné à six ans de prison et frappé d’une interdiction de vingt ans de réaliser des films, de voyager ou de donner des interviews.
Pour beaucoup d’artistes, une telle décision aurait signifié la fin d’une carrière. Pas pour Panahi.
Assigné à résidence, privé de moyens de production, il continue à filmer. Avec quelques amis, une caméra numérique ou parfois un simple téléphone portable, il tourne des œuvres devenues légendaires. Certaines sont sorties clandestinement du pays. La plus célèbre, « Ceci n’est pas un film », aurait été cachée dans une clé USB dissimulée à l’intérieur d’un gâteau avant d’être envoyée au Festival de Cannes.
Plus le pouvoir tente de le réduire au silence, plus sa renommée grandit.
De la prison à la Palme d’or
Le nouvel épisode judiciaire trouve son origine dans les événements qui secouent l’Iran depuis plusieurs années.
En juillet 2022, Jafar Panahi est arrêté après avoir apporté son soutien à deux réalisateurs critiques du régime. Il est transféré à la prison d’Evin, lieu emblématique de la répression politique iranienne.
Il y restera plusieurs mois. La détention, les interrogatoires, les récits de codétenus et le sentiment d’arbitraire nourrissent alors sa réflexion. Lorsqu’il retrouve la liberté en février 2023 après une grève de la faim, il n’est plus tout à fait le même homme.
Cette expérience donnera naissance à son œuvre la plus personnelle.
Présenté à la Festival de Cannes 2025, Un simple accident raconte l’histoire d’anciens prisonniers confrontés à celui qu’ils croient reconnaître comme leur tortionnaire. Entre désir de vengeance, quête de justice et traumatisme, le film interroge les séquelles laissées par l’enfermement.
L’œuvre frappe le jury et la critique. Elle remporte la Palme d’or et offre à Panahi la consécration suprême.
L’image est forte : un homme que son pays a tenté d’empêcher de filmer reçoit la plus haute distinction du cinéma mondial.
Mais ce succès international ne change rien à sa situation intérieure. Les autorités iraniennes continuent de lui reprocher son soutien au mouvement « Femme, Vie, Liberté », ses prises de position contre certaines exécutions et sa solidarité avec les prisonniers politiques.
Pour les défenseurs du réalisateur, il s’agit moins d’une affaire judiciaire que d’un message politique adressé à l’ensemble du monde culturel iranien. Le pouvoir rappelle qu’aucune reconnaissance internationale ne protège totalement ceux qui franchissent les lignes rouges fixées par le régime.
La condamnation de Panahi intervient d’ailleurs dans un contexte où de nombreux artistes, écrivains, universitaires et journalistes continuent de subir pressions, interrogatoires ou restrictions.
Reste une question : pourquoi est-il revenu en Iran après son triomphe cannois alors qu’il savait le risque réel ?
Sans doute parce que Panahi n’a jamais voulu devenir un exilé. Contrairement à de nombreux intellectuels iraniens, il a toujours refusé de rompre avec son pays. Ses films parlent de l’Iran, de ses rues, de ses habitants et de ses contradictions. C’est là qu’il veut vivre et créer.
Cette fidélité explique sans doute pourquoi son histoire dépasse aujourd’hui le cadre du cinéma. Jafar Panahi est devenu le symbole d’une conviction simple : il est possible d’empêcher un artiste de voyager, de travailler ou même de circuler librement, mais beaucoup plus difficile de l’empêcher de regarder, de raconter et de témoigner.
